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Où est le journaliste Jamal Khashoggi?

Un manifestant tient une photo du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.
Un manifestant tient une photo du journaliste saoudien Jamal Khashoggi lors d'une manifestation devant le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, le 5 octobre 2018. Photo: Reuters / Osman Orsal
Marie-Eve Bédard

Mardi dernier, Jamal Khashoggi, un journaliste saoudien, est entré au consulat de l'Arabie saoudite à Istanbul en début d'après-midi. Il avait besoin de documents prouvant son divorce pour se remarier à une citoyenne turque. Sa fiancée, Hatice, l'attendait sur le trottoir. Trois jours plus tard, elle attend toujours. Le Saoudien a disparu.

Le consulat de l’Arabie saoudite nie avoir détenu M. Khashoggi. Selon la presse officielle saoudienne, il est ressorti rapidement dans les rues d’Istanbul. Ce que nie sa fiancée, qui est restée plantée devant l’entrée réservée au public jusqu’à très tard en soirée. Inquiète, elle a contacté des amis et les autorités turques.

Turan Kislakci est l'un de ceux alertés par Hatice. Il dirige l’Association turco-arabe des médias et connaît bien Jamal Khashoggi et sa fiancée. Il est convaincu que l’Arabie saoudite a prémédité la détention de son ami et s’inquiète qu’il soit en train de subir de mauvais traitements physiques à l’intérieur du consulat ou, pire, qu’il ait été transporté en Arabie saoudite.

« Il avait d’abord visité le consulat vendredi, il y a une semaine. Je suis convaincu qu’on lui a demandé de revenir mardi pour préparer son enlèvement. Il était un peu inquiet et voulait envoyer son avocat, mais on lui a dit qu’il devait revenir lui-même. Ça rappelle ce qui s’est passé avec le premier ministre du Liban, Saad Hariri. »

La Turquie croit que Jamal Khashoggi n’est jamais ressorti du consulat. Le mystère de sa disparition ne s’éclaircissant pas, le ministère des Affaires étrangères de la Turquie a sommé l’ambassadeur d’Arabie saoudite de venir s’expliquer. En soirée vendredi, le prince héritier a fait savoir qu’il était prêt à permettre aux autorités turques de fouiller le consulat.

La fiancée (à gauche) du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et son ami attendent devant le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie, le 3 octobre 2018. La fiancée et l'un des proches du journaliste ont déclaré qu'il n'était pas reparu après être entré dans les bureaux du consulat d'Arabie saoudite à Istanbul. Il s’y était rendu pour obtenir des documents nécessaires à son divorce et à son remariage. Photo : Reuters / Osman Orsal

Journaliste critique du régime saoudien

Jamal Khashoggi est un journaliste et commentateur bien connu qui, au cours d’une longue carrière en Arabie saoudite, s’est montré parfois critique du régime monarchique de son pays. Il a su naviguer habilement dans un espace de liberté d’expression pour le moins exigu. Proche des puissants cercles de la famille royale, il était aussi, pour le monde extérieur, un fin décrypteur du fonctionnement et de la pensée du pouvoir en Arabie saoudite.

Mais après l’arrivée sur le trône du roi Salmane et la montée fulgurante de son fils, Mohammed ben Salmane, l’auteur s’est retrouvé coincé. Après avoir écrit que la monarchie de l’Arabie saoudite était inquiète de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, Jamal Khashoggi s’était fait intimer de cesser d’écrire dans la presse et de publier sur Twitter. En 2017, il a choisi l’exil aux États-Unis.

Dans une première chronique publiée dans le Washington Post après son départ d'Arabie saoudite, M. Khashoggi écrivait : « Mes amis et moi vivant à l’étranger nous sentons impuissants. Nous voulons que notre pays prospère et que le plan Vision 2030 se réalise. Nous ne sommes pas opposés à notre gouvernement et aimons profondément l’Arabie saoudite. C’est le seul foyer que nous connaissons et que nous voulons. Pourtant, nous sommes l’ennemi. J’ai quitté ma maison, ma famille et mon travail, et j’élève ma voix. Faire autrement serait trahir ceux qui languissent en prison. Je peux parler, alors que tant d’autres ne le peuvent pas. »

En septembre 2017, quelques mois après le départ du journaliste d’Arabie saoudite, le royaume a procédé à l’arrestation de dizaines d’activistes et de dissidents, selon Human Rights Watch, qui affirme qu’une liste d’une soixantaine de noms de gens détenus relativement à des activités pacifiques de contestation politique circule. En septembre de cette année, des procès ont commencé pour certains d’entre eux. L’Arabie saoudite réclame la peine de mort pour beaucoup, alléguant des activités terroristes.

Jamal Khashoggi lui, a continué à écrire, à parler, à critiquer.

En février, toujours dans le Washington Post, il dénonçait les restrictions sévères à la liberté d’expression imposées par le prince héritier, qui selon lui « asphyxiaient un espace public déjà étouffant ».

En juin, il saluait la décision de ce même prince héritier de donner aux femmes le droit de conduire, tout en l’exhortant à libérer les femmes activistes emprisonnées. En août, en pleine controverse diplomatique entre le Canada et l’Arabie saoudite après que la ministre Chrystia Freeland eut demandé la libération de Samar Badawi, Jamal Khashoggi reprochait aux dirigeants saoudiens ce qu’il qualifiait d’erreur d’avoir choisi un affrontement avec le Canada sur la question des droits de l'homme.

Vendredi, le Washington Post, toujours sans nouvelle de son chroniqueur, a laissé vide l’espace réservé à Jamal Khashoggi, une page blanche forcée, coiffée du titre « Une voix manquante ».

Copie du Washington Post où l'on voit l'espace réservé au chroniqueur Jamal Khashoggi vide.Vendredi 5 octobre 2018, toujours sans nouvelle de son chroniqueur, le « Washington Post » a laissé l'espace réservé à Jamal Khashoggi vide. Photo : Radio-Canada

Jamal Khashoggi se croyait plus en sécurité à l’extérieur de l’Arabie saoudite, libre de dénoncer les autorités de son pays. S’il s’avère qu’il est retenu contre son gré au consulat saoudien ou qu’il a déjà été rapatrié malgré lui en Arabie saoudite, ce sera le signe inquiétant d’une monarchie qui ne recule devant rien, pas même ses frontières ni le droit international pour faire taire ceux qui la critiquent.

Ça montre vraiment que Mohammed ben Salmane ne connaît aucune limite pour se venger de ceux qui le critiquent, qu’il ne s’arrêtera pas pour les punir, pour les faire taire. Ce que je dis de lui est vrai, que Jamal ait été détenu ou pas.

Adam Coogle, Human Rights Watch

Ce n’est pas la première fois que des dissidents saoudiens vivant à l’étranger sont rattrapés par le régime qu’ils fuient.

En mai 2017, le défenseur des droits de l’homme Mohammed Al-Otaibi a été arrêté à Doha alors qu’il se rendait en Norvège où on lui avait accordé le statut de réfugié. Les autorités qataries l’ont expulsé vers l’Arabie saoudite. En janvier de cette année, M. Al-Otaibi a été condamné à 14 ans de prison après ce que Lynn Maalouf d’Amnistie internationale décrit comme un procès complètement injuste.

« Ça envoie un message pétrifiant aux dissidents pacifiques et aux critiques. Ils ne sont plus à l’abri, même à l’extérieur du pays. Les autorités les ciblent un à un, où qu'ils se trouvent, quand l'occasion se présente. »

De l’Arabie saoudite au Canada

Omar Abdulaziz est arrivé au Québec en 2009 pour y étudier l’anglais à l’Université McGill, grâce à une bourse du gouvernement de l’Arabie saoudite. Au fil des ans, Omar s’est montré de plus en plus critique à l’endroit de la répression de son gouvernement, tout en se taillant une audience importante sur les médias sociaux.

Omar Abdulaziz devant une forêt.Le téléphone d'Omar Abdulaziz aurait été infiltré par le régime saoudien. Photo : CBC News/Anand Ramakrishnan

Ses vidéos mises en ligne sur YouTube sont visionnées par des milliers d’internautes, et des centaines de milliers de personnes suivent ses publications sur Twitter. En 2013, l’Arabie saoudite a mis fin à la bourse du jeune homme. Omar Abdulaziz a obtenu l’asile politique au Canada.

Si l’étudiant se retrouvait à l’abri, ce n’était pas le cas de sa famille ni de ses proches, toujours en Arabie saoudite.

Omar raconte que ses frères le suppliaient de cesser ses prises de position politiques, mais le jeune Saoudien ne voulait pas céder aux pressions des autorités.

Je leur disais que si je coopère maintenant, aujourd’hui, demain, ils vont m’arrêter, me battre, me tuer peut-être.

Omar Abdulaziz, qui a obtenu l'asile politique au Canada

Deux de ses frères et plusieurs amis ont été récemment emprisonnés. Il n’arrive plus à joindre sa famille depuis des mois.

En juin dernier, Omar croyait que son gouvernement avait trouvé une autre façon de l’atteindre. Tout a commencé par un texto reçu de la part de ce qui semblait être une entreprise de livraison. En cliquant sur le lien fourni, Omar Abdulaziz aurait en fait permis à un logiciel espion de s’incruster dans son téléphone, obtenant l’accès à tous ses contacts, pouvant écouter ses conversations.

Le logiciel espion a été découvert et analysé par des chercheurs du Citizen Lab de l’Université de Toronto cet été. Dans un rapport publié lundi (Nouvelle fenêtre), ils expliquent en détail les fruits de leur enquête. Le groupe de recherche ne s’attendait pas nécessairement à trouver de cible au Canada, explique Bill Marczak du Citizen Lab.

« J’ai été très surpris pour un certain nombre de raisons. Ce genre de logiciel espion est surtout employé par des régimes autoritaires sur leur propre territoire et moins souvent au Canada ou dans le reste du monde occidental où les attaques sont plus susceptibles d’être détectées. Mais d’arriver avec notre protocole technique à détecter l’activité d’un opérateur au Québec et de remonter la trace jusqu’à une personne cible, Omar dans ce cas-ci, c’est vraiment gratifiant. »

L'entreprise israélienne NSO qui fabrique et distribue Pegasus, le logiciel en question, a toujours maintenu ne vendre son logiciel qu’à des gouvernements. Si les chercheurs du Citizen Lab ne peuvent affirmer avec certitude que l’Arabie saoudite est à l’origine de l’utilisation du logiciel espion contre Omar Abdelaziz, en se basant sur des attaques similaires visant des individus liés à l’Arabie saoudite, ils sont persuadés que le gouvernement de l’Arabie saoudite ou ses agences de sécurité en sont bien responsables, affirme Bill Marczak.

« Ce qui nous intéresse, c’est l’impact du logiciel sur la société civile. Nous l’avons vu dans des enquêtes précédentes, les individus ciblés sont des dissidents, des défenseurs des droits de l’homme, des militants anticorruption, des journalistes. C’est donc dire que Pegasus est utilisé pour subvertir la démocratie et la société civile. »

« Je n’avais aucune idée que, pendant que mes frères me parlaient, les autorités étaient à l’écoute. C’est un crime. Ils ont violé la loi canadienne. Non seulement en espionnant mes conversations en Arabie saoudite, mais celles avec des citoyens canadiens. Ce sont aussi les Canadiens qui sont menacés », raconte Omar Abdulaziz.

Il se dit déçu du peu de réactions de la part du gouvernement canadien.

« [Jeudi] encore, je voyais le Canada réagir à propos des cyberattaques de la Russie, mais ils devraient être beaucoup plus préoccupés par ce qui m’arrive, juge Omar. Ce que je comprends de mes conversations, c’est que le Canada ne veut pas envenimer les tensions avec l’Arabie saoudite plus qu’elles ne le sont déjà. »

Un porte-parole de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a affirmé que le ministère était au fait du rapport publié par Citizen Lab et l’étudiait avec soin. « Nous prenons de telles allégations au sérieux. Nous sommes fermement engagés en faveur de la liberté d’expression, y compris en ligne », a-t-il déclaré.

Amnistie internationale affirme aussi avoir été victime de tentatives similaires d’attaques avec le même logiciel, Pegasus, vendu par l'entreprise israélienne NSO. Soulignant que l'entreprise ne vend ce produit qu’à des gouvernements, l’organisation a toutes les raisons de croire que l’Arabie saoudite se cache derrière les tentatives, affirme Lynn Maalouf.

« L’Arabie saoudite se montre de plus en plus agressive. On se demande vraiment comment Mohammed ben Salmane peut défendre la cohérence entre ce qu’il tente de vendre à l’étranger, ses réformes qui visent à attirer du capital et des investissements au royaume, et cette répression qui augmente. Toutes ces femmes détenues et qui risquent de très longues sentences, ces économistes arrêtés, traduits devant le tribunal spécial antiterrorisme, ces défenseurs des droits de l'homme. On se demande aussi combien de temps l’Occident, l’Union européenne, les États-Unis, le reste du monde pourront observer un silence radio face à un régime aussi répressif. Ça devient de plus en plus difficile de justifier ce silence. »

Marie-Eve Bédard est correspondante de Radio-Canada pour le Moyen-Orient

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