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Le délateur Stéphane Gagné autorisé à effectuer une première sortie de prison supervisée

Les explications d'Isabelle Richer

Le délateur Stéphane Gagné, dont les aveux ont conduit à la condamnation de l'ex-chef des Hells Angels, Maurice « Mom » Boucher, a obtenu l'autorisation d'effectuer une première sortie de prison sous supervision par la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC).

Avec les informations d'Isabelle Richer

Au terme d’une audience de moins de deux heures, l’ex-motard Stéphane « Godasse » Gagné, derrière les barreaux depuis 21 ans, a finalement été autorisé par les commissaires à quitter prochainement les murs de sa prison sous l’encadrement de policiers contrôleurs.

Il s’agissait de sa deuxième demande de remise en liberté depuis sa condamnation à la prison à vie, en 1998, pour le meurtre de la gardienne de prison Diane Lavigne, en juin 1997.

Aujourd'hui âgé de 48 ans, Stéphane Gagné est l’un des délateurs les plus connus de l’histoire judiciaire du Québec. Son témoignage avait entre autres conduit à l’emprisonnement à vie du chef de guerre des Hells Angels, Maurice « Mom » Boucher, en 2002.

Il s’agit d’une première étape dans le processus de sa libération conditionnelle, dont tous les détails ont été fixés à huis clos pour éviter la divulgation d’informations qui pourrait compromettre sa sécurité.

Nous ne pouvons notamment pas identifier le pénitencier où il est détenu, pour des raisons de sécurité.

Le délateur qui a mis fin à la guerre des motards

Stéphane Gagné est assurément le délateur qui a le plus contribué à mettre fin aux violences et aux crimes commis par les Hells Angels, après y avoir largement participé.

Meurtre, tentatives de meurtre, voies de fait, trafic de stupéfiants. Il a tout fait pour l’organisation criminelle.

Aujourd’hui, de la prison où il est détenu, Stéphane Gagné a réussi à convaincre, à sa seconde tentative, la CLCC de lui accorder la permission d’effectuer ses premiers pas hors des murs du pénitencier.

Arrêté le 5 décembre 1997, il a passé plus de deux décennies à l'ombre, dont de très longues années de « temps dur », comme dit l’expression consacrée dans le milieu.

Dans le cas de Gagné, l'expression fait référence à une détention en isolement dans une cellule pendant sept ans, un traitement sans commune mesure avec les engagements que l’État avait pris à son endroit quand il est devenu délateur.

La chute de Maurice Boucher

Maurice « Mom » Boucher avec des lunettes fuméesMaurice « Mom » Boucher Photo : Radio-Canada

La conversion rapide de Stéphane Gagné en délateur est une histoire qui en dit long sur la terreur qu’inspirait Maurice « Mom » Boucher et, surtout, sur le caractère impitoyable des Hells Angels.

En décembre 1997, Gagné est arrêté en même temps que plusieurs autres motards, dont un sans grande envergure, Steve Boies, à qui Gagné avait demandé de l’aide pour faire disparaître des preuves après le meurtre d’un gardien de prison.

Conscient que ces informations valaient de l’or, Boies s’en est ouvert aux policiers pour obtenir le statut de délateur.

Forts de ces informations, les policiers réalisent qu’ils peuvent coincer Gagné et surtout résoudre les meurtres des gardiens de prison qui ont terrorisé le Québec.

Stéphane Gagné est cuit. Il a beau retourner la situation dans tous les sens, il sait qu’il est un homme mort, puisqu’il avait juré à Maurice Boucher qu’il n’en avait parlé à personne.

Tu ne mens pas aux Hells Angels.

Stéphane Gagné
Un membre des Hells AngelsUn membre des Hells Angels Photo : iStock

En l’espace d’une nuit, pour sauver sa peau, Gagné décide de passer aux aveux. C’est ce qui a signé la chute de Maurice Boucher et la fin de la guerre des motards.

Après avoir conclu un marché avec l’État, Gagné plaide coupable à une accusation de meurtre, celui de la gardienne de prison Diane Lavigne, ainsi qu’à une tentative de meurtre sur Robert Corriveau, qui accompagnait le gardien de prison Pierre Rondeau, abattu dans un fourgon cellulaire, quelques mois plus tard.

Il est condamné à la prison à vie et devra purger un minimum de 25 ans sans possibilité de libération conditionnelle. Or, à l’époque, une disposition du Code criminel permettait aux criminels de demander une révision judiciaire après 15 ans de détention.

Dans son contrat avec l’État, la Couronne (l’ancêtre du Directeur des poursuites criminelles et pénales) s’était engagée à ne pas contester sa demande s’il remplissait toutes ses conditions et collaborait comme il l’avait promis. Ce qu’il avait fait en témoignant plusieurs fois contre Maurice Boucher, dans les mégaprocès des Hells et des Rockers et contre Paul Fontaine.

Stéphane Gagné s’est donc adressé à un jury en novembre 2015, qui a recommandé une libération anticipée à partir de janvier 2017. C’était la première étape. Il devait ensuite convaincre la CCLC. Sa première tentative en décembre 2016 avait échoué.

Un délateur difficile à cerner

Plusieurs des avocats qui ont croisé le fer avec le délateur, lors des mégaprocès qui se sont tenus au centre judiciaire Gouin, sont décédés. D’autres ont été nommés juges. Ça complique les entrevues quand vient le temps de recueillir leurs commentaires au sujet du délateur vedette.

Me François Bordeleau, qui a représenté quatre accusés lors des procès de l’Opération Printemps 2001, ne croit pas à la notion de « témoin repenti ».

Stéphane Gagné n’était pas repentant. On sait tous pourquoi il est devenu délateur : il sauvait sa peau. Cela dit, je crois en la réhabilitation. En 30 ans de carrière, j’ai vu plusieurs condamnés à vie cheminer et évoluer au point de se réhabiliter.

Me François Bordeleau

Cependant, Me Bordeleau est incapable de se prononcer à propos de Stéphane Gagné, qu’il n’a jamais entendu témoigner devant la CCLC.

Joints au téléphone, deux procureurs qui ont connu de près avec Stéphane Gagné (et qui souhaitent parler de façon anonyme, puisqu’ils occupent maintenant d’autres fonctions) déplorent le traitement que les Services correctionnels lui ont réservé.

« Les Services correctionnels, l’État, n’ont pas respecté le contrat qu’ils ont signé avec Stéphane Gagné. On lui avait fait des promesses, qu'ils n’ont pas tenues. Pourtant, il a été indispensable », ont-ils dit tous les deux.

« Si Stéphane Gagné ne témoignait pas, Maurice Boucher continuait ses projets meurtriers et la guerre des motards s’étirait. »

En danger?

Deux motards des Hells Angels circulent sur une autoroute.Les Hells Angels ont affronté les Rock Machine à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Photo : Getty Images / Jerry Grugin

Une grande question demeure : Stéphane Gagné sera-t-il en danger s’il obtient une libération conditionnelle? Comment assurer sa sécurité?

Évidemment, quand il est question de cet aspect de l’affaire, les journalistes sont invités à quitter la salle où se tient l’audience. Les commissaires siègent alors à huis clos avec le détenu, son avocate et son équipe de gestion de cas.

Me Bordeleau ne croit pas qu’il sera en danger. « Oui, les motards lui en veulent encore, mais prendront-ils le risque de l’éliminer? C’est peu probable. Depuis le temps que j’observe la scène criminelle, je n’ai jamais entendu dire qu’un délateur remis en liberté a été descendu. »

Un ex-procureur consulté pour cet article est moins confiant. « C’est dangereux. Il sera toujours en danger et devra faire extrêmement attention. »

Un autre croit que le contrat qu’il a signé devrait lui apporter une forme de sécurité. « Bien sûr qu’il n’aura pas de garde du corps! Mais l’État lui fournira une nouvelle identité. Il devra être prudent et collaborer à assurer sa propre protection. »

C’est maintenant au tour de Stéphane Gagné de prouver devant les commissaires qu’il est prêt à retourner, progressivement, en société. Celle à laquelle il s’est d’abord attaqué et qu’il a ensuite tenté de protéger, pour racheter ses crimes.

Grand Montréal

Crime organisé