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Affaire Khashoggi : à quel jeu se livre Erdogan?

Le président turc Tayyip Erdogan s'adresse aux parlementaires de son parti au pouvoir, l'AKP, lors d'une réunion au parlement turc à Ankara, Turquie, le 23 octobre 2018.
Lorsque le président turc a parlé devant ses députés, ses mots n’étaient pas à la hauteur de la promesse. Photo: Reuters / Tumay Berkin
Radio-Canada

Le feuilleton de l'assassinat de Jamal Khashoggi se poursuit. Dimanche, le président de la Turquie avait annoncé qu'il ferait, le surlendemain, une déclaration révélant « toute la vérité dans sa terrible nudité »...

Une analyse de François Brousseau

Mardi, lorsque le président turc a parlé devant ses dociles députés, ses mots n’étaient toutefois pas à la hauteur de la promesse. Le « strip-tease » de M. Erdogan n’est peut-être pas terminé; quelques morceaux empêchent toujours que l’on voie totalement la vérité nue.

L’autocrate d’Ankara n’est pas allé jusqu’à produire les fameux enregistrements qui prouveraient hors de tout doute la véracité des informations savamment distillées, depuis deux semaines, par les services secrets et les médias aux ordres de son régime.

Des éléments déjà connus

Pour l’essentiel, dans sa déclaration faite au parlement turc, il a récapitulé les éléments déjà connus de cette affaire, plus quelques nouveaux détails, à la manière d’une chronologie.

Le but : exprimer sa forte conviction selon laquelle il s’est agi, le 2 octobre à Istanbul, d’un crime d’État, d’« un assassinat politique, prémédité en haut lieu », et non pas d’un dérapage accidentel, d’une improvisation de quelques agents trop zélés ou malhabiles.

Un crime, a-t-il précisé, perpétré sur le territoire turc, « pour lequel la Turquie a donc un droit d’enquête, même s’il s’agit d’un consulat ». Il a même ajouté qu’il voulait rapatrier tous les suspects – d’Arabie saoudite ou d’ailleurs – pour qu’ils soient jugés en Turquie.

Il serait surprenant que le roi Salmane et les princes de Riyad accèdent à cette demande, même si on a le net sentiment que dans toute cette affaire, les Turcs ont vraiment le gros bout du bâton!

Le journaliste Jamal Khashoggi et le dirigeant saoudien Mohammed Ben SalmaneLe journaliste Jamal Khashoggi et le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane Photo : Reuters / Courtoisie/Amir Levy

Les preuves se font attendre

Depuis deux semaines, Ankara inflige aux dirigeants saoudiens une sorte de « supplice de la goutte ». À travers ses services secrets et les médias qui lui sont fidèles, M. Erdogan égrène, point par point, et sans doute avec une joie sadique et bien cachée, comme le chat avec la souris, toute une série de détails, à la fois convergents, cohérents et convaincants.

Le tout sans l’administration explicite et irréfutable de la preuve, du genre : « Voici les fameux enregistrements où l’on entend tout, maintenant, écoutez-les! » Un élément pourtant crucial.

C’est un peu ça qu’on attendait mardi, non pas pour écouter nous-mêmes un insoutenable document audio, mais pour apprendre au moins que ces preuves matérielles avaient été transférées à des autorités étrangères et indépendantes pour validation. Mais ça, il ne l’a pas fait.

Pour autant, la crédibilité globale des accusations de la Turquie reste grande. Trois semaines après le crime, il n’y a plus grand monde qui doute que – dans ses grandes lignes, mais aussi plusieurs de ses détails sordides – la version d’Erdogan et de ses services de renseignement soit vraisemblable : avec la scie à os, les valises pour les parties du corps, sans oublier les indices très forts d’une préméditation en haut lieu.

Tout cela est probablement vrai.

Des détails surréalistes

Ce qui signifie que les versions successives fournies par les autorités saoudiennes restent toujours aussi peu crédibles.

Comme celle, la dernière rendue publique par Riyad, où l’on admet finalement qu’il y a bien eu meurtre, tout en continuant d’avancer des détails manifestement inventés, qui ne tiennent pas la route, dont la supposée bagarre entre un homme seul et 15 agents musclés du gouvernement saoudien, la mort accidentelle par strangulation après une « rixe » non planifiée. Sans oublier le corps roulé dans un tapis, donné à un sous-traitant dont on ignore, je vous le jure, l’identité!

L'Arabie saoudite continue de dire qu’il s’agissait d'une « opération non autorisée » par le pouvoir, dont le prince héritier Mohammed ben Salmane – le jeune génie de 33 ans qui devait réformer l’Arabie saoudite et le monde arabe – n’avait bien sûr jamais entendu parler!

Comme l’a dit le président Trump mardi soir : « Jamais vu pire tentative d’étouffement d’un scandale. » D’un amateurisme extraordinaire, en effet…

Une des questions que M. Erdogan, dans sa déclaration au Parlement, n’a pas éclaircie, c’est celle de la responsabilité ultime du crime, des commanditaires de l’assassinat.

« Complot politique, assassinat prémédité », a-t-il dit. Mais, avec une précaution manifeste, il a ostensiblement ménagé le roi Salmane ben Abdelaziz et son cher fils, le prince héritier surnommé MBS que presque tout le monde, aujourd’hui, considère comme l’instigateur de l’assassinat. M. Erdogan n’a pas une seule fois nommé le prince, et il a parlé de son père, le roi, en termes élogieux, lui réitérant toute sa confiance!

À quel jeu joue M. Erdogan?

Ce sont donc les mobiles de tout ce jeu du chat et de la souris de la part d’Erdogan, qui restent, eux, un peu troubles. Que cherche M. Erdogan avec toutes ces manœuvres?

Ce drame lui permet peut-être, à lui le grand autocrate, le « nouveau sultan » qui fait emprisonner les journalistes à la douzaine dans son propre pays, qui martyrise la minorité kurde, de se montrer pour une fois « du bon bord », du côté de la vérité et du droit, dans une affaire qui a frappé les imaginaires et causé un immense scandale dans le monde entier.

Il veut peut-être aussi aller chercher des concessions diplomatiques de ce statut « mi-allié, mi-ennemi » de Riyad, autre puissance régionale, que ce soit sur le front syrien, kurde ou irakien. Ou encore, à un moment où la Turquie traverse une crise économique, arracher des avantages matériels (investissements, subventions) de la part des Saoudiens.

Des Saoudiens qui malgré toute cette saleté qui les éclabousse aujourd’hui et révèle la vraie nature de ce régime, malgré le boycottage partiel du « Davos du désert » qui se déroule cette semaine, restent des multimilliardaires que l’on côtoie avec intérêt. Et à qui on peut, ultimement, pardonner bien des choses.

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