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L'Arabie saoudite confirme la mort du journaliste Jamal Khashoggi

Le drapeau saoudien sur le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie. On aperçoit un édifice à l'arrière.

Jamal Khashoggi a été tué à l'intérieur du consulat saoudien à Istanbul, en Turquie.

Photo : Reuters / Osman Orsal

Radio-Canada

La télévision saoudienne affirme que le chroniqueur du Washington Post Jamal Khashoggi est mort dans une bagarre qui a mal tourné entre lui et les personnes qui l'ont rencontré au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie. Le média d'État indique aussi qu'un haut responsable du renseignement a été limogé.

« Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu'il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul [...] ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort », a précisé l'agence officielle saoudienne SPA dans un texte publié samedi matin, heure locale.

L'Arabie saoudite ajoute que l'enquête se poursuit et que 18 ressortissants saoudiens ont été arrêtés jusqu'à présent.

Toujours au dire des autorités saoudiennes, les présumés auteurs du meurtre auraient tenté de camoufler les faits après l'assassinat.

Une source au fait de l'enquête menée par Riyad a également affirmé qu'aucun ordre d'assassinat n'avait été donné par le régime, et que le prince héritier Mohammed ben Salmane « n'était pas au courant qu'une opération serait menée ».

Si les services saoudiens ont pour mandat de ramener tous les ressortissants dissidents en Arabie saoudite, aucun ordre d'enlever ou de tuer le journaliste n'a été donné, a précisé un représentant saoudien.

Des instructions « floues » ont donné lieu à une interprétation « violente » et ont résulté dans la mort de Khashoggi et une tentative de la dissimuler, a-t-il ajouté sous le couvert de l'anonymat.

Comité d'enquête saoudien

À la suite du limogeage d'Ahmad Al-Assiri, vice-président du service général de renseignement, ainsi que d'un conseiller à la cour royale, le roi Salmane a ordonné la formation d'un comité ministériel, dirigé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, dont le mandat est de revoir la structure de l'agence de renseignements du pays.

Ces annonces sont survenues après une conversation téléphonique entre le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, et le roi Salmane. Ils « ont souligné l'importance de continuer à travailler ensemble en complète coopération », selon une source à la présidence turque, citée par l'AFP sous le couvert de l'anonymat.

Vendredi soir, par voie de communiqué, le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres s'est dit « profondément troublé par la confirmation de la mort » de Khashoggi.

M. Guterres « souligne la nécessité d'une enquête rapide, approfondie et transparente sur les circonstances du décès » de Jamal Khashoggi, et que « ceux qui en sont responsables rendent pleinement compte » de leurs actes, ajoute la déclaration onusienne.

« Une large gamme de réponses potentielles »

Un peu plus tôt, la Maison-Blanche s'est dite « attristée » par la mort confirmée du journaliste saoudien.

« Les États-Unis reconnaissent l'annonce du Royaume d'Arabie saoudite, selon laquelle son enquête sur le destin de Jamal Khashoggi progresse et que [le pays] a agi contre les suspects identifiés jusqu'à maintenant », peut-on lire dans la déclaration officielle de l'administration Trump.

« Nous continuerons de suivre [l'affaire] étroitement et ferons pression en faveur d'un traitement juste, équitable et respectueux de la loi [...] Nous offrons nos plus sincères condoléances à la famille [de Jamal Khashoggi], à sa fiancée et à ses amis », a encore ajouté la porte-parole Sarah Sanders.

Le président a lui-même déclaré que « ce qui s'est passé est inacceptable », mais aussi que l'explication donnée par l'Arabie saoudite est crédible et que les dirigeants saoudiens ne lui ont pas menti.

M. Trump a ajouté que les États-Unis « avaient besoin de l'Arabie saoudite pour contrer l'Iran », et qu'il ne souhaitait pas que d'éventuelles sanctions influent sur les ventes d'armes américaines au royaume saoudien.

De son côté, le sénateur républicain Lindsey Graham, qui avait déjà ouvertement critiqué l'Arabie saoudite dans cette affaire, a affiché son scepticisme.

De dire que je suis sceptique quant à ce nouveau compte rendu saoudien à propos de M. Khashoggi est un euphémisme.

Le sénateur républicain Lindsey Graham

Des sanctions contre Riyad sont possibles, avait réitéré un peu plus tôt le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, mais encore faut-il que les faits soient connus.

« Nous allons certainement envisager une large gamme de réponses potentielles » à l'encontre de l'Arabie saoudite s'il s'avère que le royaume wahhabite en est responsable, a-t-il commenté vendredi, lors d'une entrevue à Voice of America. « Mais je pense que l'important est que les faits apparaissent au grand jour », a-t-il aussitôt ajouté.

Le numéro un de la diplomatie américaine a ensuite précisé que le gouvernement américain « désapprouve les assassinats extrajudiciaires ».

Ces propos font écho à ceux de Donald Trump, qui a évoqué à plus d'une reprise la possibilité d'imposer des mesures de représailles contre la monarchie saoudienne, tout en précisant qu'il n'entend pas mettre un terme à de lucratifs contrats de vente d'armes à l'Arabie saoudite, qui créent de nombreux emplois.

De nombreuses sources turques avancent depuis plusieurs jours que Jamal Khashoggi a été torturé, tué, puis démembré dans le consulat saoudien d'Istanbul le 2 octobre, après y être entré pour obtenir des documents nécessaires à son mariage avec une citoyenne turque.

Le retour du roi Salmane?

Selon cinq sources liées à la famille royale consultées par l’agence Reuters, la disparition de M. Khashoggi a eu de telles répercussions à travers le monde que le roi Salmane s'est senti obligé d'intervenir directement.

Il aurait notamment permis le déblocage de l’enquête turque en dépêchant à Istanbul, le 11 octobre, son plus proche conseiller, le prince Khaled Al-Fayçal, gouverneur de La Mecque, pour tenter de désamorcer la crise.

C’est lors de cette visite que les deux pays ont convenu de mettre en place un groupe de travail commun pour enquêter sur la disparition. Le roi Salmane a ensuite ordonné au parquet général saoudien d'ouvrir une enquête.

Depuis, le roi Salmane, 82 ans, se serait imposé comme une figure centrale dans la gestion de la crise, selon un homme d'affaires saoudien qui vit à l'étranger, mais qui garde des liens étroits avec la famille royale.

Jusque-là, la gravité de la crise avait échappé au monarque, qui a essentiellement délégué la direction des affaires du pays à son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) depuis qu’il a hérité du trône, en janvier 2015.

Une affiche du roi Salmane et de son fils sur le mur d'un immeuble à Riyad.

Des portraits du roi saoudien Salmane et de son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane, sur une affiche, à Riyad.

Photo : Getty Images / FAYEZ NURELDINE

Selon une source, le prince n’a tout simplement pas pu tenir le roi à l’écart de cette histoire, en raison de son retentissement international. « Le roi a commencé à interroger ses conseillers et son fils. Quand ça a pris la tournure d'une crise internationale, MBS lui a parlé et lui a demandé d'intervenir », a-t-elle dit.

Quand la situation a échappé à tout contrôle et qu'il y a eu un véritable tollé aux États-Unis, MBS a informé son père qu'il y avait un problème et qu'il fallait y faire face.

Une source saoudienne de Reuters au fait des affaires de la cour

L'intervention personnelle du souverain illustre le malaise apparu au sein même de la cour sur le rôle du prince héritier et sur sa capacité à gouverner, estiment les sources interrogées par Reuters.

Avant l'intervention du roi, les autorités saoudiennes avaient adopté un ton de défi, rejetant avec force toutes les accusations et menaçant de riposter à d'éventuelles sanctions en utilisant l'arme du pétrole.

« Ces réactions et ces menaces venaient du prince héritier. Mais maintenant le roi gère personnellement le dossier et le ton a vraiment changé », affirme l'homme d'affaires saoudien interrogé par Reuters.

« Le roi vivait dans une bulle. Ses conseillers ont commencé à le mettre en garde contre le risque de voir le prince héritier agir sans aucun contrôle, ils ont commencé à dire au roi d'ouvrir les yeux sur ce qui se passe. »

À la recherche des restes de Khashoggi

L'enquête turque sur la disparition de M. Khashoggi, qui se déroule en parallèle, s'est transportée vendredi dans deux lieux situés à l'extérieur d'Istanbul.

Selon des responsables turcs s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, des fouilles sont précisément effectuées dans la forêt de Belgrad, à environ 30 km au nord d’Istanbul, ainsi qu’à Yalova, située à environ 90 km au sud de la métropole, près de la mer de Marmara.

Les enquêteurs turcs croient que les assassins de M. Khashoggi pourraient s'être débarrassés de ces restes à ces deux endroits.

Un responsable turc a indiqué à l'Associated Press que l’enquête a établi que deux véhicules appartenant au consulat saoudien se sont rendus à ces endroits après avoir quitté l’enceinte diplomatique, le jour de la disparition de M. Khashoggi.

Selon la chaîne de télévision privée NTV, des images de vidéosurveillance prises le 2 octobre ont montré qu’au moins un véhicule, muni d’une plaque diplomatique, s'est engouffré dans la vaste forêt de Belgrad.

Les médias turcs rapportent par ailleurs que des employés turcs du consulat saoudien ont été interrogés vendredi par les procureurs turcs responsables de l’enquête. Selon la chaîne privée NTV, 15 d’entre eux ont été entendus.

Vue aérienne d'une forêt.

Vue aérienne de la forêt de Belgrad, au nord d'Istanbul.

Photo : Associated Press / DHA

Une enquête tardive

L’enquête sur Jamal Khashoggi s’est mise en branle tardivement, en raison des complications liées au fait qu’elle soit survenue dans un consulat, territoire officiellement sous souveraineté saoudienne. Qui plus est, les Saoudiens ont nié dès le départ toute implication dans la disparition du chroniqueur.

L’enquête a finalement pu évoluer après que le président turc Recep Tayyip Erdogan se fut entretenu au téléphone en fin de semaine avec le roi Salmane d’Arabie saoudite. Depuis, des enquêteurs turcs ont pu fouiller tour à tour le consulat saoudien d’Istanbul, puis la résidence du consul.

Le gouvernement turc demeure très discret sur le déroulement de l’enquête. Le président Erdogan a tout de même soutenu mardi que « l’enquête s’oriente vers de nombreuses pistes, comme l’utilisation de substances toxiques, et ces choses auraient ensuite été dissimulées et soustraites ».

L’évolution de l’enquête est plutôt détaillée par des sources proches de l’enquête, que ce soit dans des médias turcs proches du pouvoir ou dans la presse internationale, notamment américaine.

Ce sont ces médias qui ont révélé, en s’appuyant sur ces sources, que les enquêteurs turcs soupçonnent que M. Khashoggi a été tué par un escadron de la mort composé de 15 Saoudiens arrivés en avion le jour de la disparition du chroniqueur. Le groupe serait reparti en Arabie saoudite la même journée.

Ils avancent également que les enquêteurs turcs disposent d’un enregistrement qui prouverait que M. Khashoggi a été tué, puis démembré dans le consulat saoudien d’Istanbul.

Des policiers turcs munis de combinaisons spéciales transportent des boîtes à la brunante.

Des policiers turcs transportent des boîtes après une fouille dans le consulat saoudien à Istanbul, le 18 octobre.

Photo : Getty Images / YASIN AKGUL

Ankara nie avoir donné un enregistrement à Mike Pompeo

Citant une source turque, le réseau américain ABC a avancé jeudi que le secrétaire d’État américain a entendu cet enregistrement lors de sa visite à Ankara cette semaine.

M. Pompeo et le département d’État américain ont toutefois nié cette information. Le numéro un de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, a aussi démenti le tout lors d'une visite en Albanie.

La Turquie n'a pas donné d'enregistrement audio à [Mike] Pompeo ni à aucun autre officiel américain [...] Nous n'avons partagé aucune information avec un pays, quel qu'il soit.

Mevlüt Cavusoglu, ministre turc des Affaires étrangères

M. Pompeo n'a ni obtenu ni vu « une transcription ou une vidéo de l'événement au consulat saoudien », a ajouté le président américain Donald Trump sur Twitter vendredi après-midi.

M. Trump avait demandé plus tôt cette semaine au gouvernement turc un accès à ces enregistrements « s’ils existent ».

Avec les informations de Agence France-Presse, Reuters, et Associated Press

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