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Les Turcs soupçonnent les Saoudiens d'avoir utilisé un sosie de Khashoggi

Image divisée montrant Jamal Khashoggi, à gauche, et un autre homme, qui semble porter les mêmes vêtements que lui, à droite.

À gauche, le chroniqueur saoudien Jamal Khashoggi, filmé par une caméra vidéo à son arrivée au consulat saoudien d'Istanbul le 2 octobre; à droite, son présumé sosie - nommé Mustafa Al-Madani, selon une source de CNN - à sa sortie du même consulat, quelques heures après que M. Khashoggi y fut entré.

Photo : Image de vidéosurveillance obtenue et diffusée par le réseau CNN

Radio-Canada

Des images de vidéosurveillance suggèrent qu'un membre présumé du commando saoudien montré du doigt pour l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi a tenté de se faire passer pour lui après le meurtre. Ces éléments laissent croire que M. Khashoggi a été victime d'une opération préméditée.

Les vidéos ont été fournies au réseau américain CNN par des responsables turcs. Elles montrent que cet homme, nommé Mustafa Al-Madani selon la source turque de CNN, est entré dans le consulat saoudien d’Istanbul vers 11 h, heure locale, le 2 octobre, en compagnie d’un deuxième homme.

Al-Madani a l’âge et la corpulence du journaliste, qui était un critique de la monarchie saoudienne. Lorsqu'il quitte les lieux en utilisant la porte arrière du consulat, un peu plus de 90 minutes après que Khashoggi y fut entré, Al-Madani semble porter les vêtements du journaliste à l’exception de ses chaussures, ainsi qu’une fausse barbe et des lunettes.

D’autres images obtenues par CNN montrent qu'Al-Madani et son complice, qui transportait un sac, se seraient d'abord rendus à la Mosquée bleue, haut lieu touristique d’Istanbul. Selon la source du réseau, le sosie de M. Khashoggi se serait alors changé dans une toilette publique, remettant les vêtements qu’il portait à son arrivée au consulat.

Al-Madani et son complice se sont ensuite rendus dans un café d’Istanbul, avant de prendre un taxi pour aller à l’hôtel Movenpick. Le sac qu’ils transportaient a ensuite été jeté dans une poubelle, toujours selon la source turque de CNN, qui croit qu’il contenait les vêtements de Khashoggi.

CNN mentionne qu'Al-Madani a quitté l’hôtel à 22 h 25, exactement 17 heures après y être arrivé. Il a quitté la Turquie trois heures plus tard depuis l’aéroport Atatürk.

« Les vêtements de Khashoggi étaient probablement encore chauds quand Al-Madani les a mis », a commenté la source turque de CNN. Selon elle, aucun sosie n’aurait été nécessaire si l’escouade saoudienne avait simplement voulu l’interroger, voire l’enlever pour le ramener en Arabie saoudite.

Notre évaluation n‘a pas changé depuis le 6 octobre. C’était un meurtre prémédité, et le corps a été sorti du consulat.

Un haut responsable turc s'exprimant à CNN sous le couvert de l'anonymat

La chaîne de télévision d'État turque TRT a aussi diffusé des images montrant un homme quittant le consulat le 2 octobre en portant selon toute vraisemblance les vêtements de M. Khashoggi.

Après la disparition du chroniqueur saoudien, collaborateur du Washington Post, Riyad a maintenu pendant deux semaines qu'il avait quitté le consulat sans encombre, et ne pas savoir ce qui lui était arrivé.

Face aux pressions, la monarchie saoudienne a finalement admis en fin de semaine que M. Khashoggi était mort dans son enceinte diplomatique, mais sa version des faits n'a pas pour autant cessé d'évoluer.

Après que le procureur général eut affirmé que M. Khashoggi était mort lors d'« une bagarre » avec des agents saoudiens, d'autres responsables ont affirmé qu'il avait été « étranglé ».

Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, a sinon affirmé dimanche à Fox News que M. Khashoggi avait été victime d'un « meurtre », commis lors d'une « opération non autorisée » par le pouvoir, et dont le prince héritier, Mohammed ben Salmane, véritable homme fort de l'Arabie saoudite, n'était « pas informé ».

Il a aussi reconnu que les autorités saoudiennes ne « savaient pas comment, dans le détail », le chroniqueur était mort. Les enquêteurs turcs sont toujours à la recherche des restes de M. Kashoggi.

Mohammed ben Salmane coiffé d'un foulard saoudien.

Le prince héritier de l'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, lors d'une conférence de presse avec le président français Emmanuel Macron, à Paris, le 10 avril 2018

Photo : Reuters / Yoan Valat

Le chef du commando était en contact avec le bureau de MBS

Ces nouvelles informations concernant le meurtre de Jamal Khashoggi s'ajoutent à d'autres que continue de distiller la presse turque, comme c'est le cas depuis le début de cette affaire. Cette méthode semble toutefois tirer à sa fin, puisque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a promis de révéler « toute la vérité » mardi.

Selon le quotidien progouvernemental Yeni Safak, un homme présenté comme le chef du commando saoudien de 15 agents soupçonné d'avoir été dépêché à Istanbul pour tuer M. Khashoggi a été directement en contact avec le bureau du prince héritier, Mohammed ben Salmane, après l'assassinat.

Le journal soutient qu'il s'agit de Maher Abdulaziz Mutreb, un membre de la garde rapprochée de celui qu'on appelle MBS. Il aurait appelé « à quatre reprises le directeur du bureau du prince héritier, Bader Al-Asaker », après le meurtre. « Au moins l'un de ces appels a été effectué depuis le bureau du consul général », ajoute le journal, qui ne précise pas ses sources.

Yeni Safak mentionne aussi que Mutreb a appelé « un numéro américain », qui pourrait être celui de Khaled ben Salmane, frère de MBS et ambassadeur du royaume à Washington.

Sur des images de vidéosurveillance diffusées par les médias turcs, on peut voir Maher Abdulaziz Mutreb arriver au consulat saoudien, puis devant la résidence du consul le jour de la mort de M. Khashoggi.

Dans le quotidien turc Hürriyet, un éditorialiste considéré proche du pouvoir, Abdulkadir Selvi, affirme que le chroniqueur saoudien a été immédiatement conduit vers le bureau du consul à son arrivée au consulat, où il a été « étranglé » par les agents saoudiens. « Cela a duré entre sept et huit minutes », écrit M. Selvi.

Le corps a ensuite été « coupé en 15 morceaux » par un médecin légiste faisant partie du commando saoudien, ajoute-t-il, avec d'être sorti du consulat. « Si le prince héritier ne rend pas de comptes et n'est pas évincé de son poste, nous ne devons pas clore ce dossier », poursuit l'influent éditorialiste.

Selon des médias turcs, les enquêteurs au dossier ont rencontré lundi cinq employés du consulat saoudien d'Istanbul. Le procureur responsable aurait convoqué au total 28 Turcs et Saoudiens pour obtenir leur témoignage.

La presse turque affirme aussi qu'une berline noire portant une plaque d'immatriculation diplomatique a été découverte lundi dans un stationnement souterrain d'Istanbul. Selon la chaîne privée turque NTV, les enquêteurs ont demandé la permission de la fouiller au consulat général saoudien, mais en vain.

Entrevue avec Sami Aoun

« On se moque de nous », croit un conseiller d'Erdogan

Le président Erdogan a annoncé dimanche qu'il ferait toutes les déclarations nécessaires sur la mort de M. Khashoggi dans un discours qu'il prononcera mardi au Parlement. Les déclarations de ses proches laissent entendre qu'il ne ménagera pas l'Arabie saoudite.

« On ne peut pas s'empêcher de se demander comment il y a pu y avoir une bagarre entre 15 jeunes hommes entraînés au combat [...] et un homme de 60 ans, Khashoggi, seul et sans défense », a commenté Yasin Aktay, un conseiller du président Erdogan, et un ami de M. Khashoggi.

La version présentée par Riyad « n'explique rien de l'incident, face à toutes les informations que nous avons recueillies, au contraire elle ne fait que soulever davantage d'interrogations », écrit-il dans Yeni Safak. « Plus on y pense et plus on se dit qu'on se moque de nous », ajoute M. Aktay. « La "bagarre" [...] apparaît être un scénario échafaudé à la va-vite. »

« Nous sommes face à une situation qui a été sauvagement planifiée et des efforts conséquents ont été déployés pour dissimuler » ce meurtre, a aussi déclaré Omer Celik, porte-parole du parti au pouvoir en Turquie (AKP), lors d'une conférence de presse à Ankara.

M. Celik a par ailleurs nié des allégations « immorales » selon lesquelles Ankara retarde la divulgation des éléments de l'enquête en raison de négociations avec Riyad.

Selon lui, la police turque mène une enquête minutieuse pour s'assurer que « personne n'est injustement accusé ». Les résultats seront communiqués de façon transparente, « les responsables seront punis, et personne n'osera penser à faire une chose pareille à l'avenir ».

Le porte-parole du président Erdogan, Ibrahim Kalin, a aussi affirmé que « rien ne resterait secret » et que les enquêteurs turcs iraient « au fond de cette affaire ». Il a cependant ajouté qu'Ankara « ne voudrait pas » que ses relations avec l'Arabie saoudite, un « pays frère et ami », en « pâtissent ».

M. Erdogan s'est entretenu au téléphone dans la nuit de dimanche à lundi avec son homologue américain, Donald Trump, peu après la parution d'une entrevue dans laquelle ce dernier a dénoncé « des mensonges » et jugé que les versions données par Riyad « partent dans tous les sens ».

Les explications de Riyad laissent sceptique

Riyad a annoncé en fin de semaine le limogeage du numéro deux du renseignement saoudien, le général Ahmed Al-Assiri, ainsi que celui de trois autres hauts responsables de ces services et d'un conseiller « médias » à la cour royale, Saoud Al-Qahtani. Dix-huit suspects saoudiens ont aussi été interpellés.

Dans un décret signé samedi par le roi Salmane, MBS a d'ailleurs été nommé grand responsable d'une commission ministérielle visant à réorganiser les services de renseignement du royaume, une indication claire que le prince héritier demeure aux commandes.

Les aveux émaillés de contradictions de Riyad sur les circonstances de la mort de M. Khashoggi continuent cependant de susciter une vague de scepticisme dans le monde. De nombreux experts voient dans ces limogeages et arrestations une tentative de désigner des boucs émissaires et d'épargner le prince héritier ben Salmane.

Lundi soir, la première ministre britannique, Theresa May, a réclamé « la vérité sur ce qui s'est passé » au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre.

Dans un communiqué commun publié dimanche, Londres, Paris et Berlin ont estimé qu'il y avait « un besoin urgent de clarification » sur les circonstances de la mort « inacceptable » de M. Khashoggi.

Outre une crise de crédibilité, ce scandale international a poussé au boycottage, par des responsables occidentaux et des dirigeants d'entreprises internationales, d'une grande conférence économique, chère au prince héritier, prévue à Riyad à partir de mardi.

Sous pression en Allemagne depuis des jours, le président-directeur général du conglomérat industriel Siemens, Joe Kaeser, a notamment annoncé lundi qu'il renonçait à contrecoeur à se rendre à ce forum, organisé par le fonds souverain saoudien.

Le ministre allemand de l'Économie, Peter Altmaier, a de son côté appelé lundi les Européens à ne plus autoriser d'exportations d'armes vers l'Arabie saoudite tant qu'elle n'aura pas fait la lumière sur le meurtre de Khashoggi.

Avec les informations de CNN, Agence France-Presse, Reuters, et Associated Press

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