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Journalisme : les femmes, les pigistes et les reporters locaux sont les plus à risques

L'image d'une femme est retransmise sur écran géant à une assemblée réunie dans un studio de Radio-Canada pour une conférence.

La correspondante de Radio-Canada pour le Moyen-Orient, Marie-Ève Bédard, participe à partir de Beyrouth à une conférence sur le journalisme et le terrorisme tenue à la maison de Radio-Canada à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Karine Ladouceur

Radio-Canada

Qu'ils soient correspondants à l'étranger ou à l'œuvre dans leur propre pays, rattachés à un média ou pigistes, hommes ou femmes, les journalistes courent des risques lors de conflits armés et d'attaques terroristes, mais aussi lors de situations de corruption, de crimes ou de violations des droits de la personne. Le point sur les dangers du métier, en 2018.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Des reporters d'expérience et de renom ont échangé, mardi, à Montréal, sur les périls qui les guettent dans un monde devenu « plus complexe et plus dangereux », comme l'a affirmé la directrice générale de l'information de Radio-Canada, Luce Julien, en ouverture de cette discussion instiguée par la société d'État. La conférence réunissait Marie-Eve Bédard, correspondante de Radio-Canada pour le Moyen-Orient, son homologue de CBC News Derek Stoffel, Hannah Storm de l'International News Safety Institute (INSI) et Jean-Paul Marthoz, auteur du manuel publié par l'UNESCO Les médias face au terrorisme.

Animée par Michel Desautels, la conférence Médias, terrorisme et autres violences a illustré qu'il ne suffit plus aux journalistes d'arborer les mentions « TV » ou « Presse » sur leur veste pour bénéficier d'une certaine protection. Ces vestes, qui commandaient autrefois le respect, sont maintenant « une cible », d'expliquer Hannah Storm, qui fut journaliste pour la BBC et Reuters avant de diriger l'INSI, organisation londonienne qui se consacre à la sécurité des journalistes dans le monde.

À ce jour, Reporters sans frontières affirme que 56 journalistes ont péri cette année, principalement dans les pays suivants : Mexique, Afghanistan, États-Unis, Syrie et Inde. De l'avis d'Hannah Storm, c'est la première fois que les États-Unis se classent aussi haut dans ce triste palmarès. En 2017, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) avait estimé qu'au moins 81 journalistes avaient péri en devoir.

La nature de la guerre a changé

Terrorisme

Tout acte commis dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves à des civils ou à des non-combattants, qui a pour objet, par sa nature ou son contexte, d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte ou à s’abstenir de le faire.

Définition de l'Organisation des Nations unies, telle que rapportée dans « Les médias face au terrorisme »

On ne couvre plus les conflits comme avant, parce que la « nature de la guerre et des conflits a changé » selon Jean-Paul Marthoz. Ce dernier affirme que, du temps où il était reporter à l'international dans les années 1980 au Nicaragua, il ne risquait guère de se faire enlever. « Les groupes rebelles avaient une idéologie qu'on comprenait et n'étaient pas hostiles, automatiquement, au journalisme capitaliste que je représentais [bien que] c'étaient des guérillas marxistes. Et les gouvernements faisaient un peu attention », parce qu'ils espéraient l'appui des gouvernements démocratiques.

Aujourd'hui, poursuit M. Marthoz qui est aussi chroniqueur au journal Le Soir en Belgique, on ne peut plus parler de « rebelles » en ce qui a trait aux terroristes. Ce serait « un mot trop noble pour les désigner », dit-il. Aux yeux de ces groupes, les journalistes sont des « suppôts de Satan, des ennemis » et ils n'ont même pas besoin d'eux pour parler de leur cause, dit en substance M. Marthoz, puisque ces organisations semant la terreur s'occupent elles-mêmes de leur « politique de communication ».

L'État islamique ou Al-Qaïda se moquent totalement de nous [...], ils nous dépassent, ils nous contournent.

Jean-Paul Marthoz, journaliste, chroniqueur et auteur
Deux femmes et trois hommes assis, sur une estrade, devant des spectateurs pour une conférence filmée par un caméraman Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Luce Julien, Michel Desautels, Hannah Storm, Jean-Paul Marthoz et Derek Stoffel lors de la conférence Média, terrorisme et autres violences à Radio-Canada

Photo : Radio-Canada / Karine Ladouceur

De courroie de transmission qu'ils sont censés être, les journalistes deviennent des cibles, « des otages » et participent malgré eux à la trame de l'histoire.

Certains gouvernements cultivent aussi le mépris de la gent journalistique, affirme pour sa part Derek Stoffel de CBC  : « Ils s'en fichent, qu'un journaliste publie sur Twitter qu'il n'a pas obtenu l'accès » à telle ou telle zone, déplore-t-il, ajoutant qu'il est de plus en plus ardu d'avoir accès aux gens et à leurs histoires.

Pigistes et journalistes locaux en péril

Si les journalistes rattachés à de grands réseaux comme Radio-Canada courent des dangers, les pigistes – nombreux en ces temps de compressions budgétaires – en courent encore plus.

Ces « soutiers », ces « nouveaux prolétaires de l'information », comme les décrit M. Marthoz, prennent mille risques pour se faire un nom, armés d'un équipement ultraléger rendu possible par les avancées technologiques.

À risques également : les journalistes nationaux et locaux qui couvrent bravement la corruption, la guerre au trafic de drogue, les violations des droits de la personne et autres violences. Les journalistes étrangers ne représentent que 15 à 20 % des journalistes qui sont tués dans l'exercice de leurs fonctions, dit M. Marthoz. La majorité des victimes sont des journalistes nationaux, locaux. Or, ce sont ceux-là mêmes qui fournissent à leurs collègues de l'international « la matière première de l'information, des accès et même une forme de protection, de par leur connaissance du pays », dit-il encore.

Beaucoup de ces collègues des médias nationaux et locaux ne travaillent pas en zones de guerre. Ils n'en sont pas moins « sélectionnés, ciblés et abattus », dénonce M. Marthoz. Ou bien ils sont emprisonnés, comme c'est le cas au Myanmar où deux journalistes de Reuters ont été condamnés à sept ans de prison pour « atteinte au secret d'État ». « Ils ne faisaient que leur métier », dit Jean-Paul Marthoz.

Des femmes qu'on veut faire taire

En 2011, place Tahrir au Caire, une journaliste vedette du réseau CBS a été battue et victime d'agression sexuelle, le tout au milieu d'une foule survoltée à l'occasion des célébrations saluant la chute du président Hosni Moubarak. Après ce qui est arrivé à Lara Logan de CBS, Hannah Storm s'est attristée de constater qu'on remettait en question la présence des femmes reporters dans des zones à risques.

Hannah Storm estime que les médias sociaux « amplifient plus facilement » les risques auxquels font face les journalistes.

Elle cite les résultats d'une enquête menée conjointement par l'International Women's Media Foundation et TrollBusters, qui révèle que près du tiers des 600 femmes journalistes ayant participé à cette enquête, au printemps dernier, songent à renoncer à leur métier en raison de menaces et d'attaques dirigées contre elles, en ligne. De toutes celles qui disent avoir été victimes de ces menaces et attaques, 40 % affirment s'abstenir désormais de couvrir certains sujets.

Un regard différent sur certaines réalités

Marie-Eve Bédard, journaliste à Radio-Canada depuis 1996, a couvert l’actualité internationale sur tous les continents; des attentats terroristes du 11 septembre aux guerres d'Irak et d'Afghanistan, en passant par le printemps arabe dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Participant à la conférence à partir de Beyrouth, où elle est basée, Marie-Eve Bédard a soutenu que quantité d'autres femmes reporters sont sur le terrain au Moyen-Orient, notamment au sein d'Al-Jazeera English.

Certes, le fait d'être une femme rend la tâche journalistique plus périlleuse par moments, « parce qu'on n'est pas tout le temps dans une chambre d'hôtel verrouillée à clé », dit Marie-Eve Bédard. Malgré tout, cela lui « donne accès à toutes sortes de choses », lui permettant de rapporter des réalités qui échapperaient peut-être à un regard masculin, souligne la reporter.

Et la violence sur le terrain n'est pas uniquement dirigée contre les femmes, rappelle la correspondante de Radio-Canada. En février 2011, son caméraman – et conjoint dans la vie – Sylvain Castonguay a lui aussi été tabassé sur la place Tahrir.

Des médias plus aguerris

Les médias disent avoir appris au fil des années, des crises et des attaques, à naviguer dans l'univers mouvant de ces violentes actualités. Luce Julien, qui dit « gérer des rédactions depuis 1997 », qualifie de « décision parmi les plus stressantes » celles où elle a dû évaluer le niveau de dangerosité pour les reporters et réalisateurs sur le terrain.

« Aujourd'hui, on est beaucoup mieux équipés », dit-elle, rappelant que durant la guerre du Golfe ou au début des années 2000, « on naviguait à vue, littéralement ».

Désormais, assure Mme Julien, « on partage ces informations-là sur la sécurité avec tous les réseaux du monde entier ».

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