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Le lobby de l’amiante encore très actif au Québec

Amiante chrysotile

Amiante chrysotile

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Radio-Canada

La décision d'Ottawa de ne pas inclure les résidus miniers dans son règlement qui interdit l'amiante déçoit le milieu québécois de la santé publique. Le gouvernement Trudeau va bannir d'ici l'an prochain ce minerai cancérigène, mais il a choisi de ne pas encadrer les projets d'exploitation des métaux contenus dans les montagnes de minerai qui entourent les anciennes mines d'amiante.

Un texte d'Alexandre Touchette

Même si la dernière mine d'amiante a été fermée en 2011 au Québec et que le gouvernement Trudeau avait annoncé il y a deux ans sa volonté d'interdire ce produit cancérigène, de nombreux lobbyistes sont toujours inscrits au registre québécois pour tenter de convaincre les élus de ne pas totalement fermer la porte à cette industrie.

Les mines québécoises ont laissé derrière elles 800 millions de tonnes de déchets miniers dans les fameuses haldes, ces montagnes de pierres qui font partie du paysage de la région d'Asbestos et de Thetford Mines, au Québec.

La majorité des lobbyistes actifs dans ce dossier font la promotion de projets d'exploitation des résidus miniers qui contiennent encore jusqu’à 40 % de fibres d’amiante, mais aussi de nombreux métaux, dont le magnésium.

Le lobby industriel

Un travailleur ensache de l'amiante dans une mine.

L'amiante pourrait de nouveau être employée dans divers produits manufacturés aux États-Unis, en raison des nouvelles règles de l'Agence de protection environnementale.

Photo : Reuters / Ueslei Marcelino

Onze lobbyistes différents ont travaillé depuis 2016 pour Alliance Magnésium, l’entreprise qui a racheté l’ancienne usine d’extraction de magnésium de Magnola à Danville.

Leurs efforts semblent avoir donné des résultats, puisqu'au mois d'août dernier, Québec a accordé à Alliance Magnésium un prêt de 17,5 millions de dollars en plus d'une prise de participation de 13,5 millions dans le capital-actions de l'entreprise.

La compagnie va utiliser cette aide financière pour construire une usine de démonstration et améliorer son procédé d'extraction du magnésium contenu dans les résidus d'amiante chrysotile.

OxyNobel Chemicals embauche depuis 2016 un lobbyiste doté d'un mandat de plus de 100 000 dollars par année pour tenter d'obtenir du financement d'Investissement Québec pour une usine d'exploitation des résidus de chrysotile qui serait construite à Richmond.

Le porte-parole de l'entreprise n'a pas voulu révéler ce qui serait produit dans cette usine.

KSM, une autre entreprise basée à Thetford Mines, a obtenu en 2017 une subvention de 125 000 dollars de Québec pour un projet de production d'engrais à partir des résidus d’amiante.

Dundee Technologies durables, la compagnie qui a développé le procédé d’extraction, avait inscrit en 2014 trois lobbyistes au registre québécois.

Le lobby local

La restes de la mine Jeffrey à Asbestos, en Estrie.

La mine Jeffrey à Asbestos, en Estrie

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Avec le bannissement de l’amiante dans la plupart des pays développés et l’abandon du projet de réouverture de la mine Jeffrey d’Asbestos, le lobby de la région de l’amiante a concentré ses efforts sur la promotion des différents projets d'exploitation des résidus miniers.

On retrouve dans le registre des lobbyistes le Groupe des douze associés, un regroupement de gens d'affaires de la région de Thetford Mines qui œuvrent dans les domaines de la construction et du camionnage, entre autres.

Dans sa déclaration au registre, le groupe indique que sa mission est « d’exercer des pressions auprès d'intervenants politiques (maire, ministre, premier ministre) afin que les règlements en élaboration concernant l'utilisation et la transformation de l'amiante chrysotile soient mieux adaptées à la situation régionale ».

Le groupe signale aussi qu’un de ses représentants siège au comité régional de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail et cherche à assouplir la façon dont la réglementation est appliquée pour les travailleurs qui utilisent l'amiante.

Des pressions qui semblent avoir porté fruit, puisque Radio-Canada a révélé que la CNESST avait accepté d'assouplir l'application des règles de sécurité dans la région de l'amiante.

Autre groupe local très actif, le Mouvement Prochrysotile fait maintenant la promotion de l’exploitation des résidus miniers, après avoir longtemps défendu les mines d’amiante.

L’organisme basé à Thetford Mines est appuyé par des municipalités, des entreprises et des politiciens locaux. Le président du Mouvement, Serge Boilard, fait ouvertement pression pour que la norme québécoise d'exposition à l'amiante en milieu de travail ne soit pas resserrée.

Nous, ce qu’on veut protéger, c’est l’industrie à partir des résidus miniers, si on met des normes tellement sévères que les compagnies ne seront pas capables de les respecter, ce serait une façon détournée de fermer des industries.

Serge Boilard, président du Mouvement Prochrysotile

Les craintes de la Santé publique

Des travailleurs manipulent de l'amiante

Des travailleurs manipulent de l'amiante

Photo : iStock

L’exploitation des montagnes de résidus miniers qui contiennent toujours des fibres d’amiante cancérigène inquiète des experts en santé publique, parce que la norme québécoise d'exposition à l'amiante en milieu de travail est 10 fois moins stricte que la norme fédérale et 100 fois moins stricte que dans certains pays européens.

La Dre Louise Soulière, vice-présidente de l'Association pour la santé publique du Québec, estime que l’exploitation des haldes de résidus miniers devrait seulement se faire si les normes sont resserrées pour protéger la santé des travailleurs.

Nous, on pense que la résistance du gouvernement québécois à rabaisser la norme vient des propriétaires des haldes qui veulent en tirer profit. C’est certain que quand on resserre les normes, ça coûte plus cher en équipement de protection.

La Dre Louise Soulière, vice-présidente de l'Association pour la santé publique du Québec

Le directeur de Santé publique de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, le Dr Yv Bonnier Viger, estime aussi que les lobbyistes ont réussi à convaincre Ottawa de ne pas inclure les résidus miniers dans sa réglementation.

« La question qu'on peut se poser, c'est ''est-ce que l’on donne suffisamment de moyens à ceux qui protègent la santé de la population pour pouvoir faire la démonstration et influencer de façon équivalente les décideurs''? », demande le Dr Bonnier Viger.

En mars dernier, les 17 directeurs régionaux de Santé publique du Québec avaient demandé au gouvernement fédéral d’inclure les résidus miniers dans sa réglementation sur l’amiante.

Ils voulaient que le règlement s’assure que l’exploitation des résidus ne cause pas d’augmentation des émissions de fibres d’amiante dans l’air au-delà du bruit de fond associé à la présence des haldes.

Ils sont aussi d'avis que la norme d’exposition des travailleurs qui vont manipuler les résidus d’amiante devrait être cent fois plus stricte que cette présentement en vigueur au Québec.

Métaux et minerais

Économie