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Les goélands, indicateurs de la toxicité environnementale

Le reportage de Tobie Lebel

Un chercheur en toxicologie de l'Université du Québec à Montréal a transformé des goélands en espions pour retracer le parcours des contaminants dans l'environnement. Et son enquête a pris des détours surprenants.

Un texte de Tobie Lebel, de Découverte

Prenez un goéland, ajoutez-lui un GPS miniature sous la queue et un sac à dos conçu pour échantillonner l’air environnant, et vous avez l’outil de prédilection du biologiste Jonathan Verreault.

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en toxicologie comparée des espèces aviaires, il s’intéresse en particulier aux retardateurs de flammes, des composés qu’on ajoute à une foule de produits de consommation contenant du plastique, des mousses ou des tissus synthétiques.

Ce sont des composés qui, pour la plupart, sont persistants, bioaccumulables et toxiques.

Jonathan Verreault, chercheur en écotoxicologie, UQAM

Tôt ou tard, ces retardateurs de flammes se retrouvent dans l’environnement et s’accumulent dans le corps de nombreux animaux, notamment celui des goélands à bec cerclé qui se rassemblent sur l’île Deslauriers, à l’est de Montréal, pour la nidification.

On voit en gros plan un goéland dans son nid, qui couve ses oeufs.Aucun prédateur et de la nourriture à portée d’ailes : l’endroit idéal pour se reproduire. Photo : Radio-Canada

Une routine toxique

Pour déterminer la source de cette contamination chez les goélands, l’équipe s’est d’abord intéressée à leur alimentation, le suspect numéro un en écotoxicologie. Or, la région de Montréal offre différents menus, comme les poubelles de restaurants ou les semis de maïs dans les champs.

En analysant les données GPS, l’équipe de Jonathan Verreault a d’abord constaté que les goélands sont routiniers à l’extrême, certains arpentant tous les jours le même coin de rue!

Manon Sorais montre sur l'écran d'ordinateur le parcours de trois goélands au nord-est de l'île de Montréal, chacun étant identifié par une couleur différente : jaune, rouge et vert.Ville, champs ou dépotoirs : chaque goéland a sa routine alimentaire, comme le montre Manon Sorais, étudiante en doctorat. Photo : Radio-Canada

D’autres peuvent parcourir 60 kilomètres pour atteindre leur lieu de prédilection : les dépotoirs. Pour les goélands, c’est un véritable buffet à ciel ouvert. Dans un coin, on empile les sacs de déchets organiques destinés au compost, dans l’autre, des camions déversent à l’infini des sacs poubelle remplis de restants de table. Le goéland y trouve donc tout ce qu’il faut pour combler ses besoins énergétiques particulièrement élevés pendant la nidification. Mais c’est aussi là qu’il s’intoxique aux retardateurs de flammes.

En recoupant les déplacements des oiseaux avec des prises de sang lorsqu’ils reviennent au nid, les chercheurs ont découvert que les goélands qui s’alimentent dans les dépotoirs sont jusqu’à 10 fois plus contaminés que ceux qui se nourrissent dans les poubelles en ville. Pourtant, la nourriture est la même; le vrai problème est donc ailleurs.

C'est là qu'on s'est dit que ça pouvait probablement venir de l'air dans lequel les oiseaux évoluent.

Manon Sorais, étudiante au doctorat, UQAM
On voit en gros plan le petit appareil de forme ovoïde qui est en train d'être attaché sur le dos de l'oiseau.Les chercheurs installent un échantillonneur d'air sur un goéland. Photo : Radio-Canada

Se contaminer en respirant

Dans les sites d’enfouissement, les matelas, meubles et jouets de plastique forment d’immenses montagnes. Le problème ne vient pas tant des produits eux-mêmes, mais du fait de les concentrer au même endroit. Car les retardateurs qu’ils contiennent finissent par s’en détacher, coller aux poussières puis se disperser sous l’effet du vent et du compactage des déchets.

Plus un goéland passe de temps au dépotoir, plus il va respirer ou ingérer de ces poussières contaminées.

Un compacteur est à l'oeuvre dans un dépotoir, où vont se nourrir une foule de goélands.Le compactage des déchets libère les retardateurs de flammes qu’ils contiennent. Photo : Radio-Canada

Ces composés, en particulier les polybromodiphényléthers ou PBDE, s’accumulent dans les tissus des oiseaux et perturbent le fonctionnement des hormones thyroïdiennes. Ces hormones jouent un rôle clé dans plusieurs fonctions vitales, comme la régulation de la chaleur, le métabolisme des sucres et des gras ou la croissance des os.

En laboratoire, on constate que plus les taux de PBDE dans le sang des goélands sont élevés, plus leur système thyroïdien est affecté. Le problème vient de la structure chimique de ces retardateurs de flammes, qui ressemble de près à celle des hormones.

On voit la formule chimique des deux molécules. Deux anneaux de benzène sont identiques dans les deux cas.Comparaison entre la structure chimique de l'hormone thyroïdienne appelée triiodothyronine et celle d'un retardateur de flammes de la famille des PBDE, le BDE-47. Photo : Radio-Canada / Francis Lamontagne

Les retardateurs de flammes de la famille des PBDE ont tour à tour été bannis; le dernier, le BDE-209, l’a été en 2015, mais le problème n’est pas réglé pour autant. D’abord, parce qu’il y a encore des milliers de tonnes de PBDE en circulation dans le monde, intégrés à nos meubles, nos voitures, nos ordinateurs ou nos maisons. Mais aussi parce que ces composés ont été remplacés par de nouvelles familles de retardateurs de flammes pour lesquels il faudra des années de travail avant d’en connaître les impacts environnementaux.

Comme chercheurs, on aurait espéré que le travail se fasse en amont pour éviter qu’on utilise ces composés-là ou qu'on les utilise sous une autre forme, qui ne se retrouverait pas dans l'environnement et ne serait pas toxique pour les organismes qui y sont exposés.

Jonathan Verreault, chercheur en écotoxicologie, UQAM
On voit en gros plan le chercheur qui tient un appareil pour échantillonner l'air ambiant. En arrière-plan on voit le site d'enfouissement. Jonathan Verreault va mesurer les taux de PBDE dans l’air au fil du temps. Photo : Radio-Canada

Et chez l’humain?

Dans la population générale, les taux de PBDE dans le sang sont beaucoup plus faibles que ceux qu’on observe chez les goélands qui fréquentent les dépotoirs. Mais les travaux de Jonathan Verreault soulèvent des enjeux de santé pour les travailleurs des sites d’enfouissement, qui eux aussi sont exposés pendant des heures à des poussières contaminées aux retardateurs de flammes.

Ces recherches n’en sont qu’à leurs débuts, mais pour le biologiste, elles démontrent bien toute l’utilité de ces goélands transformés en sentinelles de l’air.

Voyez le reportage de Tobie Lebel et Louis Faure à Découverte, dimanche, à 18 h 30, à ICI Radio-Canada Télé.

Environnement