•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Délaisser ses élèves ou sa santé, le dilemme malheureux de bien des enseignantes

Le reportage de Jean-Philippe Robillard

Alors que le Québec doit faire face à une pénurie d'enseignants, le quart de ceux-ci quittent le métier au cours des sept premières années. La plupart d'entre eux abandonnent par épuisement ou parce qu'ils considèrent leur charge de travail trop lourde. Nous avons rencontré deux enseignantes du niveau primaire qui ont décidé de tout lâcher avant d'y laisser leur santé.

Un texte de Jean-Philippe Robillard

Geneviève Cadrin est une passionnée de l'enseignement, un métier qu'elle a toujours aimé. Elle a été titulaire en 4e, 5e et 6e année au niveau primaire. Mais après 15 ans, elle a tout abandonné pour se lancer en affaires, n'en pouvant plus de l'enseignement. « Ça devenait lourd. De moins en moins d'appui, de plus en plus d'élèves, de plus en plus d'élèves en difficulté. Moins d'appui de plusieurs parents. »

À bout de souffle, c'est après avoir fait un burn-out que Geneviève Cadrin a décidé d'abandonner ce métier qu'elle aimait tant.

C'est un épuisement petit à petit. On accumule. Ça devient lourd et à un moment donné, ça devient invivable.

Geneviève Cadrin, ex-enseignante

Pour Mme Cadrin, le quotidien est devenu invivable le jour où elle s'est retrouvée avec une classe de 26 élèves, dont 19 avaient des plans d'intervention pour des difficultés d'apprentissage. Débordée, elle affirme avoir été laissée à elle-même, incapable d'avoir davantage d'appui de services professionnels dans sa classe. « Je n'ai pas eu plus d'aide cette année-là. Ma directrice avait les mains liées. Elle ne pouvait pas me donner plus d'aide. L'orthopédagogue ne pouvait pas venir plus d'heures dans ma classe. Je suis une personne qui veut toujours aider à 100 % les élèves. Donc, je me suis mise à terre à vouloir les aider. »

Geneviève Cadrin derrière le comptoir de son pub-café, faisant couler une bière.Geneviève Cadrin a troqué sa salle de classe pour une salle remplie de clients. Photo : Radio-Canada

Aujourd'hui, Geneviève Cadrin n'a plus de devoirs ni de leçons à donner, elle sert plutôt des repas et des verres de bière en fût à ses clients. Elle est maintenant copropriétaire d'un petit pub-café à Valleyfield, un commerce qu'elle a nommé La Maîtresse, en souvenir de son ancien métier. « Je trouvais ça important de faire un clin d'œil à ça. […] à la base, j'aime enseigner, je suis une pédagogue. »

Elle estime qu'on doit mieux épauler les enseignants pour éviter qu'ils ne décrochent du métier. « Je pense que l'aide, c'est la première chose qu'il faudrait faire. Donner de l'aide aux enseignants dans les classes le plus possible parce que c'est une grosse lacune. »

Pascale Desormeaux assises au comptoir du resto-pub La Maîtresse.Pascale Desormeaux Photo : Radio-Canada

Pascale Desormeaux a également quitté le monde de l'enseignement. Elle a été titulaire au primaire pendant 17 ans. Elle aussi a démissionné parce qu'elle était à bout de souffle. « Avant que j'arrive à l'épuisement ou au burn-out, moi, je me suis retirée », dit-elle.

Aujourd'hui, Pascale a rejoint sa bonne amie Geneviève et travaille comme serveuse au café-pub La Maîtresse.

Je n'arrivais plus à donner mon 100 % pour aider mes élèves. Je n'arrivais pas à amener mes élèves où je voulais et ça me demandait trop de temps les week-ends, trop de temps les soirs.

Pascale Desormeaux, ex-enseignante

Après 17 ans, elle a constaté que son métier n'était plus comme avant. Il était devenu plus difficile. Sa tâche de travail, de plus en plus lourde. « Avec 27, 28 élèves, dont des troubles de comportement, des élèves en crise, des TDAH, des élèves avec des troubles de l'autisme. […] Il y a beaucoup de gestion de comportement, de gestion d'élèves en difficulté, de gestion de parents. Je trouvais que je n'avais pas assez d'aide extérieure. Donc, tout ça fait que c'était vraiment très lourd et je n'avais plus de plaisir à le faire du tout. […] C'est vraiment très exigeant psychologiquement. »

Selon elle, la tâche est telle qu'elle dit connaître plusieurs enseignants qui sont en arrêt de travail pour épuisement professionnel. « J'en connais d'autres qui sont en arrêt de travail, en burn-out, en année sans solde. Je ne sais pas ce qu'elles vont faire. »

Elle aussi déplore le manque de ressources professionnelles dans les écoles, mais également le manque de soutien de la part de nombreux parents d'élèves. « Juste que les parents soient du côté des enseignants. Il y en a encore beaucoup qui sont du côté de leur enfant. [...] Si on écrit aux parents, bien, les parents ne vont pas réprimander leurs enfants, mais ils vont plus réprimander les enseignants en disant : "Ça ne se peut pas, mon enfant n'a pas fait ça." Ça, c'est lourd au bout du compte. »

Des départs massifs

Au Québec, plusieurs études indiquent qu’un enseignant sur quatre abandonne le métier au cours des sept premières années. Une proportion qui se compare à ce qu'on observe chez les travailleurs de la santé, les policiers et les militaires.

Un sondage réalisé en juin dernier par l'Alliance des professeurs de Montréal auprès de ses 8928 membres révèle que 11 % des enseignants de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) envisagent de quitter le métier dans cinq ans. Les principaux motifs qui les amèneraient à démissionner sont l'épuisement et la fatigue, la lourdeur de leur tâche ou leurs mauvaises conditions de travail. Plus de 1200 (13,5 %) membres de l’Alliance ont répondu au sondage en ligne.

Des études rapportent que les démissions d'enseignants ont des conséquences sur la qualité de l'enseignement en classe. Les enseignants démissionneraient également plus tôt dans leur carrière que dans les années 80 et 90.

Selon les données du ministère québécois de l'Éducation, c'est quelques milliers d'enseignants qui devraient choisir de démissionner au cours des prochaines années.

Rien pour aider les directions d'école, qui doivent déjà composer avec une pénurie d'enseignants au niveau primaire et un manque important de suppléants. Une réalité qu'a pu constater Pascale Desormeaux, qui affirme que cette pénurie a une incidence chez le personnel enseignant et chez les élèves. Elle cite la titulaire d'une classe de 1re année en retour progressif que la direction de son école parvient difficilement à remplacer, faute de suppléants. « La semaine passée, quatre personnes différentes remplaçaient dans sa classe, parce qu'ils n'étaient pas capables de trouver une personne pour les quatre jours où elle ne serait pas là. [...] Elle pleurait parce qu'elle se disait : "Moi, mes petits bouts de chou ont besoin de quelqu'un de constant." »

Et les futurs enseignants?

À la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Montréal, les futurs enseignants sont bien conscients de ce qui les attend. Félix Label, 20 ans, vient de commencer son baccalauréat en enseignement primaire. Il a déjà quelques appréhensions concernant son futur métier, mais rien pour le décourager à devenir titulaire. « J'ai peur d'avoir une classe difficile. […] J'ai peur du moment où je vais avoir un enfant qui a des problèmes et que je ne serai pas capable de l'aider. »

Laurie Nassif dans un couloir de l'École de la gestion de l'UQAM.Malgré les défis qui l'attendent, Laurie Nassif estime pouvoir bien faire son métier d'enseignante. Photo : Radio-Canada

Laurie Nassif, elle aussi, a toujours rêvé de devenir enseignante. La jeune femme de 19 ans est encore convaincue de vouloir exercer ce métier malgré ce qu'elle entend sur la lourdeur de la tâche.

Ça ne me fait pas peur. Je vais être capable quand même d'offrir un bon service à mes élèves, de pouvoir les aider dans leur cheminement.

Laurie Nassif, étudiante en enseignement primaire à l'UQAM

L'étudiante croit cependant qu'il faudrait davantage de ressources afin d'épauler les enseignants.

Pour revaloriser le métier, le gouvernement de la CAQ propose entre autres d'ajouter des professionnels, comme des orthopédagogues ou des orthophonistes, dans les classes, mais aussi d'augmenter le salaire d'embauche des nouveaux enseignants de 8000 $. Félix Label voit d'un bon œil cette proposition des caquistes. « Je pense que c'est un début, mais ça ne va pas tout régler. »

Sa collègue de classe Laurie Nassif est du même avis. « Je crois qu'il y a d'autres choses de plus que le salaire. Parce que les enseignants qui restent malgré les conditions, que ça fait plus que cinq ans qu'ils sont là, ils ne restent pas à cause du salaire. Ils restent à cause qu'ils sont passionnés, à cause qu'ils aiment leurs élèves. »

À l'Université de Montréal, la doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation, Pascale Lefrançois, croit que l'augmentation du salaire des enseignants est plus que nécessaire. « L'enseignant moyen, à ma connaissance, préférerait avoir plus de soutien pour faire son travail d'enseignant que d'avoir un salaire plus élevé. Cependant, je persiste à penser que le salaire des enseignants pourrait être plus élevé. On a été capable d'en donner aux médecins, des salaires plus élevés. Je pense que les enseignants en mériteraient aussi. »

Avec toutes les promesses qui ont été faites pendant la campagne électorale, la CAQ suscite beaucoup d'attentes chez les enseignants. Geneviève Cadrin et Pascale Desormeaux se demandent cependant si les choses vont réellement changer avec l'arrivée du nouveau gouvernement.

Éducation

Société