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analyse

L’Aquarius, révélateur des contradictions européennes

Des hommes assis dans un bateau munis de vestes de sauvetage.

Des migrants secourus en mer par l'équipage de l'Aquarius et l'organisme Médecins sans frontières.

Photo : Reuters / Guglielmo Mangiapane

Jean-François Bélanger

La vocation de l'Aquarius est de sauver des vies en mer Méditerranée. Une mission qui, à première vue, devrait faire consensus. Mais le navire s'est une nouvelle fois cette semaine retrouvé au centre d'une polémique mettant en évidence les incohérences européennes en matière d'immigration.

C’était, a priori, un sauvetage comme un autre. Un appel reçu dans la nuit de samedi à dimanche. Un bateau de bois qui menaçait de chavirer avec 47 personnes à bord.

Cette intervention de l’Aquarius a cependant peut-être sonné le glas de sa mission de sauvetage en mer. Car les passagers de cette coque de noix se sont retrouvés au milieu d’un duel entre l’équipage du navire humanitaire et les garde-côtes libyens.

Arrivé en deuxième, alors que le sauvetage est déjà en cours, le navire de la garde côtière donne l’ordre aux marins de l’Aquarius de ne pas intervenir et de quitter la zone immédiatement.

Un refrain connu pour les sauveteurs, car au cours des derniers mois, grâce à l’appui financier et technique de l’Italie, les autorités libyennes interceptent et ramènent de plus en plus de migrants vers la Libye.

Guerre de juridiction en mer

Des migrants sur une embarcation de fortune.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des dizaines de migrants entassés sur un bateau pneumatique en pleine mer avant d'être abordés par l'équipage de l'Aquarius.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Une situation qui bafoue cependant le droit maritime international aux yeux des ONG SOS Méditerranée et Médecins sans frontières. Car les règles, en cas de sauvetage en mer, obligent de débarquer les rescapés dans un port sûr. Or, la Libye, selon l’ONU, est actuellement tout sauf un endroit sécuritaire pour les migrants qui s’y trouvent.

Cette journée-là, l’affrontement s’est terminé à l’avantage de l’équipage de l’Aquarius, qui a récupéré les 47 passagers du bateau de bois parmi lesquels figurent 17 mineurs. Mais en repartant, les Libyens ont lancé un avertissement : « Vous n’avez pas respecté nos instructions. Vous allez avoir de gros problèmes. »

Au sein de l’équipage de l’Aquarius, beaucoup cette journée-là ont eu l’impression d’avoir fait leur dernier sauvetage.

Car le nouveau gouvernement italien, élu au printemps, a fait de la lutte contre l’immigration sa priorité. Et tous les moyens semblent bons pour juguler le flot de migrants à ses frontières. Depuis le début de sa mission, pour des raisons pratiques et géographiques, l’Aquarius avait choisi Catane en Sicile comme port d’attache. Mais depuis juin, Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur, lui refuse l’accès aux ports italiens.

Marchandage politique

Un homme et deux femmes regardent un téléphone.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des migrants tentent d'établir une connexion téléphonique sur le pont de l'Aquarius.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Chaque opération de sauvetage débouche désormais sur un étrange marchandage entre pays européens pour déterminer qui acceptera d’accueillir le navire et ses passagers rescapés. Cette semaine encore, en raison de sa proximité avec la zone de sauvetage, la petite île de Malte a finalement accepté de servir de lieu de débarquement, mais en posant des conditions encore plus contraignantes que la dernière fois. Interdiction pour l’Aquarius d’entrer sur le territoire de Malte.

Obligation de transférer les rescapés vers un navire maltais en eaux internationales. Et Malte n’accueille aucun migrant, les autorités se contentent de leur permettre le transit vers les pays qui ont accepté d’étudier leur demande d’asile.

La France réticente

Des migrants dorment sur le  pont de l'Aquarius.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des migrants dorment sur le pont de l'Aquarius.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

La France qui faisait la leçon à l’Italie en juin, lui reprochant de fermer la porte à l’Aquarius, a une nouvelle fois opposé une fin de non-recevoir à la demande de SOS Méditerranée de débarquer ses passagers au port de Marseille.

Interrogé sur ses motivations, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Emmanuel Macron a justifié la réticence de la France par les tensions qui règnent dans le pays sur la question migratoire.

« Si je me mets à dire que la France devient le port d'accueil de tous les bateaux qui partent d'Afrique […] ce n'est pas soutenable même politiquement en France pour nos propres équilibres parce que tous celles et ceux qui légitimement sont inquiets par la force des migrations […] diront : "on a là un président qui ne nous protège pas comme il le devrait", et ils auraient raison. »

La saga de l’Aquarius met donc encore une fois au grand jour les contradictions européennes en matière de migration.

L’Union n’a pas de politique commune en ce sens et tous les grands sommets consacrés à cette question n’ont pas réussi à venir à bout du fait que les pays membres ont des intérêts divergents et que les idéologies de leurs leaders sont souvent aux antipodes.

Emmanuel Macron a eu beau agiter le spectre de sanctions financières pour des pays comme la Hongrie et la Pologne qui ne remplissent pas leurs obligations de solidarité européenne en acceptant de recevoir leur juste part de migrants, rien n’y a fait.

Les gouvernements européens marchent sur des oeufs

Des migrantes à bord de l'Aquarius. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des migrantes prennent la pose sur le pont de l'Aquarius après avoir été secourues en mer.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Car l’afflux migratoire a suscité bien des craintes au sein des populations européennes; craintes savamment orchestrées par les leaders populistes d’extrême droite déjà au pouvoir ou ceux qui menacent le pouvoir en place.

Angela Merkel a failli en faire les frais lors des dernières élections législatives en Allemagne. Et si Emmanuel Macron est si prudent soudainement concernant les migrants, c’est en raison des élections européennes de mai 2019 qui pourraient bien consacrer une forte poussée du Rassemblement National de Marine Le Pen.

Au milieu de l’échiquier politique européen, l’Aquarius est devenu une patate chaude, un symbole de la crise migratoire. Mais alors que l’afflux de migrants en Méditerranée est en baisse de 80 % par rapport à l’année précédente, le problème de leur accueil en Europe est loin d’être aussi criant qu’il ne l’a déjà été. En ce sens, si crise il y a, elle est bien davantage politique que migratoire.

C’est donc à une partie de poker menteur que se livrent les leaders européens sur la question des migrations. L’Aquarius en est le bouc émissaire et les migrants en sont les otages.

Des bâtons dans les roues

Le navire de SOS Méditerranée et de Médecins sans frontières étant privé de son pavillon du Panama à la suite des pressions de l’Italie, il ne pourra plus naviguer ni remplir sa mission avant de retrouver un nouveau pays qui accepte de l’immatriculer.

L’Aquarius était le dernier bateau humanitaire consacré au sauvetage présent en mer Méditerranée.

D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1730 migrants sont morts noyés en Méditerranée depuis le début de l’année 2018.

International