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L’armée canadienne bombardée de fausses nouvelles en Lettonie

Des véhicules militaires transportent des soldats canadiens

Des soldats canadiens lors d’un exercice militaire en Lettonie, en 2018

Photo : Reuters / Ints Kalnins

Radio-Canada

Un commandant en sous-vêtements féminins, une quinzaine de faux morts en Ukraine : les militaires canadiens déployés au sein des forces alliées de l'OTAN sont dans une lutte de tous les instants contre la désinformation. Montrée du doigt, la Russie se défend.

Par Gino Harel et Luc Tremblay d’Enquête

En juin 2017, 450 militaires canadiens ont débarqué au camp Adazi en Lettonie. Ils y ont rejoint des centaines de militaires de huit autres pays dans le cadre d’une mission de l’OTAN aux portes de la Russie.

À leur arrivée, ce n’est pas tant un adversaire sur le terrain qu’ils ont eu à combattre, mais un ennemi inhabituel, qui leur réservait un accueil pour le moins particulier. Des médias russophones se sont mis à diffuser de fausses informations. L’un d’eux a publié une manchette avec un revenant : l’ancien haut gradé canadien Russell Williams, condamné pour meurtre et emprisonné depuis 2010.

Le site a publié de vieilles photos sordides qui avaient fait les manchettes à l’époque. Le média a même poussé l’audace jusqu’à le présenter comme « le commandant de la plus grande base de l’Aviation royale canadienne », alors qu’il a pourtant été expulsé de l’armée il y a des années.

Ils utilisaient la photo de Russell Williams en sous-vêtements féminins pour démontrer que les soldats canadiens sont tous comme ça.

Colonel Josh Major, commandant de la force opérationnelle de l’armée canadienne en Lettonie

Le colonel Major y voit une des nombreuses tentatives de désinformation subies par les militaires canadiens depuis un an.

Russell Williams est escorté par des policiersAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Russell Williams à la suite de son arrestation, en 2010

Photo : Reuters / Fred Thornhill

Puisqu’une grande partie des Lettons parlent russe, ce genre de nouvelle peut toucher un vaste lectorat. Or, l’appui des populations locales est important lorsque l’OTAN fait des exercices sur le territoire de ses pays membres. Cela est « fondamental », estime le chef des communications stratégiques militaires de l’OTAN, Mark Laity. « Il faut [que les populations locales] appuient l’OTAN, parce que ce sont elles qui financent ses budgets et qui fournissent les soldats. »

Pourquoi le Canada serait-il visé par une campagne de désinformation?

« Des gens vont vouloir influencer le Canada, sans aucun doute. Le Canada est une nation de l’OTAN et un membre du G7 », ajoute Mark Laity.

Quand vous avez des fractures au sein d’une société, les fausses nouvelles et les campagnes de désinformation sont particulièrement dangereuses, parce qu’elles peuvent élargir ces fissures.

Mark Laity, chef des communications militaires de l’OTAN

Un autre exemple de désinformation, selon l’armée canadienne, est une série d’articles en russe publiée par une demi-douzaine de médias sur Internet, qui laissent entendre que la présence de soldats du Canada à Riga fait augmenter le prix des loyers. Selon ces textes, la mission de l’OTAN en Lettonie a réduit la disponibilité des logements.

L'article est accompagné d'une photo montrant des militaires canadiens.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« Les militaires canadiens ont fait augmenter les prix des logements à Riga », titre cet article écrit en russe

Photo : Capture d’écran du site Bb.lv

Selon le colonel Major, le nombre de militaires canadiens en Lettonie qui habitent en ville, et non au camp Adazi, se chiffre à une dizaine, et moins de cinq d’entre eux résident à Riga.

De faux morts

L’armée canadienne est aussi présente en Ukraine, un autre pays limitrophe de la Russie. Le 15 juin 2017, trois sites ont annoncé la mort de 12 soldats canadiens dans des combats dans la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Ce coin de pays est en proie, depuis plusieurs années, à un conflit qui oppose des forces séparatistes aux autorités ukrainiennes.

Les échos de cette fausse nouvelle visant les militaires canadiens se sont rendus jusqu’en Lettonie.

C’est un exemple parfait de désinformation. Il n’y a pas de présence canadienne au Donbass. Notre présence est en fait très loin de ce secteur.

Colonel Josh Major

Un des articles sur ces 12 faux morts en Ukraine a été publié par le site Novorossia Today. Le texte est accompagné de trois photos de cercueils canadiens, sans aucune indication sur la source de ces clichés.

L'article est accompagné d'une photo de militaire transportant un cercueilAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Article sur la mort de 12 Canadiens en Ukraine. Cette information est fausse.

Photo : Novorossia Today

L’article affirme aussi : « Trudeau veut que d’autres [soldats] reviennent à la maison dans des cercueils recouverts d’un drapeau. »

Or, une simple recherche sur Internet démontre que la première photo a été prise en Irak en 2015.

Des militaires canadiens transportent un cercueilAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Article de Radio-Canada concernant la mort du sergent Doiron, en Irak

Photo : Radio-Canada

La deuxième image provient des funérailles du caporal Nathan Cirillo à Hamilton, en Ontario, en 2014. Enfin, la troisième remonte à 2008, lors d’une cérémonie en France en l’honneur d’un Canadien disparu en 1944.

En mai dernier, un site qui se présente comme une agence de presse a annoncé la mort d’autres militaires canadiens, toujours dans l’est de l’Ukraine. Cette fois, trois soldats auraient perdu la vie. L’information a été reprise par une quinzaine de médias russophones, dont au moins un financé par Moscou.

La nouvelle a vite été démentie par l’armée canadienne.

Le colonel Josh Major assure qu’il n’y a pas eu de morts canadiens en Ukraine. Si cela avait été le cas, l’information aurait été publique. « On a des procédures à suivre. Les membres de la famille seraient d’abord avisés. Ensuite, il y aurait une annonce médiatique, par souci de transparence pour la population canadienne », explique-t-il.

Trudeau dénonce la Russie

En avril dernier, le premier ministre Justin Trudeau a été cinglant envers la Russie lorsqu’il a été appelé à commenter l’expulsion de quatre diplomates russes du Canada. Il a dénoncé la « propagande [russe] pour influencer l’opinion publique », en donnant l’exemple de la présence canadienne en Lettonie.

Nos troupes en Lettonie subissent présentement une vague d’ingérence et de propagande de la part de la Russie.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada
Le premier ministre du Canada serre la main à des militaires de l'OTANAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Justin Trudeau à la rencontre des militaires à Adazi, en Lettonie

Photo : Associated Press / Roman Koksarov

« Ils utilisent toutes sortes de ruses contre nous », soutient le chef des communications stratégiques militaires de l’OTAN, Mark Laity, qui estime qu’il se joue une véritable confrontation de l’information entre les pays occidentaux et la Russie.

L’ambassadeur russe réplique

Dans une déclaration écrite envoyée à Radio-Canada, l’ambassadeur russe au Canada, Alexander Darchiev, soutient que son pays ne « cherche pas de confrontation avec l’Occident ». La Russie regrette que le « récit arbitraire antirusse plein de mensonges et de contrefaçons, nourri par les “faucons” russophobes et instigateurs de guerre, défie le pragmatisme et le bon sens de certaines élites occidentales, y compris au Canada », ajoute-t-il.

L'ambassadeur qualifie « d’agressif » l’accroissement des forces militaires du bloc occidental, soulignant que les troupes canadiennes sont maintenant déployées aux portes de son pays.

La Russie n’a pas d’intention cachée, dit-il.

Les Russes sont aussi montrés du doigt pour leur rôle allégué dans la dernière élection présidentielle américaine, en 2016. Pas moins de 25 individus et entreprises russes font maintenant face à la justice américaine.

La moitié d’entre eux se seraient ingérés dans le système électoral américain, en diffusant divers messages sur des comptes de réseaux sociaux.

Un autre groupe d’accusés, relié aux services de renseignement russe, aurait infiltré la messagerie de courriels du Parti démocrate et de la campagne d’Hillary Clinton pour en diffuser le contenu.

En France, le président français Emmanuel Macron a publiquement critiqué des médias russes parce qu’ils auraient, selon lui, diffusé des contre-vérités dans le cadre de sa campagne électorale de 2017.

Pour le stratège des communications militaires de l’OTAN, Mark Laity, il y a des preuves que les Russes se sont ingérés dans les élections de certains pays.

De son côté, la Russie nie toute intervention du genre.

« La Russie ne s'est jamais ingérée et ne s'ingérera jamais dans les élections d'autres pays, car c'est contraire aux principes fondamentaux de la politique étrangère russe », affirmait en janvier dernier la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova.

« Ceux qui font de la désinformation sur les réseaux sociaux le font parce que ce n’est pas cher et qu’on peut le nier. C’est ça qui est horrible! », dénonce Mark Laity.

À son avis, les Russes calculent que les risques de faire de la désinformation sont moindres que les bénéfices qu’ils croient pouvoir en retirer. « Je crois que le Canada devrait prendre ça au sérieux, comme tout autre pays, d’ailleurs », conclut-il.

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