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Doug Ford et l'art de gouverner sans ménagement

Doug Ford à son arrivée à Queen's Park.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Radio-Canada

ANALYSE – La bourse sur le carbone : abolie. Les cours d'éducation sexuelle : annulés. Le conseil municipal de Toronto : réduit. La hausse du salaire minimum à 15 $: éliminée. La vente du cannabis : privatisée. Au cours de ses 100 premiers jours, Doug Ford a commencé à façonner l'Ontario à son image et a fait ressortir sa personnalité combative.

Un texte de Christian Noël

On savait que Doug Ford allait tirer l’Ontario vers la droite. On savait que son style politique peu orthodoxe allait bousculer l’ordre établi et déranger l’équilibre des forces en présence dans la province. Il promettait de jouer un rôle perturbateur, au grand bonheur de ses partisans.

Maintenant qu’il a remporté l’élection, c’est un Doug Ford sans filtre qui ressort à la tête de la province. Il ne cache pas son dédain pour ses adversaires. Il ne tolère pas la dissidence, qu’elle vienne de son caucus ou du système judiciaire. Il n’a pas peur d’utiliser tous les outils à sa disposition pour arriver à ses fins. Si certains sont froissés au passage, tant pis.

Doug Ford s'incline, tandis que des ministres autour de lui rient.

Doug Ford se moque de ses opposants en les saluant lors de la période de questions à Queen's Park le 30 juillet 2018.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Il ne faut pas se surprendre de voir ce gouvernement conservateur favoriser le milieu des affaires, préparer le terrain à des restrictions budgétaires et ouvrir la porte à la privatisation. C’est sur ces principes que les ministres du parti de Ford ont fait campagne et sur la base de ces promesses que les Ontariens les ont élus.

Il ne faut pas non plus s’étonner du ton bagarreur du premier ministre. Durant la campagne, Doug Ford a tenté de contrôler son agressivité, mais son jupon pugnace dépassait et sa personnalité combative ressortait, la plupart du temps.

Prêt à tout pour défaire ses ennemis

Ontario NDP Leader Andrea Horwath is ejected from the Queens Park Legislative Chamber as the PC Provincial Government introduce "The Efficient Local Government Act" at the Ontario Legislature in Toronto , on Wednesday September 12, 2018. THE CANADIAN PRESS/Chris Young

Andrea Horwath se fait éjecter de la Chambre après avoir tapé sur son bureau alors que le gouvernement tentait de déposer le projet de Loi 31 qui réduit le nombre d'élus municipaux à Toronto avec la clause dérogatoire.

Photo : The Canadian Press / Chris Young

L’utilisation (avortée) de la disposition de dérogation pour réduire le nombre de conseillers municipaux de Toronto est le dossier qui illustre le plus clairement la personnalité impulsive de Doug Ford et son désir de punir ses adversaires coûte que coûte.

Au début, le premier ministre justifiait son geste en disant qu’il allait générer des économies de 25 millions de dollars. Mais cette prétention est vite disparue.

Lors des débats à Queen’s Park, il raillait plutôt « l’élite néo-démocrate du centre-ville » qui s’oppose au changement « pour protéger leurs emplois ». C’était une attaque à peine voilée contre l’aile progressiste de l’Hôtel de Ville, qui a mis les bâtons dans les roues du clan Ford quand son frère Rob était maire, et qui a voté pour le destituer.

La saga du conseil municipal de Toronto démontre aussi que Doug Ford ne se sent pas lié par les notions de franc-jeu qui existent en politique. Son attaque contre la légitimité des juges « nommés » alors que lui a été « élu par 2,3 millions de personnes » témoigne de son sentiment de premier ministre tout-puissant.

Assis, le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford

Doug Ford lors de son assermentation, le 29 juin 2018, comme premier ministre de l'Ontario.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Doug Ford ne se gêne pas non plus pour utiliser les outils de l’Assemblée législative à des fins partisanes. Il vient notamment de convier un comité spécial pour faire la lumière sur « la mauvaise gestion et la corruption du gouvernement libéral précédent ».

Lui et son ministre des Finances sous-entendent qu’il y a « quelque chose de criminel » qui a été « camouflé », sans l’ombre d’une preuve que des gestes illégaux ont été posés. Ils menacent de faire « croupir en prison » les responsables. Ça ressemble au slogan « Lock Her Up » scandé par les partisans de Donald Trump.

Fuir et bâillonner les médias

Doug Ford, entouré de micros, sourit aux journalistes.

Le chef conservateur ontarien, Doug Ford.

Photo : CBC/Patrick Morrell

En campagne électorale, Doug Ford n’avait pas de caravane des médias, limitait le nombre de questions des journalistes et son personnel politique applaudissait fortement à la fin des points de presse pour étouffer les protestations des journalistes. Une fois au pouvoir, la pratique des applaudissements s’est poursuivie, même quand des ministres faisaient une annonce gouvernementale qui aurait dû être dépourvue de partisanerie.

Les conservateurs ont également créé une chaîne YouTube, l’Ontario News Now (ONN), qui présente des vidéos ressemblant à des reportages diffusés par les vrais réseaux de télévision. Doug Ford et ses ministres accordent des « entrevues » exclusives à une « reporter », qui est en fait une employée du Parti progressiste conservateur.

Une aînée est interviewée par une femme et un caméraman.

La directrice des communications du gouvernement conservateur de Doug Ford, Lyndsey Vanstone, fait une entrevue avec un partisan de la «Ford Nation» pour la station de télévision Ontario News Now.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Et quand le gouvernement annonce une mesure controversée par communiqué de presse, les ministres ne sont pas disponibles pour répondre aux questions des journalistes, mais accordent une entrevue à ONN.

D’un point de vue partisan, c’est une stratégie brillante, un mode de communication efficace à l’ère des médias sociaux qui lui permet de diffuser son message directement à ses fidèles, sans le filtre critique des médias.

Le hic, c’est le manque de transparence. ONN se présente comme une chaîne indépendante, sans jamais mentionner à son public que le contenu est produit par des employés payés par le caucus conservateur, donc par les deniers publics.

Par ailleurs, de nombreux ministres de son gouvernement, dont certains élus sous Mike Harris, se sont fait dire de ne pas commenter certains dossiers avec les journalistes, même de façon informelle ou confidentielle, sous peine d’être expulsés du cabinet. La ministre de l’Éducation Lisa Thompson, responsable de l’élimination des nouveaux cours d'éducation sexuelle, fait tout pour éviter les médias depuis plus de 40 jours.

Vérités et mensonges

Photo de deux hommes en complet qui sont penchés l'un vers l'autre pour se parler dans l'oreille.

Doug Ford (à g.) et son ministre des Finances, Vic Fedeli, à l'Assemblée législative

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Le gouvernement de Doug Ford a une relation difficile avec la vérité. C’est vrai que les gouvernements de tout acabit font du « spin » pour se présenter sous leur meilleur jour. Mais la plupart du temps, les élus respectent une règle d’or : ne jamais mentir (autant que possible) au public ou aux journalistes.

Doug Ford ne respecte pas toujours cette règle. Un exemple : lors du débat d’urgence sur la disposition de dérogation, les députés ont siégé en pleine nuit. À la fin des débats, il s’est moqué de la chef du NPD Andrea Horwath, en disant qu’elle avait dormi toute la nuit, sans daigner se présenter en Chambre. Non seulement c’est faux, mais il existe des photos pour prouver que Ford était présent quand Horwath a pris la parole.

La lune de miel fera-t-elle long feu?

Doug Ford tend la main vers des canettes de bière sur un comptoir.

Le première ministre ontarien, Doug Ford, durant a promis d'abaisser le prix plancher de la bière à 1 $.

Photo : La Presse canadienne / COLE BURSTON

Ce que vend Doug Ford, ses partisans l’achètent : son ton hargneux contre ses adversaires politiques, ses méthodes d’homme fort pour avoir gain de cause, la loyauté récompensée et la dissidence écrasée, son dédain des médias de masse, ses mensonges.

Pour la Ford Nation, ça démontre que leur champion est un homme vrai, passionné, qui fait fi de la rectitude politique dont ils ont marre, et qui n’a pas peur de se battre pour eux, pour « dégraisser » le gouvernement, stimuler l’économie, et remettre de l’argent dans leurs poches.

L’ambiance de confrontation constante et d’indignation perpétuelle a un prix : ça peut finir par désensibiliser ou irriter. La ministre conservatrice Lisa McLeod semblait en être consciente le mois dernier, quand elle a avoué que son gouvernement « devra surveiller son arrogance », une attitude que les conservateurs reprochaient constamment au gouvernement libéral.

Si Doug Ford demeure populaire auprès de ses partisans, c’est une tout autre chose à l’échelle du pays.

À Toronto, une manifestante et des Ontariens qui assistent à l'assermentation de Doug Ford.

Une manifestante à l'assermentation de Doug Ford avec une affiche où l'on pouvait lire « Pas mon premier ministre ».

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Son taux d’approbation n’est que de 17 %. Un bas niveau de popularité qui ressemble à celui de ses prédécesseurs libéraux. Par contre, Kathleen Wynne et Dalton McGuinty ont atteint ce plancher seulement à la fin de leur mandat. Doug Ford n’est qu’au début du sien et devrait plutôt être en train de profiter d’une lune de miel auprès du public.

Ses homologues conservateurs des autres provinces sont heureux de voir Doug Ford se joindre à leur lutte judiciaire contre la taxe sur le carbone que Justin Trudeau veut imposer. Mais les conservateurs sont conscients que la marque de Doug Ford peut parfois s’avérer toxique. Ils devront manipuler cette alliance avec précaution.

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