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De Glasgow à Toronto : comment s'attaquer aux gangs et aux fusillades

L'une des armes saisies par la police de Toronto lors de sa récente opération «Projet Sizzle».
Une arme de poing saisie par la police à Toronto, plus tôt en 2018. Photo: Radio-Canada/Pierre-Olivier Bertnatchez
Radio-Canada

Plus de 310 fusillades et 415 victimes : la recrudescence de la violence armée à Toronto cette année est l'un des principaux enjeux de la campagne à la mairie. Toutefois, de l'avis de plusieurs experts, les candidats ignorent l'essentiel, en se concentrant sur l'idée de bannir les armes de poing ou d'embaucher plus de policiers.

 Un texte de Michel Bolduc, infographies de Vincent Wallon

Bannir les armes de poing, comme le proposent le maire sortant John Tory et son adversaire principale Jennifer Keesmaat, est une promesse qui dépend du fédéral et qui prendrait du temps, souligne le professeur de criminologie Irvin Waller.

Ce que promet John Tory : embaucher 400 policiers de plus (2018-2019), bannir les armes de poing (avec l'accord du fédéral), investir dans les programmes pour les jeunes à risque - Ce que promet Jennifer Keesmaat : déployer plus de policiers communautaires, infrastructures : obligation d'embaucher des jeunes, bannir les armes de poing (avec l'accord du fédéral).Les promesses de John Tory et Jennifer Keesmaat Photo : Radio-Canada / Vincent Wallon / Icônes : Freepik de www.flaticon.com

Embaucher plus de policiers - une autre promesse de M. Tory - coûterait cher et serait très peu efficace, affirme le professeur Waller de l'Université d'Ottawa.

Pour lui, la priorité est d'investir dans les programmes pour les jeunes à risque.

C'est un mythe que les programmes focalisés sur les jeunes, la famille, le voisinage sont des programmes à long terme. À Glasgow (en Écosse), ces actions ont diminué la violence de 50 % à l'intérieur de trois ans.

Irvin Waller, professeur en criminologie
Les programmes sociaux sont la priorité, selon le professeur Irvin Waller

La clé, ajoute le professeur Waller, est de maintenir le financement pour les programmes communautaires. Par exemple, de nombreux observateurs attribuent en partie la vague de fusillades à Toronto à l'été 2005 aux compressions du gouvernement de Mike Harris, dix ans plus tôt.

L'exemple de Glasgow

Glasgow a décroché en 2002 le titre peu enviable de capitale du meurtre en Europe de l'Ouest (58,7 meurtres par million d'habitants), à la suite d'une multiplication des attaques au couteau entre jeunes appartenant à des gangs de rue, notamment.

Les autorités gouvernementales ont alors adopté une approche novatrice : traiter le problème comme une maladie, un enjeu de santé publique. L'Unité de réduction de la violence (VRU), a été créée afin de coordonner avec la police les efforts de lutte contre cette crise.


La double stratégie de l'Écosse

Communauté
Approche sociale

  • Identifier les jeunes à risque grâce à l'aide de travailleurs sociaux
  • Convoquer les jeunes à risque à une réunion où la mère d'une victime leur raconte ce qui les attend
  • Aider les membres de gangs de rue à changer d'adresse et à trouver du travail
  • Fournir de l'aide aux frères de victimes, pour éviter qu'ils ne cherchent à se venger et ne perpétuent le cycle de la violence
  • Former les coiffeurs et les dentistes des quartiers à risque pour qu'ils puissent reconnaître les signes de violence
Policier
Approche policière

  • Multiplier les opérations policières
  • Tripler les peines pour le port d'une arme blanche

Quel était l'âge des jeunes aidés à Glasgow?

Leur âge variait de 14 à 24 ans, mais la majorité d'entre eux avaient de 17 à 20 ans, raconte Will Linden, directeur adjoint de l'Unité écossaise de réduction de la violence (VRU). Les services offerts dépendaient de leur âge. On aidait certains à trouver du travail, d'autres à déménager (grâce à la collaboration du gestionnaire de logement social Glasgow Housing Association) ou à retourner à l'école. Certains ont bénéficié de programmes plus spécialisés pour les gangs. D'autres jeunes ont été dirigés vers les sports ou d'autres activités.

Comment convaincre les policiers d'adhérer à l'approche communautaire?

On n'a pas cherché [à convaincre les policiers] au départ, indique M. Linden. On a d'abord collaboré avec des "amis", soit des services et des agences qui comprenaient ce qu'on voulait faire. Les policiers permanents ont continué à faire leur travail et à mener des opérations au besoin. Plus on avait du succès, plus nous attirions de partenaires. (...) Une chose tout aussi importante : lorsque vous dites à quelqu'un que vous allez l'aider, il faut le faire, parce que ce sera peut-être votre seule chance de l'influencer. On parle de gens qui ont été abandonnés par des amis, leur famille, des organisations dans le passé, et si vous ne respectez pas votre promesse, ils ne vous feront plus confiance. 

Des policiers montent la garde à l'extérieur, armés avec des fusils d'assaut.Des policiers à Glasgow (archives) Photo : Associated Press / Scott Heppell

En un mot, comment expliquer le succès de Glasgow?

Les partenariats, répond M. Linden.

Si Toronto adoptait une stratégie similaire, en combien de temps verrait-on les indicateurs de criminalité chuter ici aussi?

On ne peut pas simplement copier et coller une stratégie élaborée ailleurs dans le monde et s'attendre à un succès instantané, met en garde M. Linden. Il faut identifier la clientèle cible et ses motivations. La stratégie employée à Glasgow (GVI) pour contrer la violence chez les jeunes a aussi marché avec les gangs et le trafic de drogue aux États-Unis et en Colombie. Les principes demeurent les mêmes, mais ils sont appliqués différemment. Si tout fonctionne [à Toronto], il pourrait y avoir une réduction des activités ciblées assez rapidement, mais ça pourrait prendre un an avant de mettre le processus en branle.

Une note importante : les armes de poing étaient déjà bannies au Royaume-Uni au moment de l'implantation de la stratégie antigang de Glasgow dans les années 2000.

Un tel interdit a-t-il été utile? Réduire l'accès à une arme létale est toujours utile, affirme M. Linden. Il y a moins de risque de mourir d'un coup de poing que d'un coup de queue de billard, d'une attaque au couteau ou d'une arme à feu.


Ce qu'en disent les candidats à Toronto

Deux portraits juxtaposésJohn Tory et Jennifer Keesmaat Photo : La Presse canadienne

L'équipe de campagne du maire John Tory souligne qu'il promet non seulement de continuer à se battre pour une interdiction des armes de poing, mais aussi de :

  • Lutter en faveur de lois fédérales plus sévères en matière de libération conditionnelle et de peines plus longues pour les trafiquants d'armes.
  • Embaucher 200 policiers de plus cette année et 200 agents additionnels en 2019, en s'assurant d'avoir des policiers communautaires chargés de tisser des liens avec les résidents de quartiers à risque, un programme bonifié récemment.
  • Faire des investissements significatifs dans des programmes communautaires pour aider les jeunes. (La campagne de M. Tory n'a pas chiffré ces investissements.)

La campagne de son adversaire principale à la mairie Jennifer Keesmaat rétorque que le maire joue au yoyo avec les effectifs policiers, promettant plus d'agents après avoir gelé leur embauche.

Cela dit, elle défend elle aussi la nécessité de bannir les armes de poing, parce qu'il y en a trop en circulation actuellement, selon elle. Pour Mme Keesmaat, il faut aussi :

  • Un véritable plan de sécurité communautaire qui va au-delà du projet pilote actuel, non seulement avec le bon nombre de policiers, mais aussi les bonnes personnes aux bons postes.
  • Plus d'infirmières spécialisées en santé mentale au sein d'équipes d'intervention de la police.
  • Inclure des quotas quant à l'embauche de jeunes lors de projets d'infrastructures pour le transport en commun, par exemple. Mme Keesmaat cite les exemples de Boston et de Los Angeles (Le maire Tory affirme qu'une telle pratique existe déjà à Toronto).

De son côté, l'Association des policiers de Toronto affirme qu'interdire les armes de poing au pays n’aurait aucun impact, parce que les criminels font déjà face, dit-il, à un ensemble de lois et de sanctions pour l’usage d’une arme à feu.

Le coût de la délinquance

Photo d'un graphique à barres montrant le coût grandissant d'intervention auprès d'un jeune délinquant, de quelques centaines de milliers de dollars à l'adolescence jusqu'à plus de 1 million à l'âge adulte.Agrandir l’imageLe coût d'intervention auprès d'un jeune délinquant bondit de l'adolescence à l'âge adulte. Photo : Sécurité publique Canada

Pour mieux voir ce graphique sur votre appareil mobile : cliquez ici.

De son côté, le sociologue Jooyoung Lee, professeur à l'Université de Toronto, est en faveur de l'idée d'interdire les armes de poing au Canada, ne serait-ce que pour sauver une vie.

Originaire des États-Unis, il se réjouit de voir que la question fait l'objet ici d'une conversation nationale. Les élus à Montréal, par exemple, pressent eux aussi Ottawa de bannir les armes de poing et d'assaut.

Tout comme le professeur Waller, M. Lee souligne toutefois qu'il ne s'agit pas d'une solution miracle.

Il est tout aussi important de discuter de la marginalisation des personnes de couleur, soutient-il, que ce soit sur le marché du travail ou dans les institutions de haut savoir, ce qui limite leurs perspectives d'un avenir meilleur. C'est d'ailleurs l'une des causes structurelles sous-jacentes qui expliquent que ces jeunes se tournent vers le monde criminel et utilisent des armes à feu.

La balle dans le camp d'Ottawa

Le gouvernement fédéral doit mener prochainement des consultations publiques sur la proposition de bannir les armes de poing. Le bureau du ministre de la Réduction du crime organisé, Bill Blair, n'a pas voulu nous donner de dates ou d'autres détails. Le mois dernier, le ministre Blair a assuré que Toronto demeurait une ville sécuritaire, malgré la série de fusillades qui a frappé la Ville Reine cette année.

De son côté, le professeur Waller affirme qu'il est urgent d'agir. Toronto a enregistré plus de 80 homicides jusqu'à maintenant en 2018 - le double de l'année précédente - et risque de finir l'année avec un taux d'homicide aussi élevé qu'à New York, soit deux à trois fois plus qu'à Londres, en Angleterre. Pour M. Waller, un investissement de 2 à 3 millions de dollars afin de créer une unité de réduction de la violence comme à Glasgow, jumelé à un budget de 100 millions de dollars pour des programmes visant les jeunes à risque serait un bon point de départ.

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