•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'Arabie saoudite évoque pour la première fois un acte « prémédité » dans l'affaire Khashoggi

Le récit de Frédéric Nicoloff
Agence France-Presse

Le procureur général d'Arabie saoudite a déclaré jeudi que, sur la base d'informations fournies par la Turquie, les suspects accusés du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi avaient commis un acte « prémédité », une version que Riyad n'avait jamais évoquée jusqu'ici.

Les enquêtes se poursuivent, a ajouté le procureur dans un bref communiqué.

Jamal Khashoggi, journaliste et opposant saoudien, a été tué le 2 octobre dans l'enceinte du consulat saoudien à Istanbul. Selon des responsables turcs, Khashoggi a été assassiné par une équipe d'agents venus de Riyad.

Après avoir nié sa mort, les autorités saoudiennes, sous la pression internationale, avaient avancé plusieurs versions évoquant d'abord une « rixe » ayant mal tourné puis une opération « non autorisée » et dont le prince héritier Mohammed ben Salmane, considéré comme l'homme fort du Royaume, n'avait « pas été informé ».

Au total, 18 suspects, tous Saoudiens, ont été arrêtés en Arabie saoudite et plusieurs hauts responsables des services de renseignement ont été limogés.

Peu après l'annonce du procureur, des médias d'État saoudiens ont indiqué que le prince Mohammed, âgé de 33 ans et surnommé MBS, avait présidé jeudi la première réunion d'une commission chargée de restructurer les services de renseignement.

Un « incident hideux », dit le prince héritier

Mercredi, le prince héritier a pris la parole pour la première fois sur l'affaire Khashoggi, qualifiant d'« incident hideux » et « douloureux » le meurtre du journaliste qui a provoqué l'indignation internationale et écorné l'image du Royaume, premier exportateur de pétrole au monde.

S'exprimant devant le forum Future Investment Initiative (FII) à Riyad, l'héritier du trône, dont l'image a aussi pâti, a affirmé que « la justice prévaudra » et qu'il n'y aura « pas de rupture des liens avec la Turquie », les deux pays coopérant dans l'enquête selon lui.

Jeudi, le chef de la diplomatie turque a affirmé qu'il existait toujours « des questions » auxquelles Riyad doit répondre, notamment l'identité des commanditaires et le lieu où se trouve le corps du journaliste assassiné.

« Il y a des questions qui nécessitent des réponses », a déclaré Mevlüt Cavusoglu. « Dix-huit personnes ont été arrêtées [en Arabie saoudite], pourquoi elles? Qui leur a donné des ordres? [...] Le corps de Jamal Khashoggi n'a pas encore été retrouvé. Où est-il? »

Selon la télévision publique TRT, les enquêteurs turcs ont prélevé des échantillons de l'eau d'un puits situé dans le jardin du consulat, mais n'ont pas obtenu une autorisation des Saoudiens pour fouiller à l'intérieur du puits.

Par ailleurs, Salah, le fils du journaliste tué, a quitté l'Arabie saoudite ainsi que sa famille après la levée d'une interdiction de voyage, a indiqué jeudi Human Rights Watch (HRW). « Salah et sa famille se trouvent actuellement dans un avion pour (Washington) DC », a indiqué à l'AFP Sarah Leah Whitson, directrice pour le Moyen-Orient à HRW.

Un forum de trois jours

Les responsables saoudiens ont cherché jeudi à faire bonne figure en affirmant être « très contents » des résultats du forum FII qui s'est tenu pendant trois jours à Riyad.

La conférence a été « fantastique », a assuré le ministre des Finances Mohammed Al-Jadaan, évitant soigneusement d'évoquer les désistements en cascade de responsables politiques et de grands chefs d'entreprise occidentaux choqués par l'affaire Khashoggi.

Le ministre saoudien de l'Énergie Khaled Al-Faleh a affirmé que « toutes les compagnies qui se sont abstenues [de venir] nous ont appelés ces dernières 48 heures pour présenter leurs excuses et exprimer leurs regrets ».

Selon lui, ces entreprises ont promis de venir en Arabie saoudite dans les prochaines semaines pour ouvrir des bureaux et rétablir des relations normales.

Eyad Msheikh, directeur de la compagnie d'infrastructure Rasem United, a affirmé que « les opportunités étaient grandes en Arabie saoudite » et que « les entreprises qui n'avaient pas participé [au forum] allaient le regretter ».

Les organisateurs du FII et le ministère saoudien de l'Information ont assuré que le forum avait favorisé des accords ou des projets d'accord totalisant des dizaines de milliards de dollars.

Comme en 2017, cette conférence internationale avait pour but de projeter le Royaume pétrolier désertique comme une destination d'affaires lucrative.

L'Arabie saoudite sera « totalement différente »

Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, coiffé d'un keffieh, s’adresse aux participants d'un forum à Riyad.Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, s’adresse le 24 octobre 2018 aux participants du forum FII qui s'est tenu pendant trois jours à Riyad Photo : The Associated Press / Saudi Press Agency, SPA

À propos des réformes engagées dans le Royaume, le prince héritier Mohammed ben Salmane a affirmé que « dans les cinq prochaines années, l'Arabie saoudite sera totalement différente ».

« Si nous réussissons dans les cinq années à venir, d'autres pays [de la région] nous suivront », a-t-il dit. « C'est la bataille des Saoudiens et c'est ma bataille dans laquelle je suis engagé personnellement ».

Jeudi, la Bourse de Riyad a réagi positivement aux déclarations du prince Mohammed sur l'affaire Khashoggi et à sa volonté de poursuivre les réformes, l'indice Tadawul All-Shares Index (TASI) terminant la séance à +4,3 %.

Scepticisme et interrogations dans le monde

Sur la scène internationale, les versions incomplètes ou contradictoires de l'Arabie saoudite sur l'affaire Khashoggi continuent de susciter scepticisme et interrogations.

Cette semaine, les États-Unis ont annoncé une première mesure de rétorsion : la révocation des visas de 21 suspects saoudiens. La Grande-Bretagne leur a emboîté le pas en annulant tout éventuel visa détenu par les suspects.

De son côté, la France s'est dite prête à des « sanctions internationales » contre « les coupables », « en lien avec ses partenaires ».

Le Parlement européen a jugé jeudi « hautement improbable » que le meurtre de Khashoggi ait été mené à l'« insu » du prince héritier saoudien.

L'UE et les États membres doivent se préparer à « imposer des sanctions ciblées », ont aussi estimé les eurodéputés dans une résolution adoptée par 325 voix pour, une contre et 19 abstentions.

Moyen-Orient

International