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« Je ne vais pas mettre mon vieux pusher au chômage »

La foule sous un nuage de fumée
Des milliers de personnes se sont rassemblées sur le mont Royal en avril dernier pour célébrer la journée internationale du cannabis. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Au fil des ans, les consommateurs réguliers de cannabis ont tissé des liens de confiance avec leur revendeur, parfois même d'amitié. Et la légalisation du cannabis n'y changera rien, soutiennent plusieurs d'entre eux.

Un texte d'Émilie Dubreuil

Elle a la quarantaine bien entamée, une « job » sérieuse, une maison, des enfants, des REER, une auto, des assurances. Une femme libérée tout à fait dans la norme, mis à part qu’elle fume du cannabis tous les jours avant de se mettre au lit, comme d’autres prennent un verre de vin.

Manon rigole lorsque je lui demande si je peux faire une entrevue avec son revendeur de pot, son pusher comme on dit, pour savoir comment il envisage la légalisation du cannabis.

« Il ne veut pas t’accorder d’entrevue. C’est une règle sine qua non chez les revendeurs, c’est trop risqué, même si tu changes les noms. Mais de toute façon, tu serais déçue, ma belle », dit-elle en riant encore.

Mon pusher ne ressemble en rien à l’image qu’en donnent les films et les téléromans. C’est un petit monsieur dans la soixantaine qui pourrait avoir l’air de livrer le Journal de Montréal, si tu vois ce que je veux dire.

Manon

Manon est un prénom fictif, comme tous les prénoms que vous retrouverez dans cet article. Parce que si consommer du « pot » n’est plus un crime, le tabou demeure. Pourtant, c’est de normalité dont il est question ici; la normalité d’une relation commerciale qui, bien qu’illicite, n’est souvent pas différente de celles qu’on aurait avec son coiffeur, son garagiste ou encore son comptable.

« Il ne fume même pas. Il a des enfants, il connaît les miens. Tu comprends, m’explique Manon, quand ça fait 20 ans comme moi que tu achètes un truc à quelqu’un, une fois par mois, ça crée des liens. »

« Il prend des nouvelles de mes enfants »

Dans la vie, Frank, 50 ans, fabrique des instruments de musique. Il se lève tôt. Il est père de deux enfants et lui aussi consomme du cannabis tous les jours. Il compare son fournisseur à un barbier.

« Je le vois une fois par mois depuis plus de 20 ans. Quand je vais chez lui, je prends un café. Il ouvre son catalogue. Il a plusieurs sortes et il me conseille. On discute de la vie, de l’amour, de la job, de politique aussi. Il prend des nouvelles de mes enfants, dont il connaît les prénoms. »

Frank ne boit pas d’alcool. Une question de goût, il n’aime pas ça. Alors, il fume du cannabis. Beaucoup moins depuis un an, car son taux de cholestérol était trop élevé. Quand il fume, ça lui donne faim et il a envie de manger des cochonneries. Il a donc réduit sa consommation et ne fume plus que la fin de semaine.

« Quand j’étais jeune, que je n’avais pas un sou, j’achetais dans la rue de petites quantités comme on achète une seule bière au dépanneur quand on est adolescent. Mais les gens de mon âge qui ont une consommation régulière, on ne fait plus ça, m'explique Frank. Maintenant, j’achète mon vin à la SAQ dépôt, je fais des réserves. C’est la même chose avec le cannabis. Tu comprends ce que je veux dire ? On a tous un revendeur régulier à qui on achète en gros. »

Quand je lui parle du fait que dorénavant, il pourra se procurer la drogue légalement, Frank sourcille, indifférent. Et le fait que son pusher agisse hors de la légalité suscite à peu près la même réaction.

Je ne sais pas pour qui, lui, il travaille, je ne lui demande pas. Mais je ne le considère pas comme un bandit. Il fait sa « job » et il la fait bien.

Frank

« Je pense beaucoup à lui ces jours-ci »

Hélène est une très belle femme. Elle a 51 ans. Elle est en forme. Elle fait du sport, beaucoup de plein air. Elle évolue dans un milieu très compétitif. Elle aussi fume tous les soirs et fréquente le même revendeur depuis plus de 20 ans.

« Il entre chez moi depuis 20 ans, on discute. C’est un monsieur plus vieux que moi. Il n’est jamais gelé. Je crois qu’il ne consomme même pas. Il est discret, bienveillant, efficace, souligne-t-elle. C’est comme un épicier avec qui tu passes quelques minutes régulièrement et au bout de 20 ans, ça fait bien des minutes. Je lui parle de mes filles, il me parle des siennes. »

Hélène, qui compare son revendeur à un épicier, ou mieux, à un herboriste, est inquiète pour ce monsieur qui lui vend son herbe depuis si longtemps.

« Je pense à lui beaucoup ces jours-ci, je me dis : qu’est-ce qu’il va devenir? »

La légalisation du pot la rend dubitative.

« Jusqu’à cette semaine, je n’avais pas le choix. C’était l’illégalité et c’était comme ça. Mais il y a un truc qui me convenait là-dedans : c’était discret, livré à domicile avec des produits que je connaissais et à un prix qui n’a pas augmenté depuis 20 ans. »

Elle ajoute que le mode de livraison à domicile est si bien établi à Montréal, que l’État aurait dû récupérer ces spécialistes qui font cela depuis des années. Elle, par contre, s’interroge sur la suite des choses.

Je me demande si je ne vais pas arrêter de fumer. L’illégalité ne me tente pas, mais aller dans les magasins de l’État non plus.

Hélène

« Mon pusher, c’est un grand connaisseur. Il sait tout du cannabis. C’est comme un sommelier de la marijuana », m’explique pour sa part Nicolas, qui fréquente le même fournisseur depuis 15 ans.

« C’est devenu un ami, à la longue. Parfois, après avoir fait mes achats du mois, je l’invite à manger. On écoute de la musique. Il aime beaucoup la musique et moi aussi. »

Nicolas et Frank ne songent d’ailleurs pas à quitter leurs fournisseurs à cause de la légalisation.

« Ça marche bien comme ça et ça va être plus cher dans les magasins de l’État », résume Frank.

Un pusher serein

Nous avons envoyé des questions, par écrit, au pusher de Fred, un intellectuel assez médiatisé qui entretient aussi une « bonne vieille » relation, discrète, avec son « herboriste ».

« Il acceptera jamais de te parler, mais il a confiance en moi, c’est devenu un ami. Donne-moi tes questions et je lui transmettrai. » Le pusher a, en effet, répondu.

Q. Comment la légalisation va-t-elle changer le métier?

R. Nous allons devoir offrir un meilleur service. On va devoir innover et offrir des produits qui ne seront pas offerts par le gouvernement. On va poursuivre la livraison, ce qui va nous permettre de garder une partie du marché. On va se mettre en dessous du prix du marché en magasin.

En fait, c'est surtout les touristes et les consommateurs occasionnels qui vont aller en magasin, parce que l'once sera vendue 240 $ en magasin et que nous, on l'offre à 150 $ actuellement.

À la limite, on va faire du profit en ajustant nos prix. Nous n’avons pas vraiment peur de la police. Je pense pas qu'ils seront plus agressifs ou forcément plus sévères.

Q. Est-ce que vous craignez la légalisation?

R. Absolument pas. Ça ne va pas éliminer le marché noir, le gouvernement le sait. On va juste augmenter la qualité de nos services et de notre offre. Les prix vont être plus élevés en magasin et il n'y aura pas de livraisons, il y aura des contraintes d’horaires, ils n'auront pas la diversité de nos produits. Il n'y a pas beaucoup de points de vente alors que nous, on va partout.

« Je ne vais pas mettre mon vieux pusher au chômage »

Frank, Hélène, Nicolas ou Manon écoutent avec attention les nouvelles ces jours-ci. Tous les quatre nous ont dit trouver assez cocasses les inquiétudes de tout un chacun relayées par les médias. La marijuana, bien qu’illégale, faisait partie de leurs vies depuis longtemps, une vie normale.

« Ça va rien changer. Moi, je ne fume jamais le jour, je ne vais pas commencer à le faire, et les gens qui ne fument pas ne vont pas se mettre à fumer tout d’un coup, voyons donc! » lance Frank en riant.

« Et, c’est sûr que je ne vais pas mettre mon vieux pusher au chômage, on ne fait pas ça à une personne âgée ! Changeriez-vous de barbier, vous, après 20 ans de loyaux services ? »

Drogues et stupéfiants

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