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Enchères : un tableau créé par un algorithme a été vendu 432 500 dollars

Pierre Fautrel pose, les bras croisés, à côté du tableau «Portrait d'Edmond de Belamy», accroché à un mur.

Pierre Fautrel, membre du collectif français Obvious, a supervisé la création du Portrait d'Edmond de Belamy, conçu grâce à un algorithme.

Photo : AFP/Getty Images / TIMOTHY A. CLARY

Agence France-Presse

Une toile créée par l'intermédiaire d'un logiciel d'intelligence artificielle est-elle une œuvre d'art? La réponse semble être positive, à en juger par l'enthousiasme qu'a suscité jeudi la première vente aux enchères d'un tableau créé par algorithme, adjugé pour 432 500 dollars.

La toile, intitulée Portrait d'Edmond de Belamy, réalisée par le collectif français Obvious, a explosé les estimations. Pour ces premières enchères à New York, la maison Christie's l'avait en effet estimée entre 7000 et 10 000 dollars.

Le nom de l'acheteur, qui a participé à la vente par téléphone, n'a pas été révélé. Deux autres personnes ont enchéri en vain, l'un étant un acheteur en ligne depuis la France, l'autre dans la salle à New York, selon Christie's.

Une toile qui intrigue

De loin, Portrait d'Edmond de Belamy, dans son cadre doré, ressemble à de nombreux portraits du 18e ou du 19e siècle, avec un homme représenté de trois quarts, en veste noire et col blanc.

De près, elle est intrigante : visage flou, inachevé, avec pour toute signature, en bas à droite, une formule mathématique.

Pierre Fautrel, membre du collectif français Obvious, a conçu le portrait avec l'objectif de démocratiser la création par l'intelligence artificielle. Pour réaliser cette toile, explique-t-il, il a fallu nourrir un logiciel de 15 000 portraits classiques, du 14e au 20e siècle.

Le logiciel a ainsi appris à « comprendre les règles du portrait », explique M. Fautrel. À l'aide d'un nouveau type d'algorithme mis au point par un chercheur de Google, Ian Goodfellow, il a ensuite généré lui-même une série de nouvelles images.

Les 3 membres d'Obvious en ont choisi 11, qui composent la « famille Belamy », Belamy étant une traduction de Goodfellow, en hommage au chercheur.

Pour M. Fautrel, 25 ans, la démarche est clairement artistique. « Même si l'algorithme crée l'image, c'est nous qui avons l'intention », dit-il.

On s'en sert comme d'un outil, très puissant, avec peut-être une forme de créativité. Mais les gens qui ont décidé de faire ce sujet, c'est nous. Ceux qui ont décidé de l'imprimer sur de la toile, de la signer d'une formule mathématique, de mettre un cadre en or, c'est nous.

Pierre Fautrel, membre du collectif français Obvious

Il compare les créations issues de l'intelligence artificielle à la photographie des années 1850.

Les critiques disaient que « c'était flou, qu'il fallait des ingénieurs très qualifiés, que ce n'était pas de l'art et que ça détruirait les artistes », même si, par la suite, il a été reconnu que la photographie n'était qu'un simple outil, fait-il valoir.

Pour l'instant, le débat reste vif, souligne Richard Lloyd, responsable des imprimés chez Christie's. Instigateur de cette première vente aux enchères, il dit avoir voulu avant tout alimenter la discussion, à une époque où de plus en plus d'artistes s'intéressent à l'intelligence artificielle.

Cela explique en partie pourquoi la toile avait été estimée entre 7000 et 10 000 $, « pour que les gens la prennent au sérieux, sans être dissuadés ».

Son choix s'est porté sur un portrait de la famille Belamy, parce que, comparée à d'autres créations de l'intelligence artificielle, la toile était « beaucoup plus proche de ce que nous produisons en tant qu'humains », précise-t-il.

« J'ai pensé qu'on était, d'une certaine façon, à un tournant, poursuit-il. En faisant entrer [le portrait] chez Christie's, à l'épicentre du monde de l'art traditionnel, on donnait une chance à tout le monde de s'interroger ensemble sur ce que ça veut dire, sur les implications [de cette réalité] pour le monde de l'art. »

Le débat ne fait que s'ouvrir. Beaucoup de questions juridiques doivent encore être tranchées. Le collectif en est-il l'auteur, ou est-ce l'algorithme? Des droits d'auteur peuvent-ils être perçus pour sa reproduction?

Quelles que soient les réponses à ces questions, M. Fautrel estime que la vente aux enchères va changer la vie du collectif, car il sera désormais « publiquement reconnu que nos œuvres valent à peu près le prix de l'estimation ».

Quant à Richard Lloyd, il est certain que ce type de créations va se multiplier. « Les artistes sont prompts à adopter les technologies. Ils vont s'emparer de l'intelligence artificielle, qui va proliférer et faire sentir ses effets de nombreuses façons, étranges et magnifiques », prévoit-il.

Bientôt, peut-être, chacun pourra se faire fabriquer son propre tableau en nourrissant un logiciel de multiples exemples de ses tableaux préférés. « Un privilège réservé autrefois uniquement aux très riches », selon Richard Lloyd.

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