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Quand la nouvelle secrétaire générale de la Francophonie justifiait le musellement de la presse

Visage d'une femme avec un air officiel.
Louise Mushikiwabo a été élue au poste de secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie (archives). Photo: AFP/Getty Images / LUDOVIC MARIN
Radio-Canada

Avant de voir Louise Mushikiwabo lui ravir la direction de l'Organisation internationale de la Francophonie, Michaëlle Jean a invité les États membres à réfléchir avant d'élire une candidate issue d'un pays ayant un bilan peu reluisant en matière de droits de la personne. Si les propos de la secrétaire générale sortante ont été tenus dans un contexte éminemment partisan, ils reflètent une préoccupation de longue date.

Un texte de Louis Gagné

« Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à de simples mots, que l'on vide de leur sens, au nom de la realpolitik, de petits arrangements entre États ou d'intérêts particuliers? »

La mise en garde servie par Michaëlle Jean à la veille de l’élection de sa rivale, jeudi, se voulait une allusion à peine voilée aux dirigeants rwandais, accusés de brimer les droits démocratiques et la liberté de la presse.

Ministre rwandaise des Affaires étrangères depuis près d’une décennie, Louise Mushikiwabo est considérée comme la numéro deux du pouvoir en place à Kigali.

Liberté de presse au Rwanda

Les allusions de Michaëlle Jean au bilan du gouvernement de Paul Kagame en matière de respect des droits fondamentaux font écho à des propos qu’elle a tenus à l’époque où elle occupait les fonctions de gouverneure générale du Canada.

En avril 2010, Mme Jean a effectué une visite officielle au Rwanda au cours de laquelle elle a exprimé des regrets pour la part de responsabilité du Canada dans « l’inaction collective internationale » ayant précédé le génocide de 1994, qui a fait plus de 800 000 morts.

Le premier ministre Justin Trudeau et Michaëlle Jean se regardent en souriant.Le premier ministre canadien Justin Trudeau a salué cette semaine le « dévouement » et « l’énergie contagieuse » de Michaëlle Jean. Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Durant son séjour au Pays des mille collines, la gouverneure générale, journaliste de carrière, avait été invitée à prononcer un discours à l’occasion d’une table ronde sur le rôle du journalisme dans le processus de démocratisation.

Le sujet était et demeure des plus délicats au Rwanda en raison du rôle qu’ont joué certains médias dans le génocide, en incitant à la haine et à la violence.

Il l’était d’autant plus que la visite de Mme Jean coïncidait avec la suspension, pour une durée de six mois, des deux principaux journaux indépendants du Rwanda, Umuseso et Umuvugizi, accusés de représenter une menace pour la sécurité nationale.

Elle survenait également en même temps que l’arrestation de l’opposante politique Victoire Ingabire Umuhoza, tout juste rentrée d’exil, pour « association avec un groupe terroriste » et « négation du génocide ».

Des réfugiés rwandais fuyant Kigali durant la guerre civile, le 11 mai 1994.Des réfugiés rwandais fuyant Kigali durant la guerre civile, le 11 mai 1994. Photo : AFP / AFP/Gérard Julien

« Passer à autre chose »

Tout en prenant soin de ne pas aborder directement ces récents développements dans son discours, la gouverneure générale avait livré un vibrant plaidoyer sur l’importance du métier de journaliste dans une démocratie.

Lorsqu’il est pratiqué avec le souci de la vérité et du bien commun, le journalisme représente à mes yeux un idéal. C’est un idéal de démocratie vers lequel il nous faut tendre de toutes nos forces et chercher à maintenir à son niveau le plus élevé.

Extrait du discours prononcé par Michaëlle Jean le 22 avril 2010 à Butare, au Rwanda

La gouverneure générale avait laissé entendre que le génocide ne devait pas servir de prétexte pour limiter la liberté de presse par crainte d’attiser les tensions et de raviver les plaies du passé.

« Vous devez passer à autre chose. Nous avons tous des squelettes dans notre placard qui continuent à nous hanter […] C’est aussi la responsabilité de la profession d’exorciser les peurs qui nous entourent et de passer à autre chose », avait exposé Michaëlle Jean aux 700 étudiants en journalisme venus l’écouter à l'Université nationale du Rwanda, à Butare.

Des étudiants rwandais écoutent attentivement un discours de Michaëlle Jean.Des étudiants en journalisme observent la gouverneure générale Michaëlle Jean prononcer un discours à l'Université nationale du Rwanda à Butare, le 22 avril 2010. Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Répression justifiée

Louise Mushikiwabo, qui était déjà ministre des Affaires étrangères en 2010, se trouvait également dans l’audience.

Au terme du discours, les journalistes canadiens l’avaient interrogée sur le respect de la liberté de presse et des autres droits fondamentaux dans son pays au regard des récents événements.

Selon ce qu’avait rapporté le quotidien torontois The Star, Louise Mushikiwabo avait alors justifié la fermeture des journaux Umuseso et Umuvugizi, soutenant qu’ils avaient faussement rapporté une mutinerie au sein de l’armée en plus de prédire une guerre imminente et d’inciter les Rwandais à ne pas payer de taxes.

La ministre avait également défendu l’arrestation de l’opposante Victoire Ingabire Umuhoza. « Je ne crois pas qu’elle soit la voix de la démocratie. Je pense que c’est une démagogue […] Notre gouvernement est dirigé par des personnes qui ont mis fin au génocide. Ils ne l’utilisent pas comme moyen pour demeurer au pouvoir », avait-elle déclaré.

Michaëlle Jean et Louise Mushikiwabo échangent une poignée de main.Une poignée de main entre la nouvelle et l'ancienne secrétaire générale de l'OIF, respectivement Louise Mushikiwabo (à droite) et Michaëlle Jean (à gauche) Photo : Getty Images / LUDOVIC MARIN

Inquiétudes

Depuis la suspension des deux journaux et l’arrestation de Mme Ingabire Umuhoza, les organisations de défense des droits de la personne tels qu’Amnistie internationale, Human Rights Watch et Reporters sans frontières ont dénoncé à plusieurs reprises la répression exercée par le régime rwandais.

Selon Gilles Rivard, ancien ambassadeur et représentant permanent adjoint du Canada à l’Organisation des Nations unies, les liens étroits de Louise Mushikiwabo avec le gouvernement de Paul Kagame ne sont pas étrangers aux inquiétudes que soulève son élection à la tête de la Francophonie.

« Le régime de Kagame est lié à des exécutions extrajudiciaires, entre autres, et le Rwanda a un gros bagage antidémocratique. Il est au pouvoir depuis l’an 2000. Son régime se rapproche de ceux que l’on voit en Afrique et qui sont des formes de dictature par le contrôle total de toutes les institutions démocratiques », a-t-il affirmé en entrevue à l’émission Gravel le matin.

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