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Monsieur Aznavour. Charles. Mon ami. Au revoir.

Charles Aznavour chante et sourit.
Charles Aznavour en 2006. Photo: Reuters / Patrick Kovarik
Philippe Rezzonico

CHRONIQUE – « Nous disons donc, une paire de billets pour le concert de Charles Aznavour », lance la voix au bout du fil. Je suis satisfait, jusqu'à ce qu'elle me précise : « 150 $ par billet ». « Combien?! » Finalement, ces 300 $ dépensés à la billetterie de la Place des Arts pour assister à une prestation de Charles Aznavour... au 20e siècle, je ne les ai jamais regrettés!

À l’époque, je voulais amener ma mère revoir un grand de la chanson française qu’elle avait vu en France dans les années 50, quand il était encore une jeune vedette.

Aznavour, qui nous a quittés à l’âge vénérable de 94 ans, était déjà une légende depuis plusieurs décennies au début des années 1990. Et, de tout temps, les légendes ont fixé leur prix pour être applaudies. En rétrospective, je n’ai jamais regretté d’avoir déboursé des sommes importantes pour aller le voir. Mon travail, bien sûr, m’a donné un accès privilégié à ses concerts au Québec, mais j’ai fait des tas de voyages personnels pour aller le voir en France et aux États-Unis.

Quels souvenirs que ceux liés à La dernière tournée, dont les premiers concerts ont été présentés à Paris, à l’automne 2000. Il s’agissait de mon premier concert d’Aznavour dans la Ville Lumière, au Palais des congrès, avec un chanteur tellement en forme au plan vocal qu’il avait survolé ses choristes durant Ave Maria. C’était proprement sidérant.

Cette tournée lui avait surtout donné l’occasion de ressortir certains de ses monuments et de les offrir dans les arrangements d’origine. J’avais beau l’avoir vu plusieurs fois, entendre pour la toute première fois, le même soir, Après l’amour, Bon anniversaire, Trousse-chemise ainsi qu’Et moi dans mon coin, ça émeut.

Bon anniversaire

Sentiment aussi fort en mai 2004, au même endroit, lors des spectacles offerts à la veille de ses 80 ans et de l’événement Bon anniversaire Charles.

J’étais tellement résigné à ne jamais entendre Les comédiens (qu’il avait remisée depuis des années) que mon cœur a cessé de battre quand j’ai entendu la section de cordes lancer la mélodie. Au terme de la chanson – je n’étais pas là comme journaliste, mais bien comme spectateur – , je me suis levé pour applaudir à tout rompre. Tellement fort, en fait, qu’une dame placée devant moi s’est retournée avec un sourire aussi éclatant que lumineux qui avait l’air de dire : « Il y a quelqu’un qui aime plus Aznavour que moi dans cette salle? » Un léger high five a conclu cet échange. En passant, la dame en question, c’était Liza Minnelli.

Les deux artistes chantent en duo.Charles Aznavour et Liza Minelli le 20 novembre 1987 à Paris Photo : AFP/Getty Images / JOEL ROBINE

Le lendemain, soit le soir de ses 80 ans (22 mai), on a eu droit à Sur ma vie, en duo avec Johnny Hallyday. Le truc impensable. Et que dire de New York, au Radio City Music Hall, en 2006, quand Aznavour a interprété Sur ma vie, cette fois, a cappella, au terme de cinq ou six rappels d’applaudissements. Délire absolu.

Aznavour n’a jamais déçu sur les planches, peu importe ce qu’il chantait, au gré de ses humeurs et de l’immensité de son répertoire sans fond. Il était un peu plus limité après ses 85 ans, certes, mais sa maîtrise de sa voix et sa science de la scène compensaient.

Coup de cœur pour l’adolescent

D’où venait cet intérêt pour un artiste né deux générations avant la mienne? Mon coup de cœur est survenu au début des années 1970, lors d’une rétrospective télévisée diffusée tardivement sur les ondes de Radio-Canada durant laquelle Aznavour interprétait la crème de la crème de ses années 60 et 70 : La bohème, Hier encore, Il faut savoir, Je m’voyais déjà, Et pourtant, Les comédiens et tutti quanti. À 12 ou 13 ans, un déluge de chansons de ce calibre, ça marque pour la vie.

Ce que j’ignorais à l’adolescence, c’est qu’Aznavour allait être l’artiste de la francophonie que j’allais voir le plus souvent sur une scène (28 concerts) et que j’allais l’interviewer avec une fréquence qui allait mener à une relation que je n’ai jamais eue avec aucun autre artiste.

Philippe Rezzonico

Quand on parle régulièrement avec un chanteur durant deux ou trois décennies, on finit par le cerner au-delà des réponses obtenues. Son respect pour le public, sa ténacité au plan professionnel, l’amour de sa famille et son désir de voir les fruits de son travail aller à ses proches (les droits d’auteur) ont été les éléments les plus essentiels de nombre de nos conversations.

Une journée avec Aznavour

Du lot, la plus marquante – et la plus longue –, a eu lieu en 2006, quand j’avais été invité à l’interviewer chez lui, dans sa résidence de Mouriès, au nord-ouest de Marseille (où il s’est éteint), en compagnie de la collègue Valérie Lessard, du quotidien Le Droit. Arrivés en matinée, nous avions passé l’avant-midi dans le studio où il composait ses chansons.

Je l’avais dit et écrit à l’époque, le seul moment où le journaliste avait cédé sa place à l’admirateur durant cette journée hors-norme était survenu à la vue du piano surplombé par trois affiches : la première affiche promotionnelle d’Aznavour, une autre du duo Roche et Aznavour et celle du film Paris au mois d’août. J’avais été tiré de ma rêverie par le bruit d’un bouchon qui sautait et par Aznavour lui-même qui me tenait un verre de vin. Surréaliste, ce moment.

Après une heure et demie d’entrevue formelle dans le studio, nous avions pris la direction d’un restaurant situé à une quinzaine de minutes de chez lui. À l’aller, Aznavour, qui était encore dans une forme exceptionnelle à l’âge de 82 ans, avait conduit ma collègue dans sa voiture deux places. Au retour, j’avais pris place dans son auto avec lui. Ce fut le quart d’heure de conversation le plus puriste entre nous relativement à de vieilles chansons qu’il n’interprétait plus depuis longtemps sur scène. Dieu que j’aurais aimé l’entendre une fois chanter Donne tes 16 ans. Ma première blonde avait 16 ans… Il avait bien rigolé.

Durant ces trois heures passées au restaurant, toutes les barrières qui restaient étaient tombées, en dépit de la présence de son agent, de son épouse Ulla et de son fils Mischa. Il n’y avait plus de chanteur légendaire, de membres de la famille ni de journalistes, mais uniquement des gens qui rigolaient en toute convivialité au hasard des conversations qui allaient des copains disparus (Charles Trenet, Gilbert Bécaud) à l’histoire, tout en passant par les grands de la politique. Discuter avec quelqu’un qui a connu tous les présidents français depuis Charles de Gaulle, ce n’est quand même pas monnaie courante.

C’est dans cette ambiance bon enfant qu’à un moment, en cherchant du regard la bouteille sur la table, je l’avais vue du côté d’Aznavour, qui, pourtant, ne buvait pas.

Et j’avais lancé, familièrement, sans réfléchir : « Charles, tu me passes la bouteille? »

Aznavour me l’avait tendue sans façon, sans jamais réaliser que je me mordais la langue pour ne pas l’avoir vouvoyé pour la seule et unique fois de ma vie. Il n’a jamais relevé la chose. Aujourd’hui, je me permets donc de la faire une deuxième fois.

Monsieur Aznavour. Charles. Mon ami. Au revoir.

Et merci pour tout.

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