•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Des artistes inquiets de la vente de l’ancienne manufacture où ils ont leurs ateliers

Le bâtiment du 305, de Bellechasse.

Le bâtiment du 305, rue de Bellechasse n'a eu que deux propriétaires en plus de 100 ans d'existence. Des promoteurs immobiliers viennent de l'acquérir.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Radio-Canada

Une page d'histoire se tourne au 305, rue de Bellechasse, à Montréal. La famille Shiff, qui occupait les lieux depuis 1948, vient de vendre son immense bâtiment à des promoteurs immobiliers, ce qui n'est pas sans inquiéter les quelque 80 artistes et autres locataires qui y louent des ateliers ou des bureaux.

Un reportage de Vincent Champagne

« J’étais le grand manitou, le chef de territoire, mais maintenant, je suis seulement un citoyen de la ville de Montréal », lance Howard Shiff dans son grand bureau du quatrième étage. « C’est un peu triste, parce que j’ai passé ma vie ici », dit-il, un sourire en coin, avec nostalgie, sachant qu’il doit libérer les lieux d’ici deux mois.

Howard ShiffAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

C'est à contrecœur qu'Howard Shiff vend son immeuble. Il aurait aimé continuer à s'en occuper. Au mur, derrière lui, un portrait de son père Samuel.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

La transaction s’est faite vendredi dernier. Les locataires en ont été avisés au cours du week-end.

L’immense bâtiment, situé juste en face d’un garage de la Société de transport de Montréal dans Rosemont, est typique de ceux que l'on retrouve dans les anciens quartiers industriels en pleine transformation. Quatre étages de briques brun foncé, des angles droits, il passe un peu inaperçu. Après avoir longtemps servi de manufacture, il abrite maintenant des artistes, des architectes, des avocats, des designers.

Il y a eu seulement deux propriétaires ici. La famille Catelli, qui faisait des pâtes, et la famille Shiff.

Howard Shiff

C’est le père, Samuel, un immigrant russe, qui a acheté l'immeuble en 1948 pour y établir des ateliers de couture.

Sur le mur, une vieille photo de cette époque, prise lors de la fête de Noël des employés. « Je connais tout le monde sur cette photo », dit M. Shiff.

Une vieille photo des années 40 montre un portrait de groupe des employés de la compagnie Shiff.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

De nombreuses couturières, souvent immigrantes, ont travaillé pour les entreprises Shiff à partir des années 40.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Des années plus tard, il a racheté les parts d’un oncle, puis a hérité de l’entièreté du bâtiment, conjointement avec sa sœur, au décès du père.

Depuis, Howard Shiff n’a jamais quitté son bâtiment. Il s’en est cousu des manteaux et des vêtements dans ces grands locaux, par les petites mains de milliers de couturières! « On a fait une bonne compagnie », lance encore M. Shiff en direction de son associé Elie Chetrit, qui partage son bureau.

Des publicités de la compagnie Shiff.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des publicités de la compagnie Shiff, datant des années 80. L'entreprise a conçu et produit des manteaux pour homme et femme pendant des années.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Mais au milieu des années 90, comme tant d’autres manufactures montréalaises, ils ont fermé boutique. « La business est tombée, nous avons perdu beaucoup d’argent, dit M. Shiff. Plus d’un million de dollars en un an. Nous avons fermé. »

Elie Chetrit et Howard Shiff.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Elie Chetrit et Howard Shiff sont associés dans l'entreprise depuis de nombreuses années.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Je me suis retrouvé avec une bâtisse vide… Que faire? Les artistes sont venus. "Faites des ateliers!", m’ont-ils dit.

Howard Shiff

Marc Séguin, instigateur des ateliers d’artistes

Marc Séguin, l’un des artistes en arts visuels les plus connus du Québec, a été l’un de ceux qui ont convaincu M. Shiff de subdiviser ses grands espaces pour en faire des ateliers.

Il se cherchait un espace, en compagnie de son ami, l’artiste Sylvain Bouthillette. « On se promenait à vélo quand on vu la pancarte "À louer" », raconte Marc Séguin.

On est arrivés, on a dit à Howard : "On a un projet pour toi, fais-nous confiance". Et il nous a fait confiance.

Marc Séguin

À peine âgé de 27 ans, en début de carrière, Marc Séguin a tout construit, du rez-de-chaussée au quatrième étage, afin de pouvoir offrir ces espaces à des artistes. « J’ai posé au moins 140 portes », se souvient-il. Les locaux se sont tous loués par le bouche à oreille.

David Lafrance.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

David Lafrance occupe un atelier d'artiste au 305 Bellechasse depuis plus de 21 ans.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Parmi les premiers locataires, le peintre et sculpteur David Lafrance, qui occupe toujours les lieux. « À l’époque, je trouvais ça loin, venir ici, mais j’ai réalisé très vite que c’était un endroit idéal », dit-il.

En effet, à la fin des années 1990, l'embourgeoisement n’a pas encore atteint le Mile End et Rosemont. Il n’y a presque rien dans ce quartier, si ce n’est le sentiment que tout est possible.

« La réalité d’un vrai atelier d’artiste, c’est que ce n’est pas beau, c’est "décrissé", c’est sale », dit M. Lafrance en faisant des yeux le tour de son unité, où s’accumulent dans un certain fouillis les tableaux, les pinceaux, quelques meubles.

Depuis 20 ans, les loyers ont peu augmenté, parce que M. Shiff a toujours voulu les garder bas.

Du matériel d'artiste.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'atelier d'artiste est un lieu de travail, rappelle David Lafrance. S'il est rénové, il ne conviendra plus aux besoins des peintres comme lui, qui « salissent » beaucoup les lieux.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

C’était le fun d’avoir des artistes ici! Il y a beaucoup d’artistes qui sont fous!

Howard Shiff

Son associé Élie Chetrit ajoute : « On a gardé les artistes parce qu’ils faisaient partie de notre histoire, et ils nous ont amené des locataires. Il fallait être reconnaissant. »

Inquiétudes à l’horizon

Mais voilà, la sœur de M. Shiff voulait vendre sa part de l’immeuble. La somme était trop imposante pour l'homme d'affaires. À 76 ans, il a donc accepté une offre d’achat, alors qu’il en avait refusé plusieurs par le passé.

La transaction n’est pas sans inquiéter les artistes qui occupent aujourd’hui le 305, rue de Bellechasse. « On craint des chambardements, des rénovations invasives, avec des hausses de loyer », dit David Lafrance.

Si quelqu’un vient ici et veut sabler le plancher et les colonnes, et changer les fenêtres, eh bien OK, mais après ça, ce n’est plus un atelier d’artiste…

David Lafrance

Pour l’instant, les locataires attendent de rencontrer les nouveaux propriétaires, Jeremy Kornbluth et Brandon Shiller, avant de s’inquiéter davantage.

Ils notent cependant que ce sont les mêmes promoteurs qui ont acquis le bâtiment au coin des rues Saint-Laurent et Saint-Viateur, où logeait le café Le Cagibi. Le loyer ayant presque doublé, le sympathique repère de hipsters a dû fermer ses portes après 12 ans d’existence et déménager, explique l’une des copropriétaires de l’époque, Marie-Ève Robitaille.

Jason Cantoro.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jason Cantoro craint que des rénovations ne fasse augmenter la valeur de l'immeuble, ce qui pourrait se répercuter sur le compte de taxes, et donc des loyers.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

L’artiste Jason Cantoro s’inquiète de la répétition de ce scénario. Il est installé dans son nouvel atelier depuis deux ans et demi, et il espérait y rester longtemps. Il y apprécie la « synergie » entre les artistes, qui se rencontrent et échangent.

« Même s’ils n’augmentent pas les loyers, s’ils font des rénovations, ça va faire augmenter la valeur du bâtiment, donc des taxes, et on va avoir une augmentation au bout du compte », pense-t-il.

Le 305, rue de Bellechasse fait partie d’un quadrilatère nommé « Îlot Bellechasse », faisant l’objet d’une vaste réflexion de la part de la Ville de Montréal et de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie. À terme, un nouveau plan d’urbanisme doit être établi, avec des projets de développement importants.

Les nouveaux propriétaires « veulent garder la vocation de la bâtisse, assure Howard Shiff. Ils ne veulent pas jeter les gens dehors ».

MM. Kornbluth et Shiller ont décliné une demande d’entrevue.

En attendant, Howard Shiff organise une soirée d’au revoir pour ses locataires. « J’ai été extrêmement privilégié d’avoir été ici pendant 21 ans », dit David Lafrance, qui est reconnaissant envers M. Shiff. « On s’est vus ce matin, et on s’est dit qu’on s’aimait », ajoute-t-il, ému.

« Je dois décider de ce que je fais de ma vie, conclut pour sa part Howard Shiff. M’asseoir dans la maison, ça, ce n’est pas une option. »

Rectificatif

Une première version de ce texte attribuait de façon erronée certains propos à Jason Cantoro. Nous avons aussi précisé le nombre de locataires et de locaux que compte le bâtiment.

Grand Montréal

Immobilier