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Brésil : l’élection de Bolsonaro « catastrophique » pour l’Amazonie, selon un chercheur

Des fèves de soya sont transvidées dans un camion à Campo Verde, dans l'État de Mato Grosso, au Brésil.

En 2017, le soya était le premier produit d'exportation brésilien.

Photo : Reuters / Gustavo Bonato

Radio-Canada

Pendant la campagne électorale, le candidat d'extrême droite brésilien Jair Bolsonaro, maintenant élu président, a multiplié les promesses radicales. Parmi celles-ci, des engagements clairs en faveur du développement économique au détriment de la protection de l'environnement. Un chercheur montréalais, spécialiste de l'Amazonie, n'hésite pas à qualifier sa victoire de « catastrophique ».

Une entrevue de Vincent Champagne

Marc Michel Lucotte, professeur au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM, se rend deux à trois fois par année au Brésil depuis plus de 25 ans. Il y est aussi professeur associé à l'Université Fédérale de l’Ouest du Pará (UFOPA) et dirige un projet de recherche sur l’agriculture locale dans les communautés du fleuve Tapajos.

Nous avons discuté avec lui de l’un des enjeux environnementaux importants au Brésil, celui de la déforestation de l’Amazonie, en lien avec la croissance importante de l’industrie du soya.

Plusieurs observateurs ont noté que l’environnement ne semblait pas être le premier souci de M. Bolsonaro. Qu’en pensez-vous?

L’élection de Jair Bolsonaro, c’est catastrophique. Il a parlé précisément de l’Amazonie en disant qu’il n’y a aucun pays dans le monde qui se permet d’avoir de telles réserves intouchées. Il a dit que c’est inacceptable et qu’il ne faut pas que ça entrave le développement du Brésil. L’Amazonie est encore intacte, environ à 79 %. Il y a 21 % de son territoire qui a déjà été brûlé et coupé depuis les années 50. C’est absolument inimaginable que l’on veuille détruire le dernier morceau de forêt tropicale humide à peu près intact sur la planète.

Le développement du Brésil passe donc par l’Amazonie?

De façon stratégique, le développement du Brésil passe beaucoup par l’État du Mato Grosso, et sur « l’arc de déforestation », juste au sud de l’Amazonie. On y fait de la culture, essentiellement du soya. Cette culture monte de plus en plus vers le nord, en Amazonie. Le déboisement y est largement commencé.

On cultive le soya en Amazonie?

Autrefois, le soya occupait une immense superficie dans le sud du Brésil. Avec l’arrivée des biocarburants – au Brésil, les voitures fonctionnent beaucoup à l’éthanol –, la culture de la canne à sucre pour faire de l’éthanol a pris toute la place du soya. Ça a repoussé cette culture vers le nord, vers le Mato Grosso, et maintenant, ça le repousse vers l’Amazonie, ultime frontière. Ce qui est très grave par rapport à la culture du soya, c’est la place que ça prend au détriment de la forêt tropicale humide.

Vu aérienne d'un troupeau de zébu dans un espace défriché de la forêt amazonienne, au Brésil.

Un troupeau de zébu dans une région de la forêt amazonienne défrichée pour l'élevage en pâturage dans l'État de Mato Grosso.

Photo : Reuters / Paulo Whitaker

On déboise beaucoup pour cultiver le soya?

En 2006, il y a eu un moratoire promulgué sur le soya. Il s’agissait d’une interdiction de planter le soya sur des terres qui étaient déboisées après 2006. Ça limitait l’expansion de la culture du soya en Amazonie. Le moratoire a été imposé sous les pressions internationales parce qu’il y avait des taux de déboisement effarants en Amazonie. Les pressions internationales étaient devenues extrêmement fortes, il y avait des pays qui menaçaient de ne plus acheter les produits brésiliens. Avec le moratoire, on a vu une baisse de 80 à 90 % du taux de déboisement, même s’il continuait. Ça a été très fort comme mesure. Le message qu’on envoie avec l’élection de Bolsonaro, c’est qu’il y aura une impunité à partir de maintenant. Et puis, un moratoire ce n’est pas difficile à lever.

Le soya, en 2017, était le premier produit d’exportation du Brésil, pour une valeur de 34,4 milliards de dollars canadiens. Que fait-on de tout ce soya?

Le soya est exporté, partout dans le monde, particulièrement en Chine. Il n’est presque jamais consommé par les humains, c’est négligeable. C’est plutôt pour la nutrition animale. Les plus gros navires du monde rentrent et sortent de l’Amazone et sont chargés entre autres au port de Santarem. Ce port-là est d’une importance stratégique et la route pour s’y rendre, la BR-163, l’est tout autant. En ce moment, elle est dans un sale état. J’y suis allé au mois d’août avec des étudiants, et il y a des sections impraticables. Les remorques chargées de grain passent à 20 km/h, ça retarde énormément la sortie du soya. L’idée serait de la rendre praticable à l’année.

Quelles sont les conséquences de la déforestation de l’Amazonie pour la planète?

L’Amazonie, c’est un réservoir de carbone. Si vous coupez la forêt, si vous la brûlez, ça met du carbone dans l’atmosphère. Lorsque vous avez des sols à nu, ça remet dans l’atmosphère le carbone qu’ils contiennent. Et si vous labourez, ça en remet encore plus. Quand vous faites de la grande culture, le carbone qui était retenu dans le sol est relâché. On transforme un énorme réservoir de carbone en source de carbone. Quand on transforme une forêt tropicale en champ de soya, ça devient une source de CO2. Le développement agricole en Amazonie, ça peut devenir une source majeure de carbone, de méthane et d’autres gaz pour la planète.

Une carte satellite de l'Amazonie

La région du Mato Grosso, au sud, produit abondamment du soja et d'autres grains. On voit de chaque côté de la route BR-163 qui monte vers le nord, à travers l'Amazonie vers les ports d'Itaituba et de Santarem, des marques de déforestation. Le grain sort du continent par bateau sur l'Amazone, en brun au haut de la carte.

Photo : Google Earth

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