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La francisation des immigrants, un défi pour le gouvernement Legault

L'enseignante Natalia Tabur debout devant ses élèves.

Pour l'enseignante Natalia Tabur, en plus d'apprendre le français, l’objectif de la francisation est aussi de se familiariser avec la culture.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Radio-Canada

En campagne électorale, le chef de la Coalition avenir Québec François Legault, devenu depuis premier ministre, a maintes fois répété qu'il préférait que le Québec accueille moins d'immigrants, mais qu'il les intègre mieux. Alors, que faudrait-il faire pour améliorer leur francisation?

Un article de Marie-France Abastado, à l’émission Désautels le dimanche 

Par un beau jour d’automne ensoleillé, des immigrants d’origines diverses sont venus avec leur classe à la cueillette de pommes, dans un verger à Saint-Joseph-du-Lac, au nord-ouest de Montréal.

Tous fréquentent le centre de francisation Yves-Thériault, le plus grand de la Commission scolaire de Montréal. Mais aujourd’hui, c’est une des sorties culturelles de l’année, en compagnie de la professeure Natalia Tabur.

« Le but de cette sortie, dit l’enseignante, elle-même immigrante d’origine moldave, est d’aider les élèves à mieux comprendre la culture québécoise. » L’objectif de la francisation, ajoute-t-elle, c’est bien sûr d’apprendre le français, mais aussi de se familiariser avec la culture.

Le jeune homme en compagnie de deux étudiantes, et des pommiers en arrière-plan.

Au centre, l’étudiant d’origine afghane Fayez Mohammad

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

En train de cueillir des pommes, il y a Fayez Mohammad, immigrant d’origine afghane.

Je suis avec Emploi-Québec. Le 1er mars, je vais finir le niveau 8 et après je vais suivre une formation en carrosserie.

Fayez Mohammad

Fayez étudie le français depuis 10 mois. Grâce à un programme d’Emploi-Québec, il bénéficie d’une allocation mensuelle d’environ 1200 $. Il peut donc se consacrer entièrement à son apprentissage de la langue.

Le reportage de Marie-France Abastado est diffusé le 4 novembre à l'émission Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Tous n’ont pas la chance de Fayez Mohammad, car il faut remplir des conditions particulières pour bénéficier des places en francisation financées par le ministère de l’Emploi. Pour les autres, ceux qui étudient à plein temps, l’allocation n’est que de 560 $ par mois. Une somme insuffisante pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.

C’est en partie ce qui explique qu’à peine le tiers des immigrants qui s’installent au Québec et qui ne parlent pas le français s’inscrivent à des cours de francisation. Et parmi ceux-ci, près d’un étudiant sur cinq finit par abandonner les cours, souvent trop occupé à tenter de survivre dans son nouveau pays d’accueil.

Ça a été le cas de Christian Castro, Colombien d’origine de 49 ans. Il a abandonné ses cours au printemps dernier à cause de l’épuisement. Mais, depuis septembre, il a courageusement repris le chemin de l’école.

Il fréquente le centre Yves-Thériault du lundi au vendredi de 8 h à 13 h. Après quelques heures de repos à la maison, il va travailler tous les soirs de 17 h à minuit. C’est très dur, dit Christian.

Ce père de deux jeunes filles détient deux diplômes universitaires : un en gestion des entreprises, l’autre en science militaire. Aujourd’hui, il fait des ménages pour gagner sa vie et s’accroche tant bien que mal à ses cours de français.

Les deux hommes sont assis dans la classe.

Les étudiants Christian Castro et Fayez Mohammad

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Des ressources insuffisantes

Depuis quelques décennies, le nombre d’immigrants a augmenté de façon substantielle au Québec. De 32 000 en l’an 2000, ils sont passés à 52 000 en 2017.

Les ressources, notamment en francisation, n’ont pas toujours suivi au même rythme. En avril 2017, le gouvernement Couillard a bien haussé de 25 $ par semaine les allocations versées aux immigrants qui étudient à temps plein. Mais le total de 560 $ par mois reste bien insuffisant pour se consacrer entièrement à l’apprentissage du français.

« On ne donne pas d’incitatif monétaire à apprendre le français », lance Marc Termote, professeur associé en démographie à l’Université de Montréal.

On en demande beaucoup aux immigrants, soutient le démographe, qui s’intéresse depuis plusieurs décennies à la francisation des immigrants et plus largement à la place du français au Québec.

Il [l’immigrant] vient d’arriver, il devrait changer de langue, trouver un emploi, se battre pour faire reconnaître son diplôme ou son niveau de compétences.

Le professeur Marc Termote

Pas étonnant donc que bien des immigrants abandonnent la francisation en cours de route, comme l’a noté la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc. Dans un rapport publié l’an dernier, elle a carrément conclu à un échec de la francisation : trop peu d’inscriptions, abandons très fréquents et, surtout, une piètre maîtrise de la langue, même pour les étudiants qui se rendent au bout du processus. À peine 9 % de ces derniers arrivaient à fonctionner en français dans le quotidien, a-t-elle constaté.

Mais la directrice du centre de francisation Yves-Thériault, Caroline Boucher, ne se reconnaît pas dans ce diagnostic sévère. « Ça ne nous correspond pas, assure-t-elle. On n’a pas un taux d’échec comme ça. »

Caroline Boucher est assise à son bureau.

La directrice du centre Yves-Thériault à Montréal, Caroline Boucher

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Une offre de cours éparpillée

Il faut dire que la vérificatrice générale a essentiellement étudié les cours de francisation donnés par les organismes communautaires qui relèvent du ministère québécois de l’Immigration, pas ceux qui sont donnés par les commissions scolaires comme le centre Yves-Thériault et qui, eux, relèvent donc du ministère de l’Éducation.

Il est vrai que les exigences ne sont pas les mêmes en ce qui concerne les résultats attendus des étudiants. Noureddine Belhocine est le directeur de la Maison internationale de la Rive-Sud, un centre communautaire mandaté par le ministère de l’Immigration pour offrir des cours de francisation. Il admet que dans son établissement, il est rare qu’un élève redouble un niveau même s’il échoue au test de la fin d’étape. « Les tests sont faits par les profs, qui ensuite rendent des comptes au ministère. Et c’est le ministère qui décide si l’étudiant passe au niveau supérieur ou pas. »

Des professeurs réservés

Impossible toutefois de parler à un des professeurs de la Maison internationale de la Rive-Sud ou d’entrer dans une classe. Tous ont refusé de parler à Radio-Canada après que leur employeur, le ministère de l’Immigration, leur a rappelé leur devoir de réserve.

Le directeur du centre se risque tout de même à dire qu’on pourrait faire mieux en francisation, en particulier dans les méthodes pédagogiques. Mais, dit Nourredine Belhocine, les organismes communautaires employés par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion n’ont que très peu de pouvoir. Ils ne sont pas responsables, à son avis, des piètres résultats en francisation rapportés par la vérificatrice générale.

On se reconnaît très largement dans les résultats. Mais nous n’avons aucun contrôle sur les ressources, les modèles de gestion, sur rien.

Nourredine Belhocine, de la Maison internationale de la Rive-Sud

« Bien sûr, on démontre aux immigrants, quand on les accueille, les bienfaits de l’apprentissage de la langue. C’est ce que nous pouvons faire sur le terrain », poursuit Nourredine Belhocine.

La francisation obligatoire?

C’est un autre aspect du problème : convaincre les nouveaux arrivants de suivre des cours de français, alors qu’ils en sont à leurs premiers pas dans leur pays d’accueil. Faudrait-il rendre la francisation obligatoire?

L'enseignante en compagnie d'un homme.

Marie-Andrée Provencher, professeure de francisation à la retraite, fait du bénévolat avec un étudiant.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Marie-Andrée Provencher, professeure en francisation à la retraite, ne le croit pas. Elle est même résolument contre et cite un proverbe haïtien. « C’est très facile de mener la couleuvre à l’école, mais ce qui est difficile, c’est de la faire s’asseoir sur le banc! » On ne peut pas forcer quelqu’un à apprendre, soutient-elle. Il faut plutôt convaincre les immigrants de l’utilité et du plaisir de connaître le français. Mais surtout, croit-elle, il faut améliorer l’offre de cours en francisation et réduire au minimum les listes d’attente pour y accéder.

Un message cohérent

Marie-Andrée Provencher a longtemps enseigné au centre Yves-Thériault. Elle croit beaucoup au travail fait dans les centres de francisation des commissions scolaires. Mais pour que cette francisation soit complète et efficace, dit-elle, il faudrait que le message lancé par la société québécoise soit cohérent avec ses objectifs.

Notre propre gouvernement reçoit les immigrants autant, sinon plus, en anglais qu’en français même quand ils ne sont pas anglophones.

Marie-Andrée Provencher, professeure à la retraite

Même les citoyens ordinaires collaborent à ce message. « Du moment qu’une personne a un peu de difficulté en français, on lui parle en anglais sans même vérifier si c’est sa langue. 

Un guichet unique

Une des critiques de la vérificatrice générale concernait l’éparpillement de l’offre de services en francisation. Le gouvernement libéral s’était par la suite engagé à créer un guichet unique pour les cours de français offerts aux immigrants. Il faudra voir si le nouveau gouvernement caquiste ira de l’avant avec ce projet.

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