•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les adieux d’Elton John : à chacun sa chanson

Elton John chante dans un micro, assis sur un piano, et lève sa main droite.
Elton John en concert à Washington D.C., en septembre 2018 Photo: The Associated Press / Brent N. Clarke
Philippe Rezzonico

CRITIQUE – « C'est votre chanson! », a crié Elton John à la foule massée au Centre Bell, jeudi, lors des rappels, après une splendide interprétation de Your Song, le titre emblématique qui a lancé sa carrière il y a près de 50 ans.

Bien plus qu’un jeu de mots, le commentaire résumait parfaitement ce que venaient de vivre les 17 815 spectateurs lors de ce spectacle de la tournée Farewell Yellow Brick Road, clin d’œil à l’album-phare du Britannique.

Durant 2 heures et 40 minutes bien tassées, nous avons eu l’impression que chaque chanson interprétée par le pianiste était dédiée à l’un ou l’autre d’entre nous en raison de l’universalité des titres proposés.

Pour certains, c’était Your Song, presque dépouillée, avec Elton vêtu d’une robe de chambre. Pour d’autres, c’était Bennie and the Jets et son accord plaqué instantanément reconnaissable qui a amorcé le marathon musical.

Rocket Man était indiscutablement le fait saillant de la soirée pour d’autres amateurs. Au parterre, j’avais cinq couples plus âgés que moi dans mon champ de vision qui s’enlaçaient comme des adolescents durant l’interprétation du classique de Honky Chateau (1971). Touchant.

Le dernier tour de piste

On a beau savoir qu’Elton John va prolonger sa tournée d’adieu durant près de trois ans et qu’on pourra aller le revoir dans une autre ville si on le désire, pour la majorité des gens, ce concert était le dernier tour de piste. Et cela ajoutait une émotion palpable à l’écoute de chansons composées par Elton John et le parolier Bernie Taupin qui ont bercé deux ou trois générations d’amateurs de musique pop.

« Ça fait 50 ans que nous composons ensemble, a dit le pianiste. La méthode a toujours été la même. Il me donne les paroles sur une feuille et je vais dans une autre pièce composer la musique. Nous n’avons jamais été dans la même pièce pour composer une chanson durant toutes ces années (grand sourire). C’est probablement la raison pour laquelle nous travaillons encore ensemble... »

C’était donc la dernière occasion d’entendre sur scène les claviers accrocheurs de Philadelphia Freedom, la mélodie imparable de Sad Songs (Say So Much) ou de chanter à tue-tête les « naaaaa!-na-na-na-na-naaaa! » de Crocodile Rock – ma préférée d’Elton quand j’étais adolescent dans les années 1970 – pendant que défilaient sur l’immense écran des images d'admirateurs de tous les âges. Chaque offrande était perçue comme un cadeau, salué par les « Ahhh!! » des spectateurs. À l’inverse, chaque offrande était aussi une fin en soi.

L’écran, pour sa part, ressemblait à un immense tableau qui évoquait la pochette du disque Goodbye Yellow Brick Road et qui se fondait dans une scène qui avait des allures de miroir déformé à la Salvador Dali.

Production étoffée

Je ne crois pas avoir vu un concert d’Elton en plus de 30 ans où il a à ce point produit des séquences d’images et des vidéos pour accompagner ses chansons. Hormis une vivifiante All the Girls Love Alice en début de parcours, Believe et Sad Songs (Say So Much), toutes les autres chansons étaient jumelées à des productions visuelles étoffées.

Les gens ordinaires déprimés et dépités durant I Guess That’s Why They Call It the Blues, c’était marrant. Les personnalités marquantes (Martin Luther King, Ali, Elizabeth Taylor) et les héros de jeunesse d’Elton (Little Richard, Jerry Lee Lewis, Aretha Franklin) durant Border Song, c’était indiqué. Le clip d’animation de Captain Fantastic perdu dans une machine à boules géante pendant la déchirante Someone Save My Life Tonight, c’était parfait.

Quant à la séquence concoctée par David LaChappelle qui recrée la dernière séance photo de Marilyn Monroe avec le photographe Bert Stern, le grain était tellement parfaitement rétro que j’ai mis une bonne minute à réaliser qu’elle était factice. Un petit chef-d’œuvre en soi. En revanche, le périple dans les rues de Los Angeles durant Tiny Dancer, les images antimilitaristes pendant Daniel (magnifique interprétation) et celles dans l’espace pour Rocket Man (prévisibles au possible) n’étaient pas essentiels.

Elton John est au piano. Derrière lui se trouve une grande peinture d'une partie de son visage.Elton John sur scène, au cours de sa tournée Farewell Yellow Brick Road. Photo : The Associated Press / Brent N. Clarke

50 ans de constance

« La constance durant mes 50 ans de carrière, c’est vous, a dit l’artiste âgé de 71 ans. Vous avez acheté les 45 tours, les longs-jeux, les huit-pistes, les cassettes, les disques compacts, les DVD, et surtout, les billets de spectacles. Vous m’avez tout donné. Vous allez tellement me manquer. »

Elton, visiblement, voulait tout donner. Tout comme ses musiciens, d’ailleurs, qui connaissent son répertoire sans fond sur le bout de leurs doigts. Et pour cause. Le batteur Nigel Olsson est avec lui depuis ses débuts, en 1969. Le grand guitariste Davey Johnstone? Depuis 1971. Le percussionniste Ray Cooper – qui s’est payé la traite sur Indian Sunset – était avec Elton dès 1974 et il fait un retour pour cette tournée d’adieu.

La cohésion et la passion de ces gars-là était belle à voir et Elton John leur a donné l’occasion de briller. Levon a eu droit à une finale explosive à outrance des trois batteurs-percussionnistes. Rocket Man, Take Me to the Pilot et Burn Down the Mission – avec le piano en feu sur écran – ont eu droit à des minutes de plaisir supplémentaires, en amont ou en aval.

Le pianiste a loué ses collègues en les présentant à la foule et il a salué un autre grand au passage : « Charles Aznavour. Quel homme! Quel auteur! Quel artiste! Nous avons eu le plaisir de chanter ensemble. Qu’il soit béni pour tout ce qu’il a donné au monde », avant d’entonner Don't Let the Sun Go Down on Me. La grande classe.

La séquence qui a précédé les rappels, bien que savourée plusieurs fois au cours des décennies, s’est avérée irrésistible. The Bitch is Back – avec plein d’effluves de cannabis dans l’air –, I’m Still Standing – avec des images d’Elton sur scène de 1970 à nos jours –, Crocodile Rock et Saturday Night’s Alright (For Fighting) – avec des images de séquences de bagarres de films connus – ont cassé la baraque.

Elton John, qui a encore une très bonne voix, pouvait donc conclure en abaissant le mercure avec Your Song et Goodbye Yellow Brick Road, au terme de laquelle il a quitté la scène sur une plateforme qui l’a fait entrer... dans l’écran.

On l’a donc retrouvé – virtuellement – de l’autre côté du miroir, s’éloignant de nous en marchant sur le chemin des briques jaunes, comme s’il avait finalement intégré la pochette du disque paru il y a 45 ans cette année.

Une fabuleuse image pour conclure un concert aussi historique que mémorable. Elton John n’a vraiment pas raté sa sortie.

Musique

Arts