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Leon Bridges, l'incarnation de la néo-soul

Le chanteur Leon Bridges chante au micro du Moody Theatre, le 2 septembre 2018, lors d'un concert à Austin, au Texas.
Quiconque ayant vu de vieilles images d'Otis Redding en concert ne pouvait penser qu’à la vedette de Stax Records en apercevant Leon Bridges sur scène. Photo: Associated Press / Laura Roberts
Radio-Canada

CRITIQUE – Ray Charles, Sam Cooke, James Brown, Aretha Franklin et Otis Redding ont été les figures emblématiques qui ont défini la soul. Mais qui en est le porte-étendard en 2018? Ma foi, ça pourrait bien être Leon Bridges.

Un texte de Philippe Rezzonico

Le jeune Américain était de retour à Montréal, vendredi, un peu plus de deux ans après son dernier passage lors de la tournée du très célébré disque Coming Home qui l’a révélé. Cette fois, c’est le nouveau Good Thing et la réputation des dernières années qui a valu à Bridges une salle Wilfrid-Pelletier bien remplie.

Trois années se sont écoulées entre les deux disques, et pourtant, nous avons l’impression que Bridges a fait un saut d’une dizaine d’années dans l’espace-temps soul. Pour Coming Home, Bridges portait des tenues vestimentaires chic qui rappelaient le tournant des années 1950-1960. Son approche musicale était, à s’y méprendre, calquée sur celle de Cooke, et baignait dans une ambiance sonore gospel et soul.

Vendredi soir, il s’est présenté sur scène tout de noir vêtu, dans un genre décontracté qui illustre mieux la période de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Logique, finalement, quand on sait que les compositions du nouvel album font la part belle à un soul teinté de R&B et de funk qui nous rappelle les beaux jours d’Otis Redding et d’un jeune Marvin Gaye.

Engagé, presque fiévreux, Bridges a lancé son concert avec If It Feels Good (Then It Must Be). Pieds distancés bien campés au sol, mains sur le micro : l’Américain originaire de Fort Worth a donné le ton d’une prestation qui s’annonçait plus musclée que par le passé. On reconnaissait sur scène une partie de la gestuelle que l’artiste exhibe dans le clip de cette même chanson.

L’enchaînement avec la puissante Bad Bad News et ses effluves jazz était digne de mention et semblait être le prolongement des 40 minutes de musique essentiellement instrumentale du trio texan Khruangbin  (Nouvelle fenêtre): des grooves bien sentis qui frappent au-dessous de la ceinture et qui donnent une envie irrépressible de danser.

Des tas de jeunes spectatrices ont commencé à le faire dès le début du concert, en quittant leur siège afin d’aller se placer dans les allées, sur les flancs du parterre à Wilfrid-Pelletier. Trois d’entre elles placées à côté de moi ont failli s’évanouir dès les premières notes de Coming Home, le tube planétaire de Bridges qu’il a interprété dès la première demi-heure.

Bien servi par deux disques qui regorgent de bonnes chansons, Bridges n’était pas dans l’obligation de conserver des chansons de gros calibre pour les rappels. Qui plus est, ce n’est pas tant ce qu’il chante, mais la façon dont il le fait qui attire l’attention. Et avec lui, une ballade langoureuse fait autant d’effet sur le public qu’une chanson rythmée propice à la danse.

Il est difficile de trouver un meilleur exemple que Beyond, cette fabuleuse chanson où Bridges se demande si la jeune femme qu’il désire est celle de sa vie. Le clip de cette chanson est remarquable, et quiconque n’ayant pas envie d’être amoureux en l’entendant devrait songer à consulter. Moment magique.

On a beau repérer des tas d’influences allant des années 1950 aux années 1970 dans les chansons de Bridges, ses compositions ont le mérite d’avoir une touche contemporaine. Elles ne sont pas des copies des monuments du passé.

Des artistes noirs, comme Raphael Saadiq, et blancs, tel James Hunter, ont offert dans le passé des chansons qui auraient pu être écrites dans les années 1950 ou 1960. Sur scène, Bridges respecte les codes de l’idiome soul, mais il se distance de ses collègues plus âgés.

On entend et on ressent le funk dans Ana, Hold On et Flowers, mais le solide groupe (4 musiciens, 3 choristes) n’est pas aussi explosif que les défunts Funk Brothers. Il y n’a pas de section de cuivres avec Bridges, sinon un saxophone que l’on entend, ça et là, comme durant Georgia To Texas. Bref, on est dans l’esprit de Stax, mais on n’est pas chez Stax. Tout est une question de dosage et on aurait aimé une sono plus adéquate pour mieux nous faire apprécier le tout.

Il y a quand même un parallèle qui tient la route au regard du passé. Quiconque ayant vu de vieilles images d'Otis Redding en concert ne pouvait penser qu’à la vedette de Stax Records en apercevant Bridges. Ce dernier était hyperactif sur les planches et il semblait mû par une dynamo invisible. Cela était particulièrement vrai lorsqu'il a courtisé les spectatrices du regard durant une excitante You Don’t Know.

Là où Bridges se surpasse, c’est quand il continue à accaparer l’attention avec Lisa Sawyer (sa mère) après avoir fait danser la foule à Wilfrid-Pelletier du parterre jusqu’au dernier balcon. Tour de force.

Il a conclu la soirée sur cette même dualité : interprétation tout en douceur de la splendide River que Sam Cooke n’aurait pas reniée et enchaînement avec la frénétique Mississippi Kisses durant laquelle Bridges était aussi déjanté que Redding l’était à la fin de Try a Little Tenderness lors de la tournée Stax-Volt de 1967.

Alors? Leon Bridges est-il le « Monsieur Soul », comme le fut Sam Cooke? Le « Soul Brother no 1 », comme le fut James Brown? Et si on y allait pour Monsieur néo-soul? En 2018, ça semble tout à fait indiqué.

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