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Tibor Egervari, survivant de l’Holocauste, mais pas que…

Tibor Egervari est assis en studio devant un micro.

Tibor Egervari, lors d'une entrevue

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

À 80 ans, Tibor Egervari fait partie des derniers survivants de l'Holocauste. Mais n'allez pas trop vite lui agiter cette étiquette sous le nez : il refuse qu'on le réduise à ce pan sombre de son histoire. Il préfère de loin aborder la question sous un angle plus historique que victimaire, pour comprendre comment cela a pu arriver.

Un texte d’André Dalencour pour Les malins

Tibor Egervari a vu le jour en Hongrie, en 1938, dans une famille juive. Il affirme que ces derniers étaient tout à fait assimilés et qu’ils ne parlaient que le hongrois chez eux.

Pourtant, bien qu’il était encore enfant lors de la Seconde Guerre mondiale, le Gatinois d'adoption a su très tôt ce qu’était l'antisémitisme, une idéologie très répandue en Europe à l’époque, rappelle-t-il.

Il faut se rendre compte qu’il y avait des partis ouvertement antisémites qui se déclaraient et voguaient là-dessus. Donc, l’antisémitisme comme prise de position politique et sociale, en Europe, au début du XXe siècle, était une chose relativement "normale".

Tibor Egervari
Tibor Egervari porte un chandail à manches courtes.

Tibor Egervari bébé et son frère

Photo : Courtoisie famille Egervari

Tibor Egervari soutient néanmoins que l’antisémitisme qu’il a connu en Hongrie était néanmoins plus « doux » qu’ailleurs. À Budapest, la capitale du pays, les membres de sa communauté pouvaient mener une vie plus ou moins normale.

 Lorsque la guerre se déclare, la Hongrie est alliée à l’Allemagne. Donc, les Allemands n’entrent pas en Hongrie comme dans d’autres pays vaincus, et les Hongrois gèrent "leurs juifs". Ce qui explique qu’au début, on est dans un monde de vexations. C’est insultant, mais ce n’est pas dangereux pour la vie à Budapest , précise-t-il.

M. Egervari fait valoir que la situation était différente dans les campagnes, et que des milliers de juifs qui n’étaient pas de nationalité hongroise ont été déportés dès 1941.

Le point tournant : 1944

Laszlo Egervari, son père, était un vétéran de la Première Guerre mondiale, où il avait servi comme officier. Il avait fait changer son nom de famille pour que cela  sonne  plus hongrois, mais cela ne fut pas suffisant pour protéger les siens par la suite.

En mars 1944, la situation bascule complètement quand les Allemands décident d’occuper la Hongrie, pour éviter qu’elle ne passe dans le camps des Alliés.

Jusque-là, les juifs hongrois se voyaient surtout limités dans leurs activités quotidiennes, notamment par des politiques de quotas. Or, à partir de ce moment, ils ont été obligés de porter une étoile sur leurs vêtements, puis de vivre dans des ghettos.

C’est aussi à cette période que les déportations massives ont débuté. Arrêtés lors de l’une de ces rafles en octobre 1944, son frère et son père ne sont pas revenus. M. Egervari ne sait toujours pas où ils sont morts.

Tibor Egervari est le jeune garçon au centre de la photo.

Tibor Egervari (au centre) entouré par son père (à droite), sa mère (à gauche) et son frère (derrière lui).

Photo : Radio-Canada

Les juifs étaient déportés en masse. Mon frère et mon père ont été emmenés dans ce qu’on appelait "les marches forcées", c’est-à-dire qu’il n’y avait plus de place dans les wagons, on les faisait marcher pendant des jours et des jours, jusqu’à ce qu’ils meurent.

Tibor Egervari

Sa mère, pour sa part, avait obtenu des faux papiers et avait réussi à se faire engager comme cuisinière chez le directeur de la bibliothèque de l’Université de Budapest.

Sur ces faux papiers, on peut voir une photo de la mère de Tibor Egervari.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les faux papiers de la mère de Tibor Egervari

Photo : Courtoisie famille Egervari

Quant à Tibor Egervari, il a été sauvé par un prêtre luthérien nommé Gabor Stelo, qui a sauvé 2000 enfants juifs. Il attribue aussi sa survie au fait qu’il avait justement six ans, ce qui lui a conféré un  instinct de vie  plus fort.

Survivre, puis réapprendre à vivre

Tibor Egervari dit qu’il n’a jamais parlé avec sa mère de la mort de son frère et de son père. Pour beaucoup de gens, dit-il, le silence était pendant longtemps la meilleure façon de cacher leur peine.

On n’en parlait pas à la maison, parce que ma mère se mettait immédiatement à pleurer.

Tibor Egervari

 On a voulu exterminer une "race", une ethnie, complètement. Et c’est pour ça qu’on parle beaucoup aujourd’hui de l’Holocauste, [...] c’est une chose qui devrait être comprise comme un début absolu, horrible, mais qui est arrivée au moins une fois , martèle-t-il.

Il n'en demeure pas moins qu’il lui a fallu apprendre à réapprivoiser la  vie normale . Bien qu’on ne puisse effacer les douleurs du passé, Tibor Egervari soutient qu’il faut se  débrouiller pour vivre .

 Tout cela finit par être un tout qui est la vie , conclut-il sagement.

Un homme âgé, assis dans un fauteuil confortable, a l'air pensif.

Tibor Egervari dirigeait le département de théâtre de l'Université d'Ottawa à l'époque où James Hyndman a passé des auditions pour la pièce « La mort du Dr Faust ».

Photo : Radio-Canada / Stéphanie Rhéaume

Non aux étiquettes

Tibor Egervari refuse d’être essentialisé à l’étiquette de  survivant  et il trouve ridicule que l’on parle de deuxième ou troisième génération de survivants.

Il se trouve que j’ai survécu à ça [Ndlr : l’holocauste]. Et j’ai une identité extraordinairement complexe et multiple. De même que je refuse qu’on me définisse comme blanc, comme juif. Ça fait partie de l’ensemble et cet ensemble s’appelle Tibor Egervari.

Tibor Egervari

L’homme de théâtre qu’il a été lance par ailleurs un message de vigilance.

 Il faut se dresser immédiatement dès qu’on essaye d’envahir votre capacité d’être libre, de parler librement.[...] Le fascisme, c’est l’interdiction de la liberté. C’est l’écrasement de l’individu, de toute pensée différente du reste , lance l’octogénaire.

Très touché par la situation actuelle dans le monde, les tensions géopolitiques et la cristallisation des opinions publiques, Tibor Egervari met en garde contre la tentation des extrêmes, à droite comme à gauche. Pour éviter que l’histoire ne se répète.

Ottawa-Gatineau

Histoire