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Musulmans internés en Chine, une justification contestée

Un manifestant porte un masque à l'effigie du drapeau du Turkestan oriental. Une main représentant le drapeau chinois est peinte et couvre sa bouche. On ne voit que les yeux.

Les Ouïgours sont victimes de répression, selon des preuves recueillies par des ONG et des médias.

Photo : AFP/Getty Images / OZAN KOSE

Anyck Béraud

Tandis que la Chine présente les camps de rééducation où se trouvent des centaines de milliers d'Ouïgours dans le Xinjiang comme étant des centres de formation professionnelle – nécessaires pour lutter contre le terrorisme et l'extrémisme –, Human Rights Watch (HRW) compte maintenir la pression sur Pékin.

« Pékin pense qu’il pourra s’en sortir avec sa propagande, mais ça n’arrivera pas tant que des observateurs indépendants n’iront pas là-bas pour faire une évaluation crédible », lance Sophie Richardson, la directrice de l'organisation de défense des droits HRW pour la Chine.

Lorsque nous l’avons jointe tard au téléphone mercredi, elle était à Genève afin de discuter avec les représentants de divers gouvernements. Le but des discussions? Organiser une démarche plus coordonnée face au gouvernement chinois.

C’est sous la pression internationale, notamment du Congrès américain et du Canada, que la Chine a finalement reconnu l’existence de ces camps de rééducation dans le nord-ouest du pays.

Elle avait longtemps résisté, nié, malgré les preuves de répression envers les Ouïgours, une minorité musulmane d’environ 11 millions de membres. Des preuves recueillies notamment par des ONG et des médias.

Des témoignages font état de conditions de détentions pénibles et de morts. Jusqu’à un million de personnes y seraient internées, ou l’ont été.

Éditoriaux, documentaire… les médias officiels au créneau

Un chiffre que conteste l’éditorialiste Hu Xijin du Global Times, un quotidien proche du Parti communiste chinois, dans une série de tweets en appui au gouvernement. Hu Xijin revient sur des attentats perpétrés au Xinjiang en 2013 et en 2014.

Il écrit : « Si ce n’était pas pour restaurer la paix et la stabilité au Xinjiang, quelle autre raison pousserait le gouvernement à y installer des centres de formation? […] Que les critiques en Occident nous disent s’il y a une meilleure manière de résoudre les problèmes au Xinjiang. »

Dans le même esprit, la télévision d’État CCTV avait diffusé un documentaire mardi, quelques heures après que le gouverneur du Xinjiang Shohrat Zakir, un Ouïgour, eut justifié ces camps au nom de la lutte contre le terrorisme lors d'une entrevue à l’agence de presse Chine nouvelle.

Le gouverneur du Xinjiang parle dans un micro lors d'une conférence.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Shohrat Zakir, le gouverneur du Xinjiang.

Photo : Reuters / Thomas Peter

Le documentaire montre des Ouïgours dans l’un de ces camps de rééducation. Certains récitent en chœur, en suivant les instructions d’une institutrice : « Je suis un citoyen qui respecte la loi. »

Plus loin, un autre homme assure qu’il avait de la difficulté à se trouver un emploi avant d’apprendre le mandarin dans ce centre.

Vers la fin de ce film d’une quinzaine de minutes, le gouverneur Zakir apparaît à l’écran. Il parle de ces centres de formation comme d’un laboratoire. « Des recherches et des expériences favorables à la lutte contre le terrorisme et à l’élimination de l’extrémisme au niveau international », précise-t-il.

Les autorités se gardent de préciser clairement si les personnes peuvent entrer et sortir librement de ces centres.

Un argumentaire pour rallier la communauté internationale

En mettant de l’avant le combat antiterroriste et la lutte contre la radicalisation islamique, la Chine veut camper sa politique d’internement dans une démarche qui touche une corde sensible ailleurs dans le monde. « Les Occidentaux sont gênés aux entournures par cette affaire parce que la question de la radicalisation, comme celle de la lutte contre le terrorisme, est au centre de leurs préoccupations », constate Jean-Philippe Béjà, directeur de recherche émérite au CNRS et au CERI de Sciences Po à Paris.

Mais pour le sinologue, qui fait partie d’un collectif de chercheurs réclamant la fermeture des camps, « l’enfermement d’un dixième de la population, c’est quand même des mesures excessives ». Et il soutient que ce qu’avance Pékin, « sur la base de quelques attentats perpétrés dans le Xinjiang en 2015 », ne tient pas la route.

« C’est très peu crédible, parce que d’abord, il y avait très peu de radicalisme islamique dans le Xinjiang, explique-t-il. Et la définition même des tentations extrémistes est extrêmement vaste puisqu'aujourd’hui, avoir une barbe un peu longue, porter le hijab, ou même simplement ne pas manger de porc constitue [pour certains] des tentatives terroristes. »

Un climat qui rappelle la répression sous la Révolution culturelle

Des passeports confisqués, une surveillance accrue, des arrestations arbitraires : ce qui se déroule depuis des années au Xinjiang s’inscrit dans une démarche politique bien précise du président chinois, selon Jean Philippe-Béjà.

Pour Xi Jinping, « si on laisse les diverses minorités pratiquer leur culture, des élites qui demanderont l’indépendance vont émerger », explique-t-il.

Cette campagne de très grande ampleur pour éradiquer la culture des Ouïgours et des Kazakhs, c’est quelque chose qui va aussi loin que Mao Tsé-Toung dans les années 60.

Jean-Philippe Béja, sinologue

Le sinologue s’étonne du silence de pays musulmans, comme la Turquie, sur le sort des Ouïgours. « Que fait Recep Tayyip Erdogan, qui se présente comme le nouveau sultan ottoman? Que font le Pakistan et l’Arabie saoudite qui se présentent comme des défenseurs des croyants? Je veux dire…c’est la chose la plus étonnante », dit-il.

Sophie Richardson, de Human Rights Watch, croit que si ces camps avaient été le fait d’un autre pays, il n’aurait pas fallu attendre longtemps avant que ne fusent les appels pour réclamer des comptes, une enquête, des poursuites, ou encore, une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU.

« C'est la puissance de la Chine qui complique les choses », dit-elle. Son organisme mise sur la réunion prévue en novembre au Conseil des droits de l'homme des Nations unies sur la situation en Chine pour faire bouger le dossier.


Anyk Béraud est correspondante de Radio-Canada à Pékin.

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