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L’interminable guerre des ponts entre Windsor et Détroit

Une photo montre le pont Ambassadeur qui enjambe la rivière Détroit vu du côté de Windsor en Ontario avec les drapeaux canadien et américain.
Le pont Ambassadeur qui enjambe la rivière Détroit vu du côté de Windsor en Ontario Photo: Radio-Canada / Marc Godbout
Radio-Canada

Les travaux du plus important projet d'infrastructure transfrontalier de l'histoire du pays sont sur le point de commencer. Le pont international Gordie-Howe coûtera au Canada plus de 6 milliards de dollars. Mais derrière ce mégaprojet se cache une longue bataille qui n'est peut-être pas terminée.

Un texte de Marc Godbout

Dans une aire de repos pour camionneurs, à 12 kilomètres de la frontière canado-américaine, la frustration est palpable. Parmi les routiers, Dave Walker déplore une autre semaine qui s'annonce difficile.

« C’est un cauchemar. Une heure et demie pour traverser le pont et presque deux heures pour revenir », lance-t-il.

Le pont, encore le pont. Difficile d’imaginer que le plus important corridor commercial entre le Canada et le États-Unis, qui doit relier Windsor et Détroit, repose sur un seul lien pour le transport de marchandises.

Tous les jours, jusqu’à 11 000 camions peuvent emprunter le pont Ambassadeur. Ils transportent annuellement pour plus de 125 milliards de dollars de marchandises.

Une photo de Dave Walker devant son camionLe camionneur Dave Walker Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Dave Walker fait ce trajet depuis 40 ans.

Ce pont est en mauvais état et c’est pire que jamais, on est pris en otage.

Dave Walker, camionneur

Le pont Ambassadeur, construit en 1929, est 33 ans plus vieux que le pont Champlain à Montréal, qui est pourtant en fin de vie. Mais au-delà de l’âge apparaît une réalité à la fois unique et complexe. Le Canada a peu, sinon aucun contrôle sur cette infrastructure stratégique.

Ce pont à péage est le seul des 25 liens transfrontaliers entre les deux pays détenus par des intérêts privés.

Des camions-remorques sont immobilisés sur le pont Ambassadeur.Des camions-remorques sont immobilisés sur le pont Ambassadeur Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Un pont canadien à tout prix

Officiellement, le projet d’un deuxième lien au-dessus de la rivière Détroit est sur la table du gouvernement canadien depuis plus d’une décennie. En juin 2012, un Stephen Harper déterminé avait même déclaré qu'il s'agissait de la pièce d'infrastructure la plus importante que le gouvernement achèverait pendant son mandat.

Il a toutefois vite trouvé sur son chemin un milliardaire américain prêt à tout pour protéger son monopole : son pont Ambassadeur.

Le changement de gouvernement à Ottawa n'a surtout pas ralenti l’ardeur du fédéral. C’est finalement avec quatre ans de retard que la construction du pont international Gordie-Howe devrait débuter.

La nouvelle structure sera dotée de six voies, deux de plus que le pont Ambassadeur.

Beaucoup d’étapes ont été franchies. On est passé à un point de non-retour.

François-Philippe Champagne, ministre de l’Infrastructure et des Collectivités

La facture est fraîchement révisée à 5,7 milliards de dollars. Il faut aussi ajouter les 559 millions déjà investis dans ce projet.

Une photo montre l'endroit du pont international Gordie-Howe du côté canadien.C'est au bout de cette route du côté de Windsor en Ontario que doit être érigé le pont international Gordie-Howe. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Une particularité illustre à elle seule la volonté d’Ottawa. Le Canada et l’État du Michigan se sont mis d’accord sur la construction d’un deuxième pont. Mais en pleine crise financière, le manque d’appétit politique aux États-Unis pour financer cet ambitieux projet en a compliqué le montage financier.

Ottawa a donc choisi d'assumer à lui seul la majeure partie des coûts des deux côtés de la frontière, allant même jusqu'à acheter des terrains aux États-Unis.

Pour rentabiliser son investissement, le gouvernement optera pour une formule de péage imposé aux utilisateurs. Ottawa a confié au consortium Bridging North America la construction, l’entretien et l’exploitation du pont pendant 30 ans.

Un vieux milliardaire et son pont

Au coeur de cette histoire se trouve un personnage clé, un homme de Détroit plutôt discret, mais considéré depuis fort longtemps comme un ennemi par Ottawa.

Matty Moroun et sa famille détiennent le plein contrôle du pont Ambassadeur depuis 1979, après avoir mis la main sur 25 % des actions détenues par le célèbre investisseur Warren Buffet.

À 91 ans, Moroun mène une sorte de guérilla judiciaire contre Ottawa, ce qui explique en bonne partie les nombreux reports entourant la construction du pont Gordie-Howe.

Une photo du milliardaire américain Manuel « Matty » Moroun prise en avril 2010Le milliardaire américain Manuel "Matty" Moroun photographié en avril 2010 Photo : The Associated Press / Carlos Osorio

Son objectif : empêcher coûte que coûte la concurrence. Et pour conserver son monopole, qui lui rapporte au moins 70 millions de dollars par an, les Moroun proposent de construire leur propre structure de remplacement.

Or, Ottawa lui a imposé une série de conditions rendant très difficiles ses chances de succès.

L’éditeur Chris Edwards de Windsor, qui connaît assez bien la famille du milliardaire, suggère à Ottawa de ne pas crier victoire trop rapidement.

Les Moroun vont se battre jusqu’au bout pour empêcher la construction du nouveau pont. Ils sont rusés et n’ont certainement pas dit leur dernier mot.

Chris Edwards, éditeur

Et justement, Matty Moroun mène une nouvelle offensive. Il tente de convaincre Donald Trump de freiner la construction du pont Gordie-Howe.

De son côté, Ottawa refuse de se montrer déstabilisé. « On peut comprendre que ses intérêts sont les siens. Nous, comme élus, notre intérêt, c’est l’intérêt public », a indiqué le ministre fédéral de l’Infrastructure, François-Philippe Champagne.

Lors de son premier tête-à-tête avec Justin Trudeau, en février 2017, le président américain nouvellement élu avait clairement signifié son appui au projet. Mais c’était avant que les relations ne se détériorent.

Dans l’état actuel des choses, Ottawa pourra-t-il compter encore longtemps sur l’appui de la Maison-Blanche?

Le directeur de l'Institut transfrontalier de l'Université de Windsor, Bill Anderson, hésite avant de répondre. « Tout ça est plutôt délicat surtout dans le contexte actuel », admet-il.

« Le président Trump s’est fait élire en promettant de construire des infrastructures, il devra montrer quelque chose tôt ou tard quitte à en prendre le crédit. »

Une photo montrant le président américain Donald Trump et le premier ministre canadien Justin Trudeau lors de leur rencontre dans le bureau ovale le 13 février 2017.Le président américain Donald Trump et le premier ministre canadien Justin Trudeau lors de leur rencontre dans le Bureau ovale le 13 février 2017 Photo : The Canadian Press / Sean Kilpatrick

2024?

En théorie, le pont Gordie-Howe doit entrer en service à la fin de 2024, selon le nouvel échéancier. Dans les aires de repos pour camionneurs le long de l’autoroute 401, cependant, ce grand projet a depuis longtemps été rebaptisé « le pont qui ne mène nulle part ».

Si certains ont maintenant un peu d’espoir, d’autres restent encore particulièrement sceptiques.

Avant de reprendre la route et d’affronter la difficile traversée du pont Ambassadeur, Dave Walker lance : « Avant, il n’y avait qu’un seul joueur imprévisible, Moroun. Maintenant, il y en a deux. »

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