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Corey Fleischer, le Montréalais qui veut « effacer » la haine

Un homme applique un produit liquide sur un graffiti antisémite afin de l'effacer.
Corey Fleischer efface bénévolement les graffitis haineux des rues de Montréal depuis huit ans. Photo: Erasing Hate

Huit ans après s'être donné pour mission de nettoyer les rues de Montréal des graffitis haineux, Corey Fleischer s'apprête aujourd'hui à lancer une application mobile pour « démocratiser » son mouvement et l'exporter à travers le monde.

Un texte de Rania Massoud

Quand il s’était lancé dans son aventure, Corey Fleischer, fin trentaine, s’était fait traiter de « fou », y compris par ses plus proches. Les cinq premières années, il arpentait seul les rues de Montréal, à bord de sa camionnette, muni d’un appareil de lavage à haute pression, à la recherche de graffitis haineux pour les effacer, le tout à ses propres frais.

« C’était une mission en solo, dit-il. Je gérais une compagnie de nettoyage, mais personne n’était au courant de ce que je faisais à mes heures perdues, à l’exception de ma famille. En cinq ans, j’ai nettoyé 50 graffitis haineux complètement seul. »

Ce n’est qu’en 2015 que son projet prend de l’ampleur, grâce à ses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, pour se transformer en un véritable mouvement baptisé Erasing Hate (Effacer la haine) avec plus de 60 000 adhérents.

Depuis, grâce à ses réseaux, il affirme avoir nettoyé des milliers de graffitis, non seulement à travers le Canada, mais également aux États-Unis et en Europe.

Un égoportrait de Corey Fleischer, portant des lunettes de soleil, posant devant une croix gammée dans une rue de Montréal.Le Montréalais a élargi son réseau grâce aux photos et vidéos qu'il partage sur les réseaux sociaux. Photo : Erasing Hate

Un réseau grandissant

Comment cela fonctionne-t-il? « C’est assez simple », répond-il. « Les gens m’envoient une photo du graffiti en question avec la géolocalisation exacte; ensuite je publie la photo sur mon compte Instagram accompagnée une autre photo montrant les outils nécessaires pour l’effacer », précise le jeune homme à l’imposante carrure. « Parfois, ça ne nécessite qu’un peu d’acétone, un chiffon et de l’eau. »

Il y a quelques semaines, j’ai publié une photo d’une croix gammée en Californie. Le lendemain matin, quelqu’un m’a envoyé une vidéo de lui-même l’effaçant. J’ai reçu une dizaine de messages ce jour-là de gens disant s’être rendus à l’emplacement du graffiti, mais qu’ils étaient arrivés trop tard, il était déjà effacé. C’est incroyable!

Corey Fleischer

Selon lui, il s’agit du premier mouvement en son genre, qui « localise et efface les graffitis haineux partout dans le monde, sans aucuns frais ». « Plus qu’un mouvement c’est un changement social », assure-t-il.

« Les gens sont restés trop longtemps indifférents à ce genre de graffitis, qu’ils soient antisémites ou racistes, homophobes ou islamophobes, explique-t-il. On passe à côté en se sentant impuissant, incapable de faire quoi que ce soit. Maintenant, les gens accourent pour les effacer. Il n’y pas de mots pour décrire ce sentiment. »

Son premier graffiti, Corey s’en rappelle comme si c’était hier. C’était il y a huit ans, dans le quartier de Monkland, dans l’ouest de Montréal. Il était en route chez un client quand il a vu un svastika (croix gammée) sur un mur au bord de la route. « J’aurais aimé dire que je me suis arrêté pour garer la voiture et l’effacer, mais ce n’est pas ce qui s’est passé », raconte-t-il.

Ce jour-là, il a continué son chemin pour se rendre à son rendez-vous. « Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais 45 minutes plus tard, j’ai donné congé à mes employés et j’ai repris la route vers le graffiti. Je l’ai effacé en 15 secondes. C’était tellement euphorique, j’ai su que je ne me lasserai jamais de ce sentiment. J’ai besoin de ces 15 secondes comme d’une drogue. »

Des projets en gestation

Aujourd’hui, Corey Fleischer travaille à sensibiliser les plus jeunes à lutter contre les discours haineux à travers des tournées organisées dans des écoles à travers le Canada.

En novembre, il prendra la direction de l’Europe, où il a été invité à partager son expérience dans des écoles en Allemagne, en France, en Italie, en Croatie, en Finlande et en Suède.

À son retour, il compte lancer une application mobile afin de « démocratiser » son mouvement en encourageant plus de personnes à signaler les graffitis haineux.

« Certaines personnes ne souhaitent pas afficher leur identité sur les réseaux sociaux par peur de représailles, explique-t-il. L’application leur permettrait de signaler sans nécessairement s’identifier publiquement. »

Fin 2017, il est récompensé par le gouvernement canadien, qui lui remet un certificat honorifique pour « son engagement et sa contribution envers la société ».

Plus récemment, en juin dernier, il recevait de l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, le Prix du mérite municipal pour « avoir amélioré de manière significative la qualité de vie de ses concitoyens. »

« Je me sens tellement privilégié de pouvoir faire ce que j’aime faire le plus dans la vie, lance le Montréalais. Chaque matin, je me réveille et je me pince, tellement c’est surréel. »

Société