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« Projet Daphne » : un an après l’assassinat de la journaliste, Malte cherche encore les responsables

Le reportage de Jean-François Bélanger
Jean-François Bélanger

Un an s'est écoulé depuis l'assassinat de la blogueuse maltaise Daphne Caruana Galizia. Alors que la police peine toujours à trouver les commanditaires de cet attentat à la voiture piégée, des journalistes locaux appuyés par 45 collègues de 15 pays différents poursuivent l'enquête pour connaître la vérité.

Il est 15 h, le 16 octobre 2017, lorsqu’une déflagration retentit dans les collines de Bidnija, petit village tranquille de la campagne maltaise. Une explosion de forte puissance propulse la petite Peugeot 108 au milieu d’un champ, à une centaine de mètres de la chaussée et la transforme en une boule de feu.

La voiture est celle de Daphne Caruana Galizia, une journaliste d’investigation devenue célèbre pour ses révélations sur de multiples affaires de corruption. La nouvelle fait rapidement le tour de l’archipel.

L’origine de l’explosion ne fait aucun doute : une bombe placée sous son siège et déclenchée à distance. La police interpelle trois malfrats notoires et les inculpe pour avoir organisé l’attentat à la voiture piégée.

Mais, depuis leur arrestation, les hommes sont restés muets sur l’identité du commanditaire et l’enquête de la police piétine.

Un an plus tard, des fleurs, des portraits et des lampions marquent toujours l’endroit où est morte la journaliste. Une banderole blanche y est aussi disposée, ornée d’un seul mot, justice.

Manuel Delia près de l'endroit où est morte la journaliste Daphne Caruana Galizia.Manuel Delia près de l'endroit où est morte la journaliste Daphne Caruana Galizia. Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Manuel Delia marche d’un pas lent vers le lieu de mémoire. Il s’y arrête un instant, le temps de se recueillir. Puis, l’homme au physique imposant devient intarissable.

« C’est toujours difficile de venir ici », avoue-t-il. Il raconte en vrac ce qu'il faisait en cet après-midi d’octobre; il parle de ses multiples échanges avec la défunte qu’il décrit comme un mentor.

Pour moi, ce moment a tout changé. Parce que nous vivons maintenant dans un pays où une journaliste a été tuée avec tout ce que ça représente pour la liberté de parole dans une démocratie européenne. Et nous devons nous battre pour la défendre.

Manuel Delia, blogueur

Cette journée-là a changé la vie de Manuel Delia. Ancien activiste politique, il raconte s’être enfermé chez lui devant son ordinateur et s’est mis à écrire des articles sur son blogue. « Ce jour-là, sans m’en rendre compte, je suis devenu journaliste », explique-t-il.

Instinctivement, en apprenant la mort de Daphne Caruana Galizia, Manuel a eu le même réflexe que des dizaines de milliers de Maltais. Il s’est précipité sur la page Internet de la journaliste pour lire ses ultimes textes, à la recherche d’indices pouvant permettre d’identifier qui pouvait donc vouloir sa mort.

Les derniers mots de la journaliste, écrits une heure avant sa mort, sont toujours en ligne : « Il y a maintenant des escrocs partout où l’on regarde. La situation est désespérée. »

Mais qui donc pouvait lui en vouloir autant, au point de vouloir la faire assassiner? Une chose est certaine, Daphne Caruana Galizia avait beaucoup d’ennemis. Car ses enquêtes, ses révélations épinglaient tour à tour les politiciens, les milieux d’affaires et ceux du crime organisé.

Une fois passés le choc et la colère, Manuel Delia entreprend de remonter un à un les fils des enquêtes passées de la journaliste. Sa quête de vérité est devenue une obsession. Au fur et à mesure qu’il publie ses trouvailles sur son blogue, des gens lui font parvenir des documents de façon anonyme. Et les langues se délient petit à petit.

« J’ai l’impression de creuser dans une caverne sombre à la recherche d’une pépite de vérité. Je sais qu’elle est là, mais je ne sais pas où elle se trouve » avoue Manuel, avant d’ajouter : « Je ne suis pas seul à chercher, mais je veux faire ma part ».

Le « Projet Daphne »

Contrairement à Daphne, Manuel n’est aujourd’hui pas seul dans son combat pour la vérité. Le principal quotidien de l’archipel, le Times of Malta, a lui aussi repris le flambeau. Il a jusqu’ici publié plus d’une trentaine d’articles d’investigation sur le sujet.

Le journal a même reçu l’appui d’un groupe de journaux et de médias internationaux comme l'agence Reuters, Le Monde, le Guardian et La Repubblica. En tout, 45 journalistes de 15 pays différents réunis dans un consortium d’investigation baptisé le « Projet Daphne » ont entrepris de poursuivre le travail de la journaliste assassinée et de faire la lumière sur sa mort.

Le journaliste Jacob Borg du Times of Malta. En plus de son propre travail d’enquête, le journaliste Jacob Borg sert de contact local pour tous les journalistes étrangers qui travaillent sur le « Projet Daphne ». Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Une aide très appréciée, car les moyens du Times of Malta sont très limités. Le petit quotidien n’a pu détacher qu’un journaliste à temps plein pour mener l’enquête. Ce qui représente tout de même un effort considérable, car la rédaction ne compte que huit journalistes. En plus de son propre travail d’investigation, Jacob Borg sert de contact local pour tous les journalistes étrangers qui travaillent sur le volumineux dossier.

Pour être honnête, je crois qu’on ne fait encore qu’effleurer la surface et c'est ce qui fait le plus peur, car plus on creuse, plus on trouve de liens. Cela semble sans fin.

Jacob Borg, journaliste The Times of Malta

Cette recherche de la vérité est loin d’être aisée dans un si petit pays. Car tout le monde connaît tout le monde. Et Jacob avoue que beaucoup de ses sources hésitent à parler par peur d’être rapidement démasquées.

Dans un tel climat où la loi du silence est bien souvent la règle, les journalistes connaissent les risques auxquels ils s’exposent. Jacob avoue qu’il regardait souvent sous sa voiture avant de démarrer. Un geste auquel il a aujourd’hui renoncé par fatalisme. « S’ils veulent vraiment me tuer, ils y parviendront quoi que je fasse », dit-il.

Les principales menaces sont cependant d’ordre financier. Parce que les enquêtes de Times of Malta s’attaquent à de gros poissons comme des membres du gouvernement, des banques internationales et des chefs d’états étrangers, le journal s’expose régulièrement à des poursuites judiciaires. Mais jusqu’à présent, la direction du journal a réussi à garder le cap.

C’est la liberté de presse qui est en jeu avec la mort de Daphne. Car cet assassinat était une volonté de la réduire au silence, elle et tous les autres journalistes. Et lorsque la liberté de presse est menacée, c’est la démocratie même qui est en jeu, car la presse est un pilier de la démocratie.

Matthew Xuereb, rédacteur en chef de Times of Malta

Le consortium du « Projet Daphne » a saisi l’occasion de l’anniversaire de sa mort pour publier une nouvelle série d’articles faisant entre autres état de liens entre les tueurs à gages et le ministre de l’Économie de Malte, Chris Cardona. La recherche de mobiles met en cause de nombreuses personnes au sommet de l’État sur lesquelles a enquêté Daphne Caruana Galizia. Mais jusqu’à présent, la police n’a entendu aucun responsable politique dans le cadre de son enquête.

Parallèlement, l'organisation Reporters sans frontières a réclamé, après une rencontre avec le premier ministre Joseph Muscat, une enquête publique indépendante.

Alors, un an après la mort de sa collègue, Manuel Delia continue de nourrir tous les jours les pages de son blogue et semble plus déterminé que jamais à poursuivre son combat. « Nous avons une obligation morale, la même que celle qui guidait Daphne : révéler la vérité et confronter les responsables ».

Jean-François Bélanger est correspondant à Paris pour Radio-Canada

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