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Affaire Khashoggi : Trump n’hésiterait pas à punir Riyad

Le récit de Marie-Claude Morin
Radio-Canada

Si l'Arabie saoudite est à blâmer pour la disparition du journaliste Jamal Khashoggi, le président américain compte infliger un « châtiment sévère » au royaume islamique, sans toutefois envisager de cesser d'y vendre des armes, a-t-il déclaré samedi.

Riyad continue de clamer son innocence et a annoncé son intention de participer à l'enquête, mais Donald Trump a déclaré sur les ondes d’une chaîne de télévision que des doutes persistaient dans son esprit.

Le président américain s’est même montré pessimiste samedi sur le sort du journaliste.

« En l'état actuel des choses, il semble qu'on ne va peut-être plus le revoir, et c'est très triste », a déclaré M. Trump. « Notre premier espoir était qu'il n'ait pas été tué, mais peut-être que les choses ne s'annoncent pas bien », a-t-il ajouté au sujet du journaliste disparu. Le président a précisé qu'il allait appeler samedi soir ou dimanche le roi Salmane d'Arabie saoudite.

Le possible enlèvement de M. Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul retient particulièrement l’attention aux États-Unis, puisqu’il y vivait depuis plus d’un an et qu’il signait régulièrement des textes dans le Washington Post.

Vendredi, Justin Trudeau a de son côté indiqué que le Canada était « préoccupé » par cette affaire. Le premier ministre a rappelé que le Canada déploie en Arabie saoudite un effort diplomatique afin de faire avancer les droits de la personne depuis plusieurs années, mais il ne remet pas pour autant en cause la vente de véhicules blindés au royaume saoudien.

L'opposition croit qu'il faut aller plus loin.

« C'est sûr, il y a des mesures diplomatiques qui doivent être prises. Il faut parler haut et fort. On a aussi des outils comme la loi Magnitski, qui permet de faire des sanctions sur des hauts dirigeants. Mais aussi, il faut mettre ses culottes et suspendre cette vente d'armes à l'Arabie saoudite », critique Hélène Laverdière, porte-parole du NPD en matière d’affaires étrangères.

La loi Magnitski, ainsi appelée en mémoire d'un avocat russe mort en prison, permet d’imposer un gel des avoirs financiers ou un interdit de séjour aux dirigeants et fonctionnaires étrangers qui se sont rendus coupables de graves violations des droits de la personne.

De l’Arabie saoudite aux États-Unis

Khashoggi a fui son Arabie saoudite natale en septembre 2017 quand les autorités l'ont sommé de cesser de s'exprimer sur Twitter. Cet événement survenait à la suite d'une vague d'arrestations d'intellectuels dans la monarchie islamique.

Le journaliste d’expérience a déjà été proche du pouvoir saoudien, mais il n’a jamais hésité à critiquer les dirigeants, particulièrement depuis la montée en importance du jeune prince héritier Mohammed ben Salmane.

Il n’a pas été revu depuis le 2 octobre, date à laquelle il est rentré dans le consulat à Istanbul, mais n’en est jamais ressorti, selon des caméras de surveillance et selon sa fiancée, qui l’attendait à l’extérieur.

Ce n’est que quatre jours plus tard que les premières rumeurs d’un potentiel assassinat ont commencé à faire les manchettes internationales.

Des développements dans l’enquête

Le quotidien turc Sabah rapporte que des enquêteurs ont découvert l’existence d’enregistrements que M. Khashoggi a effectués lui-même au sein du consulat saoudien au moyen d’une montre connectée. Ces enregistrements laisseraient supposer que le journaliste a été torturé et tué.

« Les moments où Khashoggi a été interrogé, torturé et assassiné ont été enregistrés dans la mémoire de l'Apple Watch », écrit l'auteur de l'article de Sabah, précisant que la montre était synchronisée avec son iPhone, qu'il a confié à sa conjointe avant d'entrer au consulat.

C’est M. Khashoggi lui-même qui a activé l’enregistrement en pénétrant dans l’établissement, selon le quotidien turc.

Des membres des services de renseignements saoudiens s'en sont rendu compte après sa mort et ont utilisé ses empreintes digitales pour supprimer certains fichiers, mais d'autres ont pu être récupérés sur son téléphone, toujours selon Sabah.

Un homme sort du consulat d'Arabie saoudite à Istanbul. En premier plan, une clôture délimite un périmètre de sécurité policier. Le consulat saoudien d'Istanbul Photo : Getty Images / Yasin Akgul

Selon le Washington Post, Ankara a dit aux États-Unis détenir les enregistrements montrant comment Jamal Khashoggi a été « interrogé, torturé puis tué » à l'intérieur du consulat, avant que son corps ne soit démembré.

Des experts en technologie rappellent toutefois qu’il est à peu près impossible que la montre ait pu téléverser les enregistrements sur un compte iCloud, puisque le téléphone qui y est rattaché doit se trouver dans un rayon de 9 à 15 mètres pour pouvoir réaliser l'opération. On ne sait donc pas comment les enquêteurs ont pu obtenir les fichiers audio, ni s'ils ont réellement réussi à mettre la main dessus.

Des sources proches des services de sécurité turcs indiquent qu’il a été tué au consulat par une équipe d'une quinzaine de Saoudiens repartis le jour même dans leur pays. Ceux-ci ont été filmés par des caméras de surveillance dans plusieurs endroits, entre autres dans le hall d'entrée d'un hôtel et à l'aéroport.

Le ministre turc des Affaires étrangères a pour sa part indiqué que les Saoudiens ne coopèrent pas encore à l'enquête. « Nous n'avons pas encore vu de coopération pour que l'enquête se déroule facilement et que toute la lumière soit faite », a déclaré Mevlüt Cavusoglu à l'agence de presse nationale Anadolu.

Il déplore entre autres que ses enquêteurs n'aient pas encore eu accès au consulat où se seraient déroulés les événements.

Tendance inquiétante

La possibilité que l’Arabie saoudite ait leurré un journaliste dissident dans un consulat à l’étranger inquiète le spécialiste de la sécurité nationale Michel Juneau-Katsuya, mais ne le surprend pas.

« Ça représente une tendance assez troublante, depuis quelques années, [de pays] qui ont utilisé leurs services de renseignement nationaux offensifs pour éliminer des dissidents qui se trouvent à l’extérieur [des frontières] », a-t-il rappelé en entrevue à RDI.

« L'Arabie Saoudite, bien que c'est très peu connu du grand public, a des services de renseignement offensifs, a des services de renseignement qui sont même très agressifs et qui opèrent à travers la planète en entier », explique Michel Juneau-Katsuya.

Ce qui est étonnant, c’est que normalement, les choses sont faites de façon beaucoup plus discrète.

On fait fi des crises diplomatiques, de l’opinion publique. C’est un mauvais signal qui est envoyé.

Michel Juneau-Katsuya, spécialiste de la sécurité nationale

M. Juneau-Katsuya lie cette tendance à la montée de gouvernements populistes et d’extrême droite à travers le globe, et admet craindre qu’un chef d’État puisse être « éliminé comme ça ».

Avec les informations de Reuters, et Agence France-Presse

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