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analyse

Un allié de plus en plus embarrassant : pourquoi Washington ménage-t-il à ce point l'Arabie saoudite?

Mohammed ben Salmane et sa coiffe saoudienne

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, dirige d'une main de fer l'Arabie saoudite.

Photo : Getty Images / Dan Kitwood

Marie-Eve Bédard

Il aura fallu beaucoup de temps et la publication de nombreux détails, tous plus scabreux les uns que les autres, mais Donald Trump semble désormais se rallier à la thèse du meurtre du journaliste dissident Jamal Khashoggi à l'intérieur du consulat de l'Arabie saoudite.

À moins d’un miracle, j’admettrais qu’il est mort, et ce, sur la base des renseignements qui me viennent de toutes les parties.

Donald Trump

Le président américain ne va pas jusqu’à blâmer directement le prince Mohammed ben Salmane (MBS). Et lorsqu'on l'a interrogé sur les conséquences que cet assassinat pourrait avoir sur l’allié qu’est l’Arabie saoudite, il est resté vague.

« Il faudra que ce soit sévère, a-t-il dit. Je veux dire, c’est mauvais, très mauvais. »

Le dissident saoudien Jamal Khashoggi prend la parole lors d'un événement organisé par Middle East Monitor à Londres.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Riyad pourrait changer sa version et admettre que Jamal Khashoggi a été tué après un interrogatoire ayant mal tourné.

Photo : Reuters

Depuis la disparition de Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier, le président américain s’était plutôt fait le porte-voix de l’Arabie saoudite en relatant ses conversations téléphoniques successives avec le roi Salmane et MBS, qui ont tous deux « assuré dans les termes les plus fermes ne pas savoir du tout ce qui est arrivé à M. Khashoggi ».

Son récent changement de ton, encore très prudent, coïncide avec le retour à Washington de son secrétaire d’État, Mike Pompeo, dépêché à Riyad et en Turquie pour obtenir des réponses concernant le sort du journaliste.

Selon la chaîne de télévision ABC, c’est à Ankara que l’émissaire de Donald Trump aurait obtenu de l’information qui ne permet plus à la Maison-Blanche de ménager avec autant d’empressement la monarchie.

Le secrétaire d'État américain, Mike Pompeo, discute avec le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo s'est entretenu avec le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, le 16 octobre.

Photo : AFP/Getty Images / LEAH MILLIS

Selon les sources confidentielles du réseau américain, Mike Pompeo a pu entendre les enregistrements dont disposent les enquêteurs turcs qui font foi de l’étranglement puis du démembrement de Jamal Khashoggi.

Une porte-parole du département d’État a toutefois nié que M. Pompeo les ait écoutés et ce dernier rappelait toujours l’importance stratégique de l’Arabie saoudite pour les États-Unis à la sortie de sa rencontre avec le président.

Je crois que c’est important pour tout le monde de garder en tête que nous avons beaucoup de relations importantes entre les compagnies américaines et saoudiennes, nous avons des relations gouvernementales et tout le travail que nous faisons ensemble sur la planète.

Le secrétaire d’État Mike Pompeo

L’Arabie saoudite et les États-Unis entretiennent une relation diplomatique favorable depuis 75 ans, et cette relation s’est solidifiée avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Donald Trump marche sur un tapis rouge avec le roi Salmane lors de son arrivée à Riyad.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Donald Trump a son arrivée à Riad avec le roi Salmane

Photo : Reuters

Pour son premier voyage officiel à l’étranger, le président américain avait choisi l’Arabie saoudite, où il a été reçu comme un roi. Il en est reparti avec des promesses d’investissements de 450 milliards de dollars pour des « choses », disait-il, et 110 milliards de dollars de contrats d’armement.

« Le plus gros investissement de l’histoire du monde », s’est-il encore vanté récemment.

Mais au-delà de l’attrait financier que représente l’Arabie saoudite, c’est une obsession commune, celle de neutraliser, voire d'éliminer l’influence de l’Iran au Moyen-Orient, qui a rapproché Donald Trump et le prince Mohammed ben Salmane.

Jared Kushner, le beau-fils de Donald Trump et son émissaire au Moyen-Orient, s’est chargé dès le début de l’administration de ressouder la relation entre les deux puissances, mise à mal par l’accord sur le nucléaire entre les États-Unis, l’Europe et l’Iran.

Pour ce faire, Jared Kushner s’est appuyé sur le jeune prince, qui n’avait pas encore été choisi par son père comme héritier du trône, lui rendant visite pas moins de trois fois en quelques mois.

Mohammed ben Salmane était quasi inconnu des observateurs de la scène saoudienne avant d’être promu au rang de prince héritier. Mais rapidement, celui qui est responsable de tout l’appareil militaire et sécuritaire du royaume, en plus de mener un vaste projet de réformes socio-économiques, s’est révélé d’une grande impulsivité et d'une grande violence.

En matière de politique étrangère, force est de constater que tout ce qu’il touche vole en éclats.

En Syrie, l’Arabie saoudite, qui soutenait le renversement de Bachar Al-Assad, a finalement été marginalisée. MBS n'a pas non plus réussi à isoler le Qatar en imposant un blocus, et la démission forcée du premier ministre libanais, Saad Hariri, qu'il a retenu prisonnier jusqu’à l’intervention de la France, s’est soldée par son retour triomphal au Liban, où il a été accueilli en héros, toutes factions confondues.

Et c’est sans compter sur la guerre que son pays mène au Yémen, où, malgré la brutalité inouïe de la campagne de bombardement menée par la coalition dirigée par Riyad, il a jusqu'ici échoué à l'emporter.

Abdullah al-Khawlani est assis près de la tombe de son fils Waleed, qui a été tué lors de l'attaque aérienne menée par les Saoudiens le mois dernier qui a fait des dizaines de victimes, dont des enfants à Saada, Yémen, le 4 septembre 2018. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le Comité des droits de l'enfant, organisation dépendant de l'ONU, a soulevé la question des attaques de la coalition conduite par Riad.

Photo : Reuters / Naif Rahma

Trois ans de guerre au Yémen et des dizaines de milliers de morts, une famine et une épidémie de choléra n’auront cependant suscité qu’une infime fraction de l’attention et de l’indignation que soulève le meurtre présumé de Jamal Khashoggi.

L’image de la pétromonarchie n’a jamais été aussi entachée, ce qui tombe à un bien mauvais moment pour Donald Trump et la Maison-Blanche.

Le 5 novembre prochain, l’administration Trump devrait annoncer de nouvelles sanctions visant à étrangler l’Iran. Toute entreprise qui fait affaire avec la république islamiste, que ce soit pour l’achat de pétrole, le financement de projets ou des investissements, ne pourra plus brasser des affaires aux États-Unis, y compris effectuer des transactions bancaires.

Les États-Unis comptent faire front commun avec l’Arabie saoudite et présenter l’Iran comme la source unique d’instabilité au Moyen-Orient. Mais avec chaque nouveau détail de l’affaire Khashoggi qui émerge, la thèse de l’Iran comme voyou unique au Moyen-Orient se discrédite un peu plus.

« Cette histoire a frappé l’imaginaire du monde entier, malheureusement », disait Donald Trump ce jeudi en entrevue au New York Times.

Reste à voir si les explications que seront forcés de donner les Saoudiens suffiront à calmer la tempête de colère et l’écoeurement que provoque la mort vraisemblablement atroce d’un journaliste connu et aimé de ses collègues comme des diplomates.

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