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« Il ne pouvait pas y avoir pire entente pour les producteurs laitiers » du Québec, dit leur président

Lundi le 1er octobre, les producteurs de lait québécois ont accusé Ottawa de les avoir sacrifiés pour conclure un accord modernisé de l'ALENA, l'accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) Photo: Radio-Canada / Rosalie Dumais-Beaulieu
Radio-Canada

Les producteurs de lait québécois dénoncent les pertes de revenus importantes qu'ils subiront en raison de la brèche ouverte par les États-Unis dans la gestion de l'offre. Ils accusent Ottawa de les avoir sacrifiés pour conclure un traité de libre-échange injuste.

Pour Bruno Letendre, président des Producteurs de lait du Québec, l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) ne représente pas qu’une ouverture supplémentaire dans la gestion de l’offre, c’est une perte de souveraineté commerciale.

« C’est une entente qui est vraiment négative pour les producteurs. Non seulement on concède, mais le gouvernement américain vient aussi nous dire quelle politique agricole on va avoir », a dénoncé Bruno Letendre en entrevue à RDI.

Je pense que le ministère de l’Agriculture est rendu à Washington. […] Le Canada a cédé sa souveraineté comme ce n’est pas imaginable.

Bruno Letendre, président des Producteurs de lait du Québec

Les producteurs ont perdu 28 jours de revenus

Un producteur laitier prend soin de ses vaches.Un producteur laitier prend soin de ses vaches. Photo : Radio-Canada

Dimanche soir, le gouvernement du Canada a annoncé avoir conclu une nouvelle entente commerciale avec les États-Unis au terme de plus d’un an d’âpres négociations avec l’administration du président Donald Trump.

L’accord, qui prévoit notamment une ouverture de 3,59 % du marché du lait et des produits laitiers canadiens aux Américains, a mis le feu aux poudres entre les producteurs laitiers du pays et le gouvernement Trudeau, qui avait promis à plusieurs reprises qu’il ne concéderait rien dans la gestion de l’offre.

Avec les 3,59 % qu’Ottawa a cédés aux producteurs américains, c’est une ouverture de 8,79 % qui a été concédée, au total, aux producteurs étrangers par le gouvernement canadien, si on tient compte des 2 % qui ont été cédés dans le traité avec l’Europe et des 3,2 % du Partenariat transpacifique (PTP), s’est insurgé Bruno Letendre.

Les producteurs produisent du lait tous les jours, donc 9 % de 365 jours, les producteurs ont perdu 27 ou 28 jours de leurs revenus.

Bruno Letendre, président des producteurs de lait du Québec.

« C’est un mois de production de moins, et ce ne sont pas des fermes qui font des millions et des millions de bénéfices », souligne pour sa part Marcel Groleau, président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), qui arrive aux mêmes conclusions que M. Letendre.

Selon les estimations du président de l'UPA, chaque ferme laitière perdra de 10 % à 12 % de ses revenus annuels, et ce, sans que ses dépenses ou ses frais fixes diminuent.

Pour Marcel Groleau, la gestion de l'offre a manifestement été sacrifiée par Ottawa.

« C’est évident que les producteurs laitiers ont fait l’objet d’un échange contre le chapitre 19 de l’ALENA ou d’autres éléments. C’est pire que ce qui avait été négocié dans le PTP, même si on réfère à des volumes semblables pour expliquer aux gens la teneur de cette entente-là », a déploré le président de l'UPA sur les ondes de RDI.

Le lait diafiltré

En plus d’ouvrir davantage le marché canadien aux produits laitiers américains, l’AEUMC comprend aussi l’élimination de la classe 7 sur le lait diafiltré, qui fait l’objet d’un bras de fer entre Washington et Ottawa depuis des années.

Ce produit laitier mis au point aux États-Unis est utilisé dans la fabrication industrielle des yogourts, du beurre et du fromage, notamment.

Cette classe 7 permettait au Canada d’abaisser les prix du lait diafiltré afin d'inciter les transformateurs et les producteurs d’ici à choisir un produit canadien plutôt qu’américain pour fabriquer leurs yogourts et leurs fromages.

« Au début, quand leur lait diafiltré, qui est conçu pour contourner les règles, a commencé à entrer au Canada, si le gouvernement avait réagi, on n’en serait pas là aujourd’hui, a dénoncé Bruno Letendre. Il donne notre production pour avoir un produit qui a des normes plus faibles aux États-Unis. Et là, nous autres, faut compétitionner avec ça. »

On paie pour l'inaction du gouvernement et en plus, il a négocié à genoux. Et je suis généreux quand je dis à genoux.

Bruno Letendre, président des Producteurs de lait du Québec

Ottawa évoque des compensations financières

Du lait, du beurre, du fromage, de la crème et du yogourtDu lait et des produits laitiers Photo : iStock

Comme il l'a fait pour les traités commerciaux signés avec l'Europe et l'Asie, le gouvernement fédéral prévoit indemniser les agriculteurs qui seront touchés pour ces concessions sur la gestion de l'offre.

Des consultations seront menées pour déterminer la somme de l'indemnisation qui leur sera offerte, selon des sources citées par La Presse canadienne.

Mais les producteurs laitiers ne voient pas dans ces compensations financières une solution à long terme et viable. « Les producteurs de lait ne veulent pas de compensation, ils veulent produire leur lait pour les besoins canadiens selon les normes canadiennes », a déclaré Bruno Letendre.

Son collègue de l'UPA Marcel Groleau ne semble guère plus rassuré par ces promesses de compensation financière.

« J’ai hâte de voir ça… Jusqu’à maintenant, il y a eu 250 millions qui ont été annoncés pour tout le Canada suite à l’accord avec l’Europe dans un programme qui était mal foutu », a dénoncé Marcel Groleau, en ajoutant que beaucoup de producteurs n’ont absolument rien reçu depuis.

Impossible que cet accord soit bon, dit Lampron

Le président des Producteurs laitiers du Canada, Pierre Lampron, parle à la caméra.Le président des Producteurs laitiers du Canada, Pierre Lampron, est un agriculteur de lait biologique. Photo : Radio-Canada

Le président des Producteurs laitiers du Canada, Pierre Lampron, a lui aussi fait part de sa vive déception.

« Notre gouvernement nous avait pourtant assuré qu'il ne signerait pas un accord qui serait mauvais pour les Canadiennes et Canadiens », a-t-il fait valoir par voie de communiqué.

Or, estime-t-il, impossible de voir comment cet accord peut être bon pour les « 220 000 familles canadiennes qui dépendent de l'industrie laitière pour gagner leur vie ».

« L'attribution d'un accès additionnel de l'ordre de 3,59 % à notre marché laitier domestique, l'élimination de classes laitières compétitives et les mesures extraordinaires qui limiteront notre capacité d'exporter des produits laitiers auront un impact énorme non seulement pour les producteurs laitiers, mais pour tout le secteur », déplore M. Lampron.

Le modèle américain triomphe

La production de lait contribue à plus de 19 milliards de dollars annuellement au PIB du Canada et génère 3,8 milliards de dollars en revenus fiscaux aux gouvernements du pays.

Contrairement aux États-Unis, où les producteurs laitiers sont encouragés à produire toujours plus de lait grâce à des subventions de l'État, au Canada, la production laitière est étroitement contrôlée et ajustée pour éviter que les agriculteurs ne produisent plus de lait que la demande. C'est ce qu'on appelle la « gestion de l'offre ». Ce système évite le gaspillage et une baisse des prix du lait sur les marchés en raison d'une trop grande abondance.

Aux prises avec d’énormes quantités de lait que leurs producteurs doivent détruire faute de marché pour l’écouler, les lobbys et les politiciens américains réclament depuis des années l’ouverture du marché canadien pour y vendre leurs produits, ce à quoi s'opposent farouchement les producteurs canadiens.

Le président des États-Unis, Donald Trump, réclamait à l'origine l'abolition pure et simple du système de gestion de l'offre.

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