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« Pas prêts pour la route » : une formation pour conducteurs de semi-remorque mise à l’épreuve

Un homme au volant d'un semi-remorque à droite, il porte une veste orange. Une femme est assise sur le siège du passager, elle porte une veste similaire.

L'équipe de l'émission « Marketplace » a réalisé des tests entourant la sécurité au volant d'un camion semi-remorque avec l'aide d'un homme de 51 ans qui a accepté de participer au reportage.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Un reportage avec caméra cachée réalisée par l'équipe de l'émission d'affaires publiques Marketplace, à CBC, révèle que la formation des conducteurs de poids lourds au Canada est disparate et ne permet pas aux chauffeurs de camion d'être préparés à toutes les éventualités une fois au volant de ces géants de la route.

Les semi-remorques peuvent mesurer jusqu’à 23 mètres de long et transporter une cargaison pouvant atteindre 30 tonnes, le tout en circulant à une vitesse parfois de 120 km/h. Ces véhicules se retrouvent dans environ 20 % des accidents mortels au Canada.

Malgré cela, les normes de contrôle des camionneurs varient d’une province à l’autre, notamment lorsqu’il est question des examens pour l’obtention d’un permis de conduire de classe 1. Les normes entourant la formation diffèrent également. À titre d’exemple, l’Ontario est la seule province à exiger des formations pratiques de tous ses conducteurs de poids lourds.

Par conséquent, deux chauffeurs conduisant le même type de véhicules peuvent avoir suivi, soit plus de 100 heures de formation en classe et sur la route, soit aucune formation du tout.

« Je suis complètement d’accord pour dire que ça semble fou », lance l'instructrice d’une école de conduite de poids lourds en Ontario Carole Dore.

Pour tenter de faire le point sur la situation au pays, l’équipe de l’émission d’affaires publiques Marketplace, diffusée sur CBC, a inscrit un homme de 51 ans de Saskatoon dans une école de conduite de camions de cette ville, puis l'a équipé de caméras cachées. Heath Muggli a réussi à obtenir un permis de conduire commercial de classe 1 après 16 heures de formation et un examen pratique de 45 minutes.

Avec en main ce nouveau permis délivré par la Saskatchewan, M. Muggli s’est par la suite rendu à London, en Ontario, pour subir une série de tests d’habileté dans une école de conduite sélectionnée par l’équipe de l’émission Marketplace. Il s’est également prêté à un examen routier non officiel dirigé par l’instructrice Carole Dore.

Le but était de démontrer, grâce à l’expérience de M. Muggli, l’importance des compétences exigées en Ontario pour obtenir un permis de classe 1. Dans cette province, les chauffeurs doivent suivre plus de 103 heures de cours avant même de pouvoir passer un examen pratique.

Heath Muggli a échoué à presque tous les tests, y compris l’un des plus élémentaires pour un camionneur : attacher correctement la remorque au camion.

« Ce n’est évidemment pas sécuritaire d’être sur la route », estime l’instructrice Carole Dore, qui a effectué le test.

Ce n’est pas parce qu’il a son permis de conduire qu’il est prêt.

Carole Dore, instructrice de l’école de conduite Ontario Truck Driving

Pleins feux sur les aptitudes des chauffeurs

C’est au printemps dernier que les projecteurs se sont tournés vers la formation et les examens des camionneurs au pays. Le 6 avril 2018, une collision entre l’autocar de l’équipe de hockey des Broncos de Humboldt, en Saskatchewan, et un semi-remorque a fait 16 morts et 13 blessés.

On a par la suite découvert que le conducteur du poids lourd, Jaskirat Singh Sidhu, 29 ans, résidant à Calgary, avait effectué seulement deux semaines de formation avant d’obtenir son permis de conduire commercial. Selon les familles de deux victimes de cette tragédie, la Gendarmerie royale du Canada leur a dit que le camionneur en était à son premier trajet seul, le 6 avril.

Aujourd’hui, il fait face à 16 chefs d’accusation de conduite dangereuse ayant causé la mort et à 13 chefs d’accusation de conduite dangereuse ayant causé des lésions. Le propriétaire de la compagnie pour laquelle il travaillait au moment de l’accident doit lui aussi faire face à la justice.

Resserrer les lois provinciales

Lorsqu’une personne obtient son permis de classe 1 au Canada, elle peut conduire des véhicules de toutes tailles partout en Amérique du Nord. Ainsi, malgré le fait que les lois en Ontario sont plus sévères envers les chauffeurs commerciaux, les routes n’y sont pas nécessairement plus sécuritaires.

Même si le nombre d’accidents de poids lourds est en diminution au pays, il reste que des dizaines de milliers de collisions causant des centaines de décès surviennent au Canada chaque année.

De meilleurs examens

L’émission d’affaires publiques Marketplace a inscrit incognito son collaborateur Heath Muggli à l’école de conduite Maximum Training, à Saskatoon. La formation de 16 heures s’est étendue sur une semaine, dont 12 heures ont été passées derrière le volant.

Lors de cette formation, M. Muggli a appris plusieurs rudiments importants de la conduite de poids lourd, mais il n’y avait aucune leçon sur la manière d'atteler une remorque ni la façon de reculer vers un quai de chargement.

Plusieurs compétences requises pour obtenir un permis en Ontario ne faisaient pas partie de la formation qu’il a reçue ni de l’examen routier de la Saskatchewan. Une grande partie de l’itinéraire qu’il a emprunté pendant son entraînement était également le même que celui de l’examen pratique. Il a réussi le test, mais a perdu 5 points pour avoir fait un virage trop large.

Le propriétaire de l’école Maximum Training, Earle Driedger, explique que les enseignements des cours sont basés sur les exigences pour l’obtention d’un permis de classe 1 en Saskatchewan.

« Si un client prend seulement un cours d’une semaine, nous devons lui montrer le plus d’éléments que nous pouvons pendant cette courte période », a-t-il écrit dans un courriel.

En Saskatchewan, l’examinateur peut être un employé de la société d’assurances de la province (SGI) ou un instructeur certifié. Dans le cas du collaborateur de l’émission Marketplace, l’examinateur était l’instructeur qui lui avait donné sa formation.

« Les examens routiers doivent être plus compliqués », dit le propriétaire de Maximum Training. « Les tests ne devraient être effectués que par des examinateurs qui ne sont pas associés à la formation. Nous appuyons pleinement la formation obligatoire, mais cette idée est tombée dans l’oreille d’un sourd. »

Le président de l'Alliance canadienne du camionnage, Stephen Laskowski, admet que les normes d’essai en Saskatchewan ne sont pas assez sévères.

« Le test ne reflète pas les exigences professionnelles de la conduite de camion, ce qui devrait pourtant toujours être le cas », soutient-il.

« Une leçon d’humilité »

Pour voir à quel point Heath Muggli était prêt à manoeuvrer un aussi gros véhicule, l’école de conduite Ontario Truck Driving lui a fait passer un test de camionnage professionnel similaire à celui exigé à l’embauche par une entreprise. L’examen comprenait une inspection avant le départ, l’attelage et de dételage de la remorque, la préparation aux procédures d’urgence et un essai sur route avec une remorque partiellement chargée.

Un camion semi-remorque effectue un virage sur une lumière rouge.

Heath Muggli au volant d'un semi-remorque alors qu'il effectue un test pour l'émission Marketplace de CBC.

Photo : Radio-Canada

Lors de cet essai, M. Muggli a fait plusieurs virages trop larges. L’instructrice Carole Dore a aussi été obligée d’enclencher les freins d’urgence, car le chauffeur était sur le point de brûler un feu rouge et de s’engager dans la voie en sens inverse.

« Est-ce de sa faute? Non. C’est la formation qu’il a reçue », explique Mme Dore, qui a d’ailleurs fait échouer M. Muggli à l'essai avant même qu’il ne quitte le stationnement.

Quant à ce dernier, il a qualifié son expérience de « leçon d’humilité ».

« Je ne dirais pas que j’étais trop confiant, mais je me suis dit : "OK, je me sens quand même à l’aise." et c’était une illustration terrifiante de mon manque de préparation », a-t-il confié.

Stephen Laskowski, de l’Alliance canadienne du camionnage, croit que la vaste majorité des compagnies de transport routier n’embaucheraient jamais quelqu’un avec aussi peu d’expérience et de formation. Il souligne toutefois qu’il reste un petit nombre d'entreprises pour lesquelles ça ne ferait aucune différence, ce qui met en danger tous les Canadiens.

Un manque important de camionneurs au pays

Il existe une pénurie importante de conducteurs de poids lourds au pays, notamment en raison de dizaines de milliers de départs à la retraite. Selon M. Laskowski de l’Alliance canadienne du camionnage, ce manque à gagner et les coûts supplémentaires associés à la formation obligatoire des étudiants pourraient expliquer les raisons pour lesquelles les provinces hésitent à imposer des normes plus strictes.

Depuis que l’Ontario a ajouté des exigences obligatoires en matière de formation pour les conducteurs débutants en 2017, seule l’Alberta s’est engagée à resserrer ses lois en matière de transport routier d’ici 2019. La Saskatchewan et le Manitoba envisagent également des changements.

Nous savons que des améliorations sont nécessaires.

Joe Hargrave, ministre responsable de la Société d'assurance de la Saskatchewan

« Les responsables de SGI travaillent depuis l’été dernier, notamment avec des membres de l’industrie, pour améliorer un programme de formation pour les conducteurs de classe 1 et le normaliser », a écrit le ministre Hargrave dans un communiqué.

La formation et les permis de conduire sont traditionnellement de compétence provinciale, mais le gouvernement fédéral a l’autorité d’imposer des règles pour les conducteurs commerciaux qui traversent les frontières d’une province. Transport Canada réglemente déjà la durée de temps passé au volant et rendra les journaux de bord électroniques obligatoires à partir de 2020.

Le gouvernement de la Saskatchewan a d’ailleurs indiqué qu’il était « en faveur de normes uniformes à travers le pays ».

Le ministre fédéral du Transport, Marc Garneau, a déclaré qu'il encouragerait chaque province à adopter ses propres normes minimales de formation pour débutants lors du Conseil des ministres responsables des transports et de la sécurité routière, qui se tient chaque année en janvier.

Quant à savoir s’il imposerait des normes fédérales aux provinces récalcitrantes, il a répondu qu’il « [traversera] le pont une fois arrivé à la rivière ».

Un débat trop politique?

Le père de l’un des jeunes joueurs des Broncos de Humboldt qui a perdu la vie le soir du 6 avril 2018 qualifie les propos du ministre de « gestes politiques ».

« Des vies sont en jeu et nous parlons de délais et d’espoir que les provinces se joignent à nous. Ça me met en colère », a déclaré Russell Herold, le père d’Adam, mort à 16 ans.

Pourquoi devrions-nous attendre que quelqu’un d’autre meure sur l’autoroute?

Russell Herold, père d’une victime de la tragédie des Broncos de Humboldt

Au cours de l’été, M. Herold a intenté une action en justice contre le chauffeur du camion, son employeur et le fabricant de l’autocar dans lequel son fils avait pris place. Il dit espérer que le procès forcera l’industrie à changer, mais que le gouvernement fédéral doit agir maintenant.

Avec les informations d'Eric Szeto, David Common, Vincent LeClair et l'équipe de Marketplace

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