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Affaire Khashoggi : l'Arabie saoudite change à nouveau sa version des faits et plaide l'erreur

Le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul est l'épicentre de la plus récente crise internationale à frapper le royaume wahhabite.
Le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul est l'épicentre de la plus récente crise internationale à frapper le royaume wahhabite. Photo: Reuters / Murad Sezer

Les Saoudiens ont d'abord dit que Jamal Khashoggi était sorti de leur consulat à Istanbul quelques minutes après y être entré, le 2 octobre. Ils ont ensuite changé leur version : le journaliste n'est jamais sorti, puisqu'il est mort dans le consulat. Et voilà que dimanche, la version officielle a de nouveau évolué : M. Khashoggi aurait été tué accidentellement par étranglement.

C’est ce qu’a déclaré une source saoudienne haut placée, dont la version diffère en plusieurs points des premières explications données par Riyad. Celles-ci n'ont d’ailleurs pas convaincu la communauté internationale.

« C'est une terrible erreur. C'est une terrible tragédie », a de son côté déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, dans une entrevue accordée à Fox News, dimanche.

L’Arabie saoudite a reconnu samedi la mort du journaliste saoudien, qui vivait depuis un an aux États-Unis et se montrait critique envers le prince héritier Mohamed ben Salmane, plus de deux semaines après sa disparition.

Selon cette première version, Jamal Khashoggi avait été tué au cours d'une bagarre à coups de poing. Un responsable saoudien a cependant rapidement déclaré que le journaliste avait été tué par une prise d'étranglement, ce qu'a réaffirmé la source haut placée, dimanche.

Les États-Unis, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et d'autres pays occidentaux jugent que de nombreuses questions restent sans réponse dans cette affaire.

Le nouveau récit

D'après le nouveau récit livré par Riyad, pas moins de 15 agents saoudiens ont fait le voyage à Istanbul afin de rencontrer le journaliste au consulat et de tenter de le persuader de rentrer en Arabie.

En tête à tête avec certains de ces 15 agents dans le bureau du consul, M. Khashoggi a élevé la voix et l'équipe d’agents saoudiens a paniqué, toujours selon la dernière version en date des Saoudiens. Des agents ont tenté de le maîtriser en lui faisant une clé d'étranglement.

Ils ont essayé de l'empêcher de crier, mais il est mort. Ils n'avaient pas l'intention de le tuer.

Un haut responsable saoudien

Les agents saoudiens ont alors roulé le corps dans un tapis, l'ont placé dans un véhicule consulaire et remis à un « coopérateur local », a encore expliqué le haut responsable saoudien. L'un des membres de l'équipe spécialisée en médecine légale, Salah Tubaigy, a tenté d'effacer toute trace de l'incident.

Le responsable saoudien a déclaré que le « coopérateur local » en question était un habitant d'Istanbul, mais il a refusé de préciser sa nationalité.

Lors de son passage sur les ondes de Fox News, dimanche, le ministre saoudien des Affaires étrangères a affirmé « ne pas savoir où se trouve le corps ».

Les Turcs, qui mènent leur propre enquête, ont laissé entendre que le corps de M. Khashoggi, introuvable à ce jour, avait été démembré. Les résultats préliminaires de l'enquête ne confirment toutefois pas que Jamal Khashoggi a été torturé et décapité.

« Nous cherchons la justice ici, et toute la vérité sera révélée, [...], la vérité nue », a déclaré le président turc Recep Tayyip Erdogan, dimanche, lors d'un rassemblement à Istanbul. Il a précisé qu'il ferait une déclaration exhaustive mardi, au Parlement.

D'après l'agence de presse turque Anadolu, le président Erdogan s'est entretenu de l'affaire avec son homologue américain Donald Trump dimanche au téléphone. Tous deux ont souligné la nécessité de révéler toutes les circonstances de la mort du journaliste, ajoute Anadolu.

Un responsable saoudien se tient près de la porte arrière du consulat saoudien à Istanbul, le 17 octobre, alors que des officiers de police turcs y mènent une deuxième enquête.La porte arrière du consulat saoudien à Istanbul Photo : AFP/Getty Images / Yasin Akgul

« Les comptes rendus initiaux étaient faux »

L'Arabie saoudite a nié pendant 17 jours la disparition de Jamal Khashoggi. La version officielle précisait qu’il avait quitté le consulat et l’état-major du royaume ne s’est pas gêné pour qualifier d'accusations « sans fondement » les articles qui évoquaient la mort du journaliste.

Selon le haut responsable saoudien, ces versions contradictoires s'expliquent par le fait que le récit initial livré par le gouvernement de Riyad s'appuyait sur « de fausses informations en interne ».

D'après ce haut responsable, l’équipe de 15 agents a été mise sur pied par le vice-président du service général de renseignement, Ahmad Al-Assiri, limogé samedi.

Cette dernière version en date des autorités saoudiennes ne répond toujours pas à la question de savoir pourquoi tant d'agents, parmi lesquels des officiers de l'armée et un expert en médecine légale, faisaient partie de l'opération, si celle-ci n'était destinée qu'à tenter de convaincre le journaliste de rentrer dans son pays.

La France, le Royaume-Uni et l'Allemagne ont réagi à cette nouvelle version en publiant une déclaration commune, dimanche.

« Nous prenons note de la déclaration de l'Arabie saoudite présentant des conclusions préliminaires. Il reste toutefois urgent de clarifier ce qu'il s'est passé exactement le 2 octobre – au-delà des hypothèses qui ont été soulevées jusqu’à présent dans le cadre de l’enquête saoudienne, et qui doivent être étayées par des faits pour être considérées comme crédibles », peut-on y lire.

Les trois capitales européennes réclament que « les responsabilités soient clairement établies, et que les auteurs des faits en répondent dans le cadre d'un véritable procès ».

Donald Trump, qui se range pourtant systématiquement du côté saoudien depuis le début de l'affaire, a lui aussi durci le ton. Dans un entretien publié tard samedi soir par le Washington Post, le président des États-Unis a évoqué des « mensonges » dans les explications sur la mort du journaliste.

« Leurs histoires partent dans tous les sens », a dit celui qui avait jugé « crédible » la veille la version de Riyad. Donald Trump a cependant tenu à ménager le prince héritier Mohammed ben Salmane, « une personne forte » qui « aime vraiment son pays ».

Personne ne m'a dit qu'il était responsable. Personne ne m'a dit qu'il n'était pas responsable. J'aimerais qu'il ne soit pas responsable. Je pense que c'est un allié très important pour nous.

Donald Trump, dans un entretien publié par le Washington Post
Prince héritier Mohammed Ben SalmaneLe prince héritier d'Arabie saoudite, Mohamed ben Salmane Photo : Reuters / Hamad I Mohammed

De nombreux points d’interrogation

D’autres questions demeurent sans réponse. D’abord, comment le prince héritier pouvait-il ne pas être au courant?

Le récit saoudien suggère que Mohamed ben Salmane n’était pas au courant de ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi. Son père, le roi Salmane, l’a d’ailleurs nommé à la tête d’un comité ministériel dont le mandat est de revoir la structure de l'agence de renseignements du pays à la suite du limogeage d'Ahmad Al-Assiri.

Pourtant, le prince âgé de 33 ans est largement considéré comme celui qui détient le vrai pouvoir en Arabie Saoudite. « Cela ne serait jamais arrivé sans l'approbation de Mohamed ben Salmane. Jamais, jamais, jamais », a déclaré un ancien haut diplomate américain au Washington Post peu après la disparition de M. Khashoggi.

Saud Al-Qahtani, conseiller du prince héritier, est parmi ceux qui ont été mis à pied par le royaume, samedi. Il avait déjà été à l'origine de tentatives d’attirer M. Khashoggi en Arabie saoudite, selon des responsables américains. Après l'annonce de samedi, un de ses tweets publiés l’an dernier a abondamment circulé sur les réseaux sociaux.

« Vous croyez que je peux agir seul sans recevoir d'ordres? Je suis un employé et un dirigeant digne de confiance qui obéit aux ordres du roi et du prince héritier », avait-il écrit.

Autre question d’importance : pourquoi a-t-il fallu 17 jours pour fournir un compte rendu qui de surcroît s’est avéré erroné ou du moins incomplet?

Il a fallu beaucoup de temps au royaume pour révéler que Jamal Khashoggi était mort. Que les Saoudiens l’aient fait avec une histoire qui n’a pratiquement convaincu personne est un fait à noter.

Thomas Juneau, ex-analyste à la Défense nationale, aujourd'hui professeur adjoint à l'Université d'Ottawa, a écrit sur Twitter que la situation a révélé la « faiblesse des capacités de gestion de l’État saoudien » et qu'il y a « une impression générale que les choses ont été bâclées ».

Avec les informations de Reuters, et Washington Post

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