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« Le temps n’est plus au silence », disent des dissidents saoudiens

Raja Al-Idrissi, à droite, en compagnie de Samar Badawi, la soeur du blogueur saoudien Raïf Badawi. Samar et son frère sont tous les deux détenus en Arabie saoudite.
Raja Al-Idrissi, à droite, en compagnie de Samar Badawi, la soeur du blogueur saoudien Raïf Badawi. Samar et son frère sont tous les deux détenus en Arabie saoudite. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Raja Al-Idrissi, une opposante saoudienne installée au Canada depuis 1999, affirme avoir subi plusieurs formes de harcèlement, allant des menaces de mort à l'envoi d'une imitation de fusil automatique Kalachnikov par la poste. Mais elle n'entend pas se laisser museler.

Un texte de Rania Massoud

Pour la jeune Saoudienne, qui vit depuis plus de 17 ans dans la région de Toronto, le temps n’est plus au silence.

« L’affaire Khashoggi a changé la perception qu’avait le monde de l’Arabie saoudite », dit-elle dans un entretien accordé à Radio-Canada.

Jamal Khashoggi, un chroniqueur critique du prince héritier Mohammed ben Salmane qui collaborait avec le Washington Post, a été tué dans le consulat saoudien à Istanbul dans des circonstances encore non élucidées.

« Personne ne prenait au sérieux les menaces auxquelles nous faisons face en tant qu’opposants au régime », affirme la trentenaire issue d'une famille d'opposants saoudiens.

Diplômée en génie chimique de l’Université Ryerson, à Toronto, elle affirme avoir été approchée par des « représentants » de l’ancien prince héritier Nayef ben Abdulaziz, venus au Canada, selon elle, pour lui demander de revenir en Arabie saoudite alors qu’elle était encore étudiante.

Elle a également reçu des appels de l’ambassade saoudienne au Canada l’invitant à venir y chercher son passeport alors qu’elle n’avait pas fait de demande de renouvellement. « On me disait : "Viens nous voir pour qu’on discute de ton retour dans ton pays", raconte-t-elle. Mais je n’ai jamais donné suite à leurs demandes. »

Le 2 octobre dernier, M. Khashoggi s'était rendu au consulat saoudien à Istanbul, où on l'avait invité à venir chercher des documents nécessaires pour son mariage. Il aurait été victime d'un assassinat soigneusement planifié et perpétré par une équipe d'agents venus de Riyad, selon des responsables turcs.

Une kalachnikov par la poste

Le harcèlement contre Mme Idrissi s'est intensifié avec le début des mouvements de protestation dans le monde arabe, en 2011.

« Les réseaux sociaux nous ont permis de nous exprimer plus ouvertement, explique-t-elle. J’encourageais les appels à manifester à l’intérieur du royaume », épargné par la vague de contestations qui bouleversaient plusieurs pays arabes, dont la Tunisie, la Libye, l’Égypte, la Syrie et le Yémen.

C’est à cette période qu’elle a reçu l’un des messages les plus « perturbants » en date : la réplique d'une kalachnikov AK-47 lui a été envoyée par la poste d’une source anonyme.

L’Agence des services frontaliers du Canada lui a expédié une lettre affirmant qu’il s’agissait d’une « marchandise prohibée ». Selon la lettre, dont Radio-Canada a obtenu une copie, l'imitation aurait été achetée à partir d'un site Internet spécialisé en armes, en France.

La lettre envoyée par l'Agence des services frontaliers du Canada à Mme Idrissi, l'informant être en possession d'un fusil automatique qui lui a été adressé, en 2011.La lettre envoyée par l'Agence des services frontaliers du Canada à Mme Idrissi, l'informant être en possession d'un fusil automatique qui lui a été adressé, en 2011. Photo : Radio-Canada

Menaces constantes

« Ta vie ne nous coûtera qu’une balle dans la tête, dans la rue » : c’est le genre de menaces que Raja Al-Idrissi dit recevoir tous les jours sur les réseaux sociaux, surtout depuis qu’elle a enregistré au Canada un organisme baptisé « L’observatoire des droits de la personne en Arabie saoudite ».

Elle l'a fait au nom de son ami de longue date, l’avocat Walid Abou El-Kheir, le mari de Samar Badawi, elle-même la soeur du blogueur saoudien Raif Badawi.

M. Abou El-Kheir purge aujourd’hui une peine de prison de 15 ans en Arabie saoudite pour avoir fondé cet organisme, selon Mme Idrissi.

Sa femme, Samar Badawi, est quant à elle détenue par les autorités depuis le 1er août dernier. Son arrestation est d'ailleurs à l'origine de la crise qui envenime les relations diplomatiques entre le Canada et l'Arabie saoudite depuis plusieurs mois.

J’ai tellement peur. J’ai encore plus peur aujourd’hui parce que je sais que le régime deviendra encore plus féroce qu’avant l’affaire Khashoggi. Ils ne savent qu’utiliser la violence face à toute voix dissidente.

Raja Al-Idrissi, dissidente saoudienne

« Les autorités ont elles-mêmes avoué qu’elles avaient donné un mandat aux renseignements pour rapatrier tous les opposants en exil », dit-elle.

Des « abeilles » contre des « mouches »

Trois mois avant sa mort, Jamal Khashoggi avait contacté Raja Al-Idrissi pour lui faire part de son projet de mouvement en ligne baptisé « L’armée des abeilles ». Celui-ci était censé combattre les trolls saoudiens, également appelés les « mouches » par les victimes de leurs propos haineux sur les réseaux sociaux.

« Je n’étais pas très convaincue par cette idée, car je pensais qu’il était contre-productif d’affronter les trolls en ligne », dit Mme Idrissi. « Mais il est important d’en parler aujourd’hui et de condamner ces pratiques », ajoute-t-elle.

Dans un article publié le 24 octobre dernier dans le Washington Post, auquel collaborait Jamal Khashoggi, Abdullah Alaoudh, chercheur saoudien affilié au Centre pour la compréhension islamo-chrétienne de l'Université de Georgetown, se dit lui aussi déterminé à « briser le silence ».

Se présentant comme un ami de M. Khashoggi, Abdullah Alaoudh affirme que « les voix qui appellent en faveur des valeurs démocratiques en Arabie saoudite et ailleurs dans le monde ne seront plus intimidées par la peur et les menaces ».

Grogne contre Twitter

Yayha Assiri, qui se présente comme un activiste saoudien pour la défense des droits de la personne, basé à Londres, écrit quant à lui sur Twitter que Jamal Khashoggi lui avait conseillé, il y a quelques mois, de baisser le ton face à la famille royale et de limiter ses appels à la libération des prisonniers politiques en Arabie saoudite.

« Certains considèrent mon idée naïve, mais je crois qu’il ne faut pas perdre espoir et essayer de faire changer d’avis Mohammed ben Salmane avec un discours modéré », a écrit Jamal Khashoggi à M. Assiri sur Twitter.

Il promet aujourd’hui de faire tout son possible pour libérer les activistes détenus dans les prisons saoudiennes.

L’activiste Manal Al-Sharif, qui s’était fait connaître en 2011 pour avoir été arrêtée au volant de sa voiture, s’est pour sa part attaquée aux responsables de Twitter, les accusant de collaborer avec les services de renseignements saoudiens, faisant référence à une enquête publiée la semaine dernière dans le New York Times.

Jeudi, elle a supprimé son compte Twitter pendant un congrès sur les technologies, au Danemark, où elle était invitée comme conférencière. Dans une vidéo publiée vendredi sur YouTube, la jeune femme explique son geste en accusant le réseau social d’être « contrôlé par les trolls gouvernementaux dont le seul objectif est de réduire au silence les dissidents ».

Les mêmes outils que nous utilisions pour nous exprimer librement sont aujourd’hui utilisés pour nous réduire au silence, propager les fausses nouvelles et la haine.

Manal Al-Sharif, dissidente saoudienne

Manal Al-Sharif affirme toutefois qu’elle continuera son combat pour la libération de ses compatriotes féministes arrêtées quelques semaines avant la levée de l’interdiction de conduire, dont Loujain Al-Hathloul.

« Je continuerai de m’exprimer parce que ce sont les tyrans et les dictateurs qui devraient avoir peur et non pas nous », affirme-t-elle.

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