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analyse

Une taxe carbone par ici, une hausse de taux par là!

Une aciérie de Duisbourg en Allemagne

La taxe carbone a pour but de changer les comportements pour réduire leur effet néfaste potentiel sur la société, explique Gérald Fillion.

Photo : Getty Images / Lukas Schulze / Stringer

Entre deux débats sur les signes religieux et la légalisation du cannabis, voilà que le gouvernement Trudeau annonce l'imposition d'une taxe sur le carbone à partir de 2019 dans plusieurs provinces et que la Banque du Canada hausse son taux directeur, laissant entendre que d'autres majorations sont à venir. Cela mérite deux ou trois petites explications.

Il est tentant de considérer les taxes et les hausses de taux comme des façons de soutirer encore plus d’argent aux contribuables. À première vue, cela peut paraître choquant, d’autant qu’il n’y a pas grand monde qui souhaite payer plus de taxes ou plus d’intérêt sur sa dette hypothécaire.

Bien des gens se sentent étouffés par les tarifs, les impôts et les frais de toutes sortes. Ces taxes et intérêts supplémentaires représentent donc, pour bien des ménages, des charges en plus.

Pourtant, il y a des raisons fondamentales, cohérentes et logiques derrière l’annonce de la taxe carbone par le premier ministre Trudeau, mardi. S’il est tout à fait possible d’être en désaccord avec cette option et de proposer une alternative à ce projet, il est quand même important de comprendre de quoi il s’agit, de saisir les intentions derrière un tel geste.

Il y a également des raisons qui expliquent la hausse du taux directeur par le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, mercredi, tout comme il y en a aussi pour comprendre les majorations de taux aux États-Unis. La dénonciation, par le président Trump, de la politique monétaire de la Réserve fédérale sert des intérêts strictement politiques, qui n’ont rien à voir avec les fondements de l’économie.

Taxe carbone 101

D’abord, s’il y a une chose qui est capitale en économie, c’est le prix. Les économistes peuvent vous expliquer longtemps que la valeur d’un bien ou d’un service va dépendre de l’offre et de la demande qui, elles, sont influencées par toute une série de facteurs technologiques, techniques, humains, climatiques et j’en passe.

Si le prix augmente de façon marquée ou atteint un niveau que vous jugez inacceptable, vous allez tenter d’acheter autre chose, de vous tourner vers un autre produit concurrent ou une autre solution. C’est un peu ce que cherche le gouvernement Trudeau en imposant à quatre provinces récalcitrantes une taxe sur le carbone qui va atteindre 4,4 cents par litre d’essence en 2019, puis 11 cents en 2022.

Cette taxe sur le carbone, il faut le dire, c’est un peu plus que ça. La taxe a pour but de vous faire changer de comportement pour réduire l’effet néfaste que ce dernier peut avoir sur la société. Cela s’appelle la taxe pigouvienne, du nom de l’économiste Arthur Cecil Pigou qui a élaboré en 1920 le concept de taxer les activités privées qui génèrent un coût pour la société. On pense ici à la pollution, au tabac, au sucre ou à l’alcool, par exemple.

Le principe est le même pour le marché du carbone auquel le Québec adhère. Ce mécanisme laisse évoluer le prix en fonction de l’offre et de la demande dans un marché financier. Dans le cas de la taxe sur le carbone du premier ministre Trudeau, c’est le gouvernement qui détermine l’évolution du prix.

Le but de cette taxe, ce n’est pas de la payer, c’est de l’éviter. Si vous ne l’aimez pas, parce que ça réduit votre pouvoir d’achat, vous devez trouver des moyens pour l’éviter. C’est très exactement l’objectif poursuivi par la tarification du carbone.

Pour faire passer la pilule, pour rendre ce projet acceptable socialement, les pouvoirs publics doivent s’assurer de réinvestir quelque part l’argent qui provient de la taxe pigouvienne. Si vous allez chercher une taxe sur le tabac, 100 % des recettes doivent être réinvesties en santé et la population doit en être informée. Si vous percevez une taxe sur le carbone, il vous faut informer la population de l’utilisation des sommes qui seront recueillies.

Au Québec, on a choisi de prendre l’argent du carbone pour le mettre dans le Fonds vert et investir ensuite dans des projets qui viennent réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le Fonds vert est critiqué au Québec et le nouveau gouvernement de François Legault gagnerait à rendre plus efficace son utilisation.

En Ontario, puisque le gouvernement Ford est sorti du marché du carbone et refuse de mettre un prix sur la pollution, le gouvernement Trudeau va donc imposer sa taxe. En retour, l’argent récolté sera remis aux contribuables ontariens sous forme d’incitatif fiscal versé après la déclaration de revenus. Ici, on taxe votre comportement pour qu’il change et on remet à l’ensemble de la population le fruit de cette collecte sous une forme fiscale.

Est-ce la meilleure façon de faire? Selon Paul Romer et William Nordhaus, lauréats du prix Nobel d’économie en 2018, c’est, de loin, la meilleure solution. « Si on s'engage simplement à imposer une taxe sur l'utilisation de carburants qui émettent directement ou indirectement des gaz à effet de serre, disait Paul Romer à CBC au début du mois, et qu'on augmente cette taxe progressivement à l'avenir, les gens verront qu'il y a un gros bénéfice à trouver des moyens de fournir de l’énergie là où ils peuvent le faire sans payer de taxe. »

Taux d’intérêt 101

Maintenant, bien des gens se demandent pourquoi les banques centrales augmentent les taux d’intérêt et évoquent une accélération de ces augmentations. Je reçois des courriels de gens qui me demandent pourquoi il faut augmenter les taux d’intérêt et risquer de ralentir l’économie.

Début octobre, le patron de la Réserve fédérale a dit que le taux directeur était loin du taux neutre, c’est-à-dire un taux qui ne stimule plus l’économie et qui dépasse l’inflation.

La Banque du Canada a dit quelque chose de semblable mercredi en affirmant que le taux neutre se situait entre 2,5 % et 3,5 %. Le taux actuel est de 1,75 %, ce qui ouvre la voie à 3 à 7 hausses de 25 points de base.

Les banques centrales augmentent leur taux pour éviter un emballement de l’inflation. Si l’indice des prix monte à 3 %, 4 % ou 5 %, un ralentissement désordonné de l’économie pourrait survenir alors que les gens pourraient réduire ou reporter leurs achats.

La Réserve fédérale doit aussi composer avec une administration qui stimule l’économie alors que la croissance est déjà forte et que le chômage est très faible. Les baisses d’impôt massives accordées par le président Trump, qui accélèrent la croissance, du moins temporairement, pourraient alimenter davantage l’inflation et provoquer une surchauffe économique.

Il faut comprendre également que lorsque l’administration Trump endette comme jamais les États-Unis, il faut emprunter dans les marchés financiers, une offre obligataire qui entraîne une hausse des intérêts, c'est-à-dire du rendement à offrir aux acheteurs. La dette américaine coûte de plus en plus cher. La part des intérêts à payer dans le budget américain grandit.

L’endettement américain alimente les taux d’intérêt à long terme et les taux hypothécaires fixes. Les banques centrales augmentent les taux de financement à un jour, ce qui affecte les taux d’intérêt à court terme.

Enfin, les banques centrales ont besoin de se donner une forme de marge de manœuvre également pour réagir lors d’une prochaine crise. Cette marge est pratiquement inexistante à l'heure actuelle. Le taux directeur se trouve dans une fourchette de 2 % à 2,25 % aux États-Unis, à 1,75 % au Canada et à 0 % en Europe. Si une récession apparaît, les banques centrales auront du mal à rétablir l’équilibre, puisqu’elles ne pourront pratiquement pas baisser les taux.

Gérald Fillion

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