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Médias sociaux : d'utilisateur à marchandise

Google, Facebook, Amazon et Apple
Les logos de Google, Facebook, Amazon et du géant Apple Photo: Getty Images / Lionel Bonaventure
Radio-Canada

Internet n'a pas cessé de me surprendre. Une récente recherche d'adresse sur Google m'a fait sursauter. Non seulement j'ai trouvé les coordonnées du garage que je voulais visiter, le moteur de recherche m'a également indiqué que je suis allé à cet endroit-là, il y a trois ans. Je n'en demandais pas tant! J'étais visiblement contrarié, voire inquiet.

Un texte de Jean-Marie Yambayamba

« C'est une réaction normale », m'a expliqué, plus tard, le sociologue Philippe de Grosbois. L'enseignant au Collège Ahunstic de Montréal a publié cette année Les batailles d'Internet. Assauts et résistances à l'ère du capitalisme numérique, aux éditions Écosociété. « C'est normal qu'on s'inquiète de voir qu'une entreprise comme Google accumule de l'information sur nos recherches, nos traces, nos déplacements, nos achats. »

Les géants américains Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, regroupés sous l'acronyme GAFAM, prennent décidément d'assaut notre vie et leur monopole a acquis une dimension planétaire. Il est devenu banal pour ces nouvelles puissances d'exiger l'accès à nos photos, à notre position ou à notre numéro de téléphone lors du téléchargement des applications disponibles sur leurs serveurs. L'utilisateur doit souvent donner son consentement par un simple clic, dans un contrat très juridique et à peine clair, qu'il en comprenne la portée ou non.

Un regard critique s'impose sur ces pratiques de surveillance, d'accumulation et de vente d'informations qui livrent nos profils à des annonceurs, admet Philippe de Grosbois. « Il faut revoir complètement cet écosystème-là. Il y a des choses que ces entreprises font qui, à mon avis, ne devraient pas être légales. » Mais par quel bout nous y prendre?

Le sociologue Philippe de Grosbois s'intéresse à l'emprise croissante des médias sociaux à travers le monde.                        Le sociologue Philippe de Grosbois s'intéresse à l'emprise croissante des médias sociaux à travers le monde. Photo : Philippe de Grosbois

Des produits pour des profits

Nous sommes décidément entrés dans un nouveau type de société marchande qui transforme des utilisateurs des médias sociaux en produits que les GAFAM organisent et vendent, s'emparant du même coup d'une part croissante des revenus publicitaires. « Faire une recherche sur Google, ça ne coûte rien. Avoir une adresse courriel Gmail, ça ne coûte rien et on nous offre un espace de stockage quasi infini dans Google Drive. C'est la même chose sur Facebook : c'est gratuit. Mais qui paie? Ce sont les annonceurs. Google et Facebook leur offrent aussi la disponibilité de leurs usagers, explique le sociologue de Grosbois.

Citant l'Américain Noam Chomsky qui a travaillé sur la structure de l'économie politique des médias, l'enseignant ajoute que les journaux gratuits et des télévisions exploitent la même approche économique : les lecteurs et les téléspectateurs sont les produits offerts à leurs clients que sont les annonceurs. Les médias sociaux réussissent mieux, compte tenu du temps qu'ils nous prennent, accédant au passage à nos relations, aux pensées, aux nouvelles et aux sentiments que nous échangeons.

Exposés à tous points de vue

Dans ce modèle, quelques groupes puissants dictent donc, dans le confort opulent de leur Silicon Valley, ce que consomment des milliards de personnes dans le monde, en matière d'information et de culture, de vie sociale ou politique.

Rien ne garantit que des agences de renseignement aux États-Unis, en France, en Russie et au Canada vont se priver de puiser dans les serveurs des GAFAM en évoquant, par exemple, la lutte contre des terroristes, des réseaux pédophiles ou le piratage de la musique. La National Security Agency (NSA) aux États-Unis et ses alliés du Canada, et d'ailleurs, l'ont fait, assure Philippe de Grosbois. « Là aussi il y a des enjeux qui sont extrêmement importants en termes de démocratie, en termes de protection de la vie privée. »

Je vois dans cette tendance un autre danger, celui de valoriser davantage les archives des GAFAM au détriment des dynamiques complexes des personnes et des sociétés. La tentation est forte de parler des personnes et des sociétés en fonction des données colligées sur elles. « Quand on est au niveau des relations que les gens ont entre eux et de la confiance qu'on peut avoir les uns envers les autres et que ça vient à peser moins lourd que les données que les gens produisent, là, effectivement il y a un problème, surtout lorsque les données sont tirées hors de leurs contextes », renchérit le professeur de Grosbois.

Le danger est d'autant plus réel qu'il est aujourd'hui possible de créer des enregistrements qui font dire ou faire à quelqu'un quelque chose qu'il n'a ni dit ni fait. « On est en train de perdre quelque chose si on ne s'appuie que sur des données numériques, en laissant tomber la relation de confiance envers les journalistes ou envers un média », ajoute le sociologue québécois.

Résister

Des mouvements de résistance ont commencé à émerger ici et là pour combattre les collectes des GAFAM et l'intérêt s'accroit pour des moteurs de recherche qui garantissent aux usagers que rien ne serait accumulé à leur sujet. Mais surtout, certains pensent qu'il ne devrait pas être permis de faire de l'argent avec les informations arrachées aux gens sans un consentement véritablement éclairé. « Là, c'est tout un chantier qui s'ouvre. Ça peut être des modèles plus coopératifs, financés en partie par l'État », pense Philippe de Grosbois qui croit que la période actuelle est propice à une telle réflexion, parce que davantage de gens s'en préoccupent.

Dans ce billet, j'essaie à ma façon d'embarquer dans ce vaste chantier. Mais en attendant, difficile de me défaire de l'idée que chaque touche que je pousse sur mon clavier en ajoute à mon portait que les Google, les Facebook, les Twitter et les WhatsApp se plaisent encore à monnayer.

Alberta

Technologies et médias