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L'Allemagne, un premier de classe en matière d'énergie

Une fontaine dans la ville de Düsseldorf.
Une fontaine au centre-ville de Düsseldorf, chef-lieu de la province de Rhénanie-du-Nord-Westphalie Photo: Radio-Canada / Sylvain Desjardins
Radio-Canada

Au pays d'Angela Merkel, la production d'électricité est constituée à presque 40 % d'énergies renouvelables. De quoi faire rougir la grande majorité des pays industrialisés. Quels sont les secrets allemands? Et quelles leçons peut-on en tirer?

Un texte de Sylvain Desjardins, à Désautels le dimanche

Les cris des enfants se mêlent au son des camions et des pelles mécaniques. Le chantier de Mockernkiez, une immense coopérative d’habitation écologique, est situé aux abords d’un grand parc très fréquenté en plein centre de Berlin.

Un endroit de rêve pour les citadins, estime l’un de ses résidents, Titus Engel, père de deux enfants. « Le parc est formidable. En plus, on a un petit jardin. On est en ville, et en même temps, on a la nature. C’est exceptionnel », dit-il.

À la fin de l’automne, il y aura ici 14 immeubles de formes et de couleurs variées, 500 appartements, 30 000 mètres carrés de surfaces habitables. Il y aura aussi un jardin d’enfants, une maison pour personnes âgées, un supermarché bio, un hôtel.

L’électricité provient de diverses sources d’énergies renouvelables, le chauffage est assuré par la combustion de biogaz et tous les résidents ont accès à des bornes de recharge pour leurs voitures électriques. Ce qui en fait le plus gros projet privé du genre en Allemagne, et probablement dans toute l’Europe.

Un pâté de maison à Berlin.Le chantier de la coopérative d'habitation Möckernkiez, dans le quartier Kreuzberg, au centre de Berlin Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Titus Engel et sa famille ont fait le choix de s’établir dans cette coopérative d’habitation, en plein quartier branché de Kreuzberg, précisément à cause de sa vocation écolo.

« Le principe, c’est qu’on produit l’énergie à l’endroit où on l’utilise, explique-t-il. Pas à 100 %, ce n’est pas possible, mais quand même, on a le sentiment d’aider la planète. »

Le fournisseur d’électricité de ce petit village urbain est Naturstrom, une entreprise fondée par d’anciens militants du Parti vert allemand, un pionnier de la lutte antinucléaire en Europe. « L’important pour la coopérative, c’est d’avoir 100 % d’énergies renouvelables, dont une grande partie est produite sur place, tout en offrant un prix correct et compétitif », précise Tim Loppe, porte-parole de l'entreprise.

Ce projet est une référence à petite échelle au grand plan national de transition énergétique lancé par Angela Merkel en 2011, dont l’objectif annoncé est de faire monter la part des énergies renouvelables à 80 % d’ici 2050.

Une stratégie d'affaires

Michel Goebbels.Michel Goebbels, responsable de la stratégie de développement durable pour l'entreprise de distribution alimentaire Metro, à Berlin Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Les entrepreneurs commerciaux s’ajustent. Par exemple, le grossiste et distributeur alimentaire Metro, dont les activités s’étendent en dehors des frontières de l’Allemagne, avise sa clientèle qu’il couvre ses besoins en énergie par la cogénération et le solaire, et que ses camions de livraison sont électriques.

Une stratégie nécessaire, selon le porte-parole de l'entreprise, Michel Goebbels. Il précise que la notion d’empreinte écologique est très importante pour Metro.

La jeune génération nous pousse, les passionnés d’alimentation aussi. On nous demande des produits locaux, des produits bio, c’est devenu un mouvement incontournable en Allemagne.

Michel Goebbels, porte-parole de l'entreprise Metro

La compagnie ne s’en cache pas : elle doit prendre le virage vert si elle veut rester en affaires.

Heribert Haück.Heribert Haück, responsable Énergie chez Trimet, le plus important producteur d'aluminium d'Allemagne, un des plus gros en Europe Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Plus étonnant encore, la grande industrie allemande s'engage elle aussi dans la transition énergétique.

La société Trimet, géant allemand de l’aluminium, consomme autant d’électricité par année qu’une ville de 2,5 millions d’habitants. Ses chercheurs ont mis au point un système capable d’absorber les fluctuations de courant inhérentes à l’éolien et au solaire sans influer sur la qualité ni sur la quantité de sa production de métal.

C’est une question de survie, dit le patron du secteur énergie de Trimet, Heribert Haück. « Notre motivation est simple : c’est de continuer à produire de l’aluminium en Allemagne, dans le nouveau contexte énergétique, affirme-t-il. Il faut être prêt. »

« Pour nous, c’est une sorte de devoir moral envers la population allemande, poursuit M. Haück. Nous voulons démontrer que nous faisons partie de la solution, que nous n’allons pas causer de problèmes. »

Intérieur d'une usine.Au cœur de l'usine Trimet, le géant allemand de l'aluminium, à Essen Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

La compagnie Trimet a investi 25 millions d’euros (environ 37 millions de dollars canadiens) de ses propres fonds dans la mise au point de ce procédé expérimental.

C’est une nouvelle tendance dans l’industrie, explique le directeur de l’Association des producteurs d’énergie de Rhénanie-du-Nord, Bernard Schaeffer. « On veut s’affranchir des aides gouvernementales », souligne-t-il, ajoutant que le recours aux subventions a beaucoup diminué.

Nous sommes conscients que le public a largement contribué financièrement à l’évolution des énergies nouvelles, ces 20 dernières années. Nous commençons à sentir une sorte de fatigue dans la population en général. Nous avions peur que l’opinion se retourne contre les producteurs.

Bernard Schaeffer, directeur de l’Association des producteurs d’énergie de Rhénanie-du-Nord-Westphalie
Bernard SchaefferBernard Schaeffer, directeur de l'Association des producteurs d'énergie de Rhénanie-du-Nord-Westphalie Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

Le reportage de Sylvain Desjardins est présenté le 14 octobre à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Le charbon toujours très utilisé

« Pour ce qui est de la promotion des énergies renouvelables, l’Allemagne est certainement un premier de classe! », lance Claudia Kemfert, chercheure et directrice du Département transports et énergie du prestigieux Institut économique DIW, situé à Berlin. Elle est l'une des plus grandes spécialistes européennes en la matière.

Mme Kemfert confirme que la part d'énergies renouvelables dans le panier énergétique allemand actuel frôle 40 %. C’est plus que dans n’importe quel autre pays industrialisé du monde.

Mais la route vers 2050 et son seuil de 80 % sera longue, dit Mme Kemfert.

« Il y a encore une très forte présence du charbon dans le mix énergétique du pays, reconnaît-elle. C’est ce qui explique que nous n’allons pas pouvoir respecter nos engagements pour le climat, en 2020. Peut-être pas en 2030, non plus. Il faut que l’industrie du charbon disparaisse progressivement, ce que nous ne sommes pas encore arrivés à faire. »

Claudia Kemfert.Claudia Kemfert, directrice, Département transports et énergie à l'Institut économique DIW, à Berlin Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

De fait, depuis qu’Angela Merkel a pris l’engagement en 2011 de fermer progressivement toutes les centrales nucléaires, la part du charbon a augmenté puis s’est maintenue. Maintenant, la chancelière dirige un gouvernement de coalition très fragile et elle vient de réviser ses objectifs antinucléaires à la baisse.

Claudia Kemfert fait également remarquer que la puissante industrie automobile tarde aussi à s’adapter.

« Nous avons encore beaucoup de grosses voitures, très rapides, sur nos autoroutes, beaucoup de moteurs diesel aussi, souligne-t-elle. Les émissions de CO2 des voitures sont présentement en hausse. »

Centre-ville de Düsseldorf.Le centre-ville de Düsseldorf, une ville située au bord du Rhin. Il s'agit du chef-lieu de la province de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

La province de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui englobe la ville de Düsseldorf, est la plus grande consommatrice d’électricité d’Allemagne, à cause de la forte présence industrielle. C’est aussi une région de mines de charbon.

L’appui populaire aux énergies renouvelables est ici plus modéré que dans le reste du pays. Plusieurs personnes rencontrées sur la magnifique promenade de la ville, au bord du Rhin, se sont dites peu préoccupées par le réchauffement climatique.

« On trouve normal d’utiliser le charbon, ici », dit un jeune homme. Ses trois copains semblent tous d’accord.

Ailleurs au centre-ville, on peut entendre des commentaires plus favorables aux énergies renouvelables.

Un agent d’immeuble assis sur un banc pendant la pause du midi raconte : « Je passe régulièrement devant les mines de charbon. C’est un trou dans le paysage. Le charbon est encore la première source d’énergie en Allemagne, et c’est très décevant. »

« Il faut toujours trouver l’équilibre entre payer plus pour avoir bonne conscience et être capable de boucler le budget, dit de son côté, un Allemand francophone de 40 ans, employé d’une firme internationale. Personnellement, je serais prêt à payer de 10 à 15 % plus cher pour avoir une énergie propre à la maison. »

Frank Michael Baumann, patron de l’Agence de l’énergie de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, résume le sentiment général : « Le monde entier nous observe, nous, les Allemands fous! Nous sommes en train de transformer complètement le système de production d’énergie. C’est une véritable révolution. Mais ça ne pourra pas se faire sans l’appui de la population. Et il nous faut travailler là-dessus, aussi. »

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