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Affaire Khashoggi : le point avec Shane Harris, du Washington Post

Shane Harris, spécialiste des questions d'espionnage et de renseignement pour le Washington Post.
Selon Shane Harris, la Maison-Blanche n'a pas d'autre choix que d'offrir une « réponse ferme » dans l'affaire de la disparition de Jamal Khashoggi. Photo: Radio-Canada

Disparu au début du mois après être entré au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie, le chroniqueur saoudien Jamal Khashoggi est mort, a confirmé vendredi l'Arabie saoudite. Journaliste spécialisé en espionnage et en services de renseignement au Washington Post, où collaborait Khashoggi, Shane Harris a fait le point sur ce dossier plus tôt dans la journée avec Anne-Marie Dussault pour l'émission 24/60.

Anne-Marie Dussault : M. Harris, vous avez enquêté sur cette affaire, votre journal est partie intégrante de cette histoire, puisque M. Khashoggi était chroniqueur chez vous… Pourriez-vous rappeler brièvement les faits?

Shane Harris : L’affaire a débuté le 2 octobre, lorsque Jamal Khashoggi est entré au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie, pour obtenir les documents nécessaires à son mariage avec sa fiancée, qui est une ressortissante turque. Il est entré vers 13 h et n’a plus été revu. Environ une semaine plus tard, une enquête a été lancée, des informations ont coulé dans les médias qui avaient eux aussi entamé des vérifications. Ce qui a été déterminé à ce moment-là, c’est que des responsables turcs croyaient qu’il avait été tué dans le consulat et accusaient un groupe de 15 ressortissants saoudiens. Ceux-ci, d'après les responsables, sont arrivés par avion; un groupe a intercepté M. Khashoggi au consulat et l’aurait tué sur place, allant jusqu’à découper son corps en morceaux pour cacher les preuves.

Jusqu’à maintenant, le gouvernement saoudien a nié toute responsabilité dans cette affaire [la confirmation à la télévision saoudienne est arrivée après l'enregistrement de l'entrevue, NDLR]. Nous en sommes à un moment où les Saoudiens font enquête, les Turcs également, et le gouvernement américain a essentiellement indiqué qu’il attendrait de connaître les conclusions de ces enquêtes.

AMD : Pourquoi le président Trump donne-t-il tant de temps aux Saoudiens, alors que le prince héritier est le principal suspect dans cette affaire? Cela ne semble pas tellement crédible…

SH : Selon moi, la Maison-Blanche attend parce qu’elle n’est pas sûre de vouloir modifier la relation entre Washington et Riyad à la suite de cette affaire; le président Trump a été particulièrement franc à ce sujet. Il a dit qu’il ne voulait pas perdre les 100 milliards de dollars en armes vendues aux Saoudiens – il est permis de douter que nous en vendions autant –, mais je pense qu’il voit cette relation et plus particulièrement sa propre relation avec la famille royale saoudienne comme importantes, voire plus importantes dans une perspective stratégique, en ce moment. Alors, je pense que les Américains attendent de voir ce que les Saoudiens dévoileront, puis les États-Unis décideront s’ils voudront accepter ces explications ou s’ils réclameront plus de détails. Je crois toutefois que la Maison-Blanche est très hésitante à trop faire pression sur les Saoudiens.

AMD : En même temps, les Saoudiens pourraient imputer la faute à leurs propres hommes, à leurs services de renseignements, et trouver un bouc émissaire, non?

SH : Oui, c’est en gros ce qui circule comme rumeurs, pour l’instant. Ce que nous avons découvert, et ce que rapportent d’autres collègues aux États-Unis, c’est qu’il existe plusieurs preuves impliquant le prince héritier. Celui-ci serait potentiellement au courant des détails de l’affaire. Le renseignement américain est certainement au fait que [Mohammed Ben Salmane] était intéressé, avant la disparition de Jamal Khashoggi, à trouver une méthode pour le faire taire ou pour s’en prendre à lui.

Le groupe d'hommes saoudiens qui, selon les autorités turques, sont allés chercher M. Khashoggi, comprennent plusieurs personnes directement liées au prince héritier; certains ont même été pris en photo en compagnie de ce dernier. Donc, l’idée que le prince héritier n’était pas au courant ou qu’il ne serait pas impliqué semble franchement difficile à croire pour bien des gens.

AMD : Pourquoi faire taire Jamal Khashoggi? Était-il un véritable dissident? Il est un ancien ami de la famille royale; pourquoi le faire taire maintenant? Par ailleurs, les informations provenant des milieux conservateurs américains avancent l’idée que l’homme était un terroriste, qu’il avait des liens avec Oussama Ben Laden, et qu’il était membre des Frères musulmans. Est-ce là une excuse qui pourrait être utilisée par le président Trump?

SH : Pour répondre d’abord à la deuxième question, au cours de la dernière journée ou des deux derniers jours, plusieurs personnalités conservatrices ont martelé l’idée que M. Khashoggi était lié aux Frères musulmans, histoire de le dépeindre comme un extrémiste ou un ami de groupes terroristes islamistes radicaux. Nous en avons parlé dans le Post : c’est une campagne de salissage, les choses dites à son sujet sont fausses.

En ce qui concerne la raison pour laquelle le prince héritier ou une autre personne en Arabie saoudite aurait voulu le faire taire, cela demeure un peu mystérieux, puisqu’il ne faisait pas campagne en faveur du renversement du régime : il ne tentait pas – selon ce que nous savons – d’organiser un coup d’État. Il était un détracteur, mais il saluait aussi les réformes adoptées par le gouvernement saoudien pour offrir davantage de libertés aux femmes saoudiennes, voire ouvrir davantage la société. Nous cherchons donc à savoir pourquoi le régime saoudien se sentirait suffisamment menacé par quelqu’un qui n’était pas un agitateur, mais un détracteur. Il aimait son pays; il voulait seulement que celui-ci s’améliore.

AMD : La façon dont [ils] l’ont fait taire, d’ailleurs, dans leur propre consulat…

SH : Oui, tout à fait! Cela nous frappe, ça aussi. Comment le gouvernement saoudien niera-t-il sa responsabilité dans ce qui est une attaque survenue dans ses propres installations consulaires?

AMD : Croyez-vous que c’est la tête du prince héritier qui pourrait tomber?

SH : Je ne sais pas s’il sera blâmé personnellement, cela serait franchement surprenant que l’enquête le tienne directement pour responsable. La question est maintenant de savoir à quel point il pourrait être directement critiqué. Mais pour avoir ne serait-ce que l’ombre d’une enquête crédible, les Saoudiens devront essayer de donner des réponses, car s’ils ne font que répéter leur démenti, personne n’acceptera cela.

AMD : Mais il pourrait alors s’en tirer après avoir tué quelqu’un…

SH : Quelqu’un va probablement s’en tirer après avoir commis un meurtre; les conclusions des agents de renseignements et des autorités turques avec qui j’ai pu parler sont que Jamal Khashoggi est mort, alors quelqu’un l’a assassiné. La question est de savoir qui est le meurtrier. S’il n’y a pas d’imputabilité, alors il s’agira effectivement d’un crime pour lequel justice n’aura pas été rendue.

AMD : Vous attendez-vous à des sanctions contre l’Arabie saoudite de la part de l’administration Trump, d’autant plus que des sanctions américaines contre l’Iran doivent entrer en vigueur prochainement? Quels sont les enjeux en la matière?

SH : Il n’y a aucune indication claire, pour l’instant, en ce qui concerne des sanctions. Le président Trump a toutefois promis une « réponse sérieuse », mais nous ne savons pas ce que cela implique. Il y a certainement des gestes que les États-Unis pourraient poser, y compris la réduction des ventes d’armes. Je pense aussi que si la Maison-Blanche n’adopte pas une position franche pour répondre aux gestes des Saoudiens, vous pourriez même avoir des républicains qui tentent de se faire réélire au Congrès, se joindre aux démocrates pour dire « nous ne sommes pas à l’aise avec cela, peut-être n’allons-nous pas autoriser ce genre de ventes d’armes à l’avenir ».

La Maison-Blanche va devoir trouver une réponse à tout cela, histoire de satisfaire les membres du parti du président, qui ont été très durs dans leurs commentaires à propos de l’Arabie saoudite.

AMD : Ils pourraient aller de l’avant avec la loi Magnitski…

SH : Tout à fait! La loi Magnitski, mieux connue pour son application contre des ressortissants russes, a en fait été activée. Un groupe de parlementaires a écrit au président en lui demandant d’agir en fonction de cette loi. Donald Trump a donc quatre mois, 120 jours, pour décider s’il appliquera ou non des sanctions.

AMD : Un mot sur Jared Kushner [le gendre du président américain]. Il semble avoir des intérêts personnels dans la région. Quel est son rôle dans cette affaire? Nous avons appris qu’il a récemment discuté avec le prince héritier.

SH : En effet, il a échangé avec le prince héritier au cours des derniers jours à ce sujet, et nous avons appris qu’il a fait pression sur le gouvernement saoudien pour être proactif dans ce dossier. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est dit, mais Jared Kushner et Mohammed ben Salmane ont une longue relation personnelle et professionnelle. Nous savons qu’ils se sont rencontrés à plusieurs reprises, ont fréquemment discuté au téléphone, parfois lors d’appels qui n’ont pas été organisés par l’administration Trump, des sortes d’appels « secrets », si vous voulez.

Ce qui est vraiment intéressant, c’est que l’administration Trump a sous-traité une bonne partie de sa politique étrangère au Moyen-Orient aux Saoudiens; le principal canal d’échanges de cette discussion serait justement la relation entre Jared Kushner et Mohammed ben Salmane. Lorsque vous avez une relation qui devient la porte d’entrée, par l'entremise de l’Arabie saoudite, d'une approche plus vaste comprenant l’ensemble du Moyen-Orient, vous pouvez voir à quel point cette relation est importante, mais aussi à quel point M. Kushner gère une grande partie de notre politique étrangère au Moyen-Orient.

AMD : Une relation qui concerne également leurs propres intérêts financiers, en quelque sorte.

SH : C’est une question intéressante : bien des gens, y compris des parlementaires démocrates aux États-Unis, ont soulevé la question de savoir si la Trump Organization ou M. Kushner ont actuellement, ou pourraient avoir, des intérêts financiers communs avec la famille royale saoudienne.

AMD : Quelle est l’importance de [l’affaire Khashoggi], à deux semaines, deux semaines et demie des élections de mi-mandat, pour le président?

SH : Habituellement, lors des élections américaines, la politique étrangère n’a pas beaucoup d’incidence sur le résultat du vote. Mais cette affaire est actuellement une grande source d'éparpillement pour la Maison-Blanche, à tout le moins, et alors que nous sommes près des élections de mi-mandat, ce n’est pas le genre de controverse que la Maison-Blanche veut devoir contenir. Je ne sais pas si cela influencera le choix des électeurs, mais cette affaire est présente [dans la sphère médiatique], elle n’est pas positive pour une Maison-Blanche qui tente de susciter de l’enthousiasme envers des candidats républicains.

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