•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Face à la croissance du végétarisme, les éleveurs bovins sont-ils condamnés au déclin?

Un homme portant un chapeau de cowboy se tient devant un troupeau de vaches.

Les éleveurs bovins sentent la pression de l'attraît des consommateurs pour les protéines d'origine végétale.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Radio-Canada

Mangez-vous encore de la viande tous les jours? Si vous avez répondu non à la question, vous n'êtes pas les seuls. Depuis les années 1980, la consommation de viande bovine diminue, et une étude de l'Université Dalhousie auprès de 1027 Canadiens montre que cette baisse va se poursuivre. L'élevage bovin est-il appelé à disparaître? D'une seule voix, l'industrie crie non, mais elle cherche encore sa ligne de défense.

Un texte de Tiphanie Roquette

Pour trouver la ferme de Raymond Nadeau dans le sud de l’Alberta, inutile d’entrer l’adresse dans votre navigateur Internet, celui-ci ne la localisera pas. Il faut parcourir 10 kilomètres sur une route de gravier, puis 3 kilomètres sur une autre pour que, enfin, un panneau de bois vous rassure en vous montrant que vous n’êtes pas perdu au milieu des contreforts des Rocheuses sans réseau cellulaire.

Un panneau de bois au coin d'une route de gravier indique la direction pour aller vers la ferme des Nadeau.

La ferme des Nadeau se trouve dans les contreforts des Rocheuses, un endroit seulement utilisé en pâturage.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

L’endroit est isolé, silencieux et paisible. Mais, même dans ce lieu où les habitations se comptent sur les doigts d’une main, les préoccupations des consommateurs font sentir leurs effets.

Le boeuf est surveillé, résume sobrement le fermier de 69 ans. Les critiques sur les conséquences environnementales des élevages l'ont incité à changer ses pratiques.

Un homme affublé d'un chapeau de cowboy sourit devant un troupeau de vaches.

Raymond Nadeau élève 250 vaches en Alberta depuis 41 ans.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Malgré l’infinité de pâturages qui s’étend devant les yeux du fermier, ses vaches sont concentrées sur quelques terres pour laisser le temps aux prairies de se régénérer. Des barrières ont été élevées à proximité des cours d’eau pour s’assurer que les bêtes ne contaminent pas la source.

« On ne fait pas ça comme on faisait il y a 50 ans, 100 ans. On prend plus soin de nos eaux, de nos terrains que jamais avant », remarque le Fransaskois installé en Alberta depuis 41 ans.

Des vaches dans un pâturage d'herbes sèches

Les Canadiens sont toujours très attachés à la viande, mais ils l'éliminent de plus en plus de leur alimentation.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Éliminer la viande est tendance

Mais les consommateurs entendent-ils ce message? Le professeur de l’Université Dalhousie Sylvain Charlebois est loin d’en être sûr. « L’étude que l’on publie aujourd'hui suggère que ce n'est pas juste une tendance à court terme. »

J'ai l'impression qu'il y a un momentum derrière les chiffres et que de plus en plus de Canadiens vont décider de consommer de moins en moins de viande.

Sylvain Charlebois, professeur à l'Université de Dalhousie

Le spécialiste en agroalimentaire a interrogé les Canadiens sur leur attachement à la viande et les régimes à base de protéines végétales. L'étude exploratoire montre que les Canadiens ont toujours un faible pour la viande, mais que la protéine animale se fait de plus en plus rare dans leur alimentation.

Le sondage bilingue a été conduit en ligne par la firme Qualtrics pour le compte des chercheurs de l'Université Dalhousie auprès de 1027 personnes représentatives du marché canadien pendant trois jours en septembre. Une marge d'erreur marge ne peut être calculée pour pour un échantillon non probabiliste comme celui-ci.

« La santé et le bien-être animal semblent être des facteurs prédominants qui touchent les consommateurs », explique M. Charlebois.

Pour le professeur, la tendance est là pour durer, puisque l’attrait pour les protéines végétales se retrouve surtout chez les jeunes. À preuve, le succès du burger végétal Beyond Meat, de la chaîne A and W, qui a déclaré une rupture de stock au mois d'août. Le nouveau Guide alimentaire canadien, dont la publication est prévue l’année prochaine, devrait aussi laisser une large place aux protéines végétales.

Pour l’industrie bovine, c’est une situation préoccupante et l’industrie va devoir accepter ce sort-là.

Sylvain Charlebois, professeur à l'Université de Dalhousie

Accepter ne veut pas dire se laisser conduire à l’abattoir, affirme Cherie Copithorne-Barnes. La femme dont le ranch familial s’étend à l’ouest de Calgary hésite entre la frustration et la colère.

La première réaction est de l’incrédulité de voir que des gens puissent être si négatifs par rapport à un produit dans lequel on met son coeur.

Cherie Copithorne-Barnes, propriétaire de ranch

Celle qui est une des rares femmes de l’industrie croit que son secteur n’a pas vu le vent tourner. « Nous avons été pris de court par la quantité d’information que le consommateur demandait. La plupart des propriétaires de ranch ne sont pas des femmes, et les hommes n’ont pas fait attention aux femmes blogueuses, les mommy bloggers, et à leur influence », analyse-t-elle.

Une femme pose devant un troupeau de vaches.

Cherie Copithorne-Barnes aurait aimé que l'industrie bovine se défende plus rapidement.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Représentante de la quatrième génération d’éleveurs, Cherie Copithorne-Barnes aimerait raconter ce qu'elle vit, la façon dont sa famille doit préserver l'environnement pour assurer la pérennité de son élevage, dire qu'aucune culture ne pourrait pousser sur ses terres et que le boeuf leur apporte des vitamines incomparables.

Nous devons nous lever et raconter notre histoire.

Cherie Copithorne-Barnes, propriétaire de ranch

Une bataille de communication

C’est ce que tente de faire la directrice du marketing à Boeuf Canada, Joyce Parslow. Des influenceurs ont été embauchés pour rejoindre les jeunes sur les médias sociaux.

De nouveaux dépliants intitulés « Repenser la viande - l’histoire méconnue » ont été envoyés aux nutritionnistes et à d'autres professionnels de l’alimentation. L’objectif est clair : prouver aux Canadiens qu’ils ne mangent pas trop de viande et que plantes et viandes font toutes les deux partie d'une alimentation équilibrée.

Mme Parslow ajoute que les campagnes de santé publique ratent leurs cibles. La viande est décriée, alors que, selon elle, on devrait se concentrer sur les aliments transformés.

« C’est un peu une bataille en ce moment. C’est un effort d’éducation à long terme et pas une histoire simple à raconter », affirme Mme Parslow.

Deux vaches regardent fixement dans la même direction dans un enclos. À l'arrière plan, d'autres vaches se tiennent devant une chaine de montagnes.

Les éleveurs bovins se sentent épiés par les consommateurs qui veulent une viande répondant à leurs valeurs sociales et environnementales.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Pour Sylvain Charlebois, si elle veut survivre, l’industrie bovine va devoir baisser les armes et ouvrir la porte aux autres protéines. « On va peut-être vouloir adopter un nouveau modèle comme le mixage de protéines, accepter le fait que ce n’est pas une mauvaise idée de faire un pain de viande avec des lentilles et du boeuf », propose le professeur.

Dans son havre de paix, Raymond Nadeau a déjà agité le drapeau blanc. « Si c’est pour le mieux, si c’est pour notre santé, il faut changer », dit-il, philosophe.

Toutefois, il reste au propriétaire de ranch une carte dans sa manche. Si le boeuf ne fait plus autant saliver les Canadiens, il est encore en grande demande à l’étranger.

Alberta

Agro-industrie