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Quand la surabondance d'orignaux menace la ressource forestière

Un orignal
Un orignal Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, la densité de population des orignaux est telle qu'on se demande si l'animal n'est pas en train d'épuiser son propre garde-manger. L'appétit de ces bêtes pour les jeunes pousses de feuillus pourrait même mettre en péril un pilier de l'économie locale : l'industrie forestière.

D'après un reportage de France Beaudoin, de La semaine verte

La forêt du Bas-Saint-Laurent est l’une des zones de chasse les plus fréquentées au Québec. Et pour cause. La densité d’orignaux y a explosé entre 2005 et 2014.

La cible fixée pour la région par le gouvernement du Québec dans son plan de gestion de l’orignal est de 10 bêtes pour 10 kilomètres carrés. Mais dans certaines pourvoiries, on rapporte des densités quatre fois plus élevées.

Le professeur titulaire en écologie animale à l’UQAR Martin-Hugues St-Laurent a quant à lui évalué que les densités atteignent des pointes de 55 orignaux pour 10 kilomètres carrés dans certains secteurs.

Le problème est que cette grande abondance d’orignaux sur le territoire menace ce que l’industrie forestière (représentant 5000 emplois, une vingtaine de scieries et plus de 80 usines de transformation du bois) appelle les « peuplements d’avenir ». Le surbroutement est en train de transformer la forêt.

On voit M. Lemay, accroupi dans une jeune forêt mixte, qui montre des pousses qui ont été mangées par les orignaux.Simon Lemay, propriétaire de la pourvoirie Le Chasseur, montre des tiges broutées. Photo : Radio-Canada

L’animal consomme entre 3 kg et 8 kg de nourriture par jour. Il a un faible pour le feuillage et les ramilles des jeunes forêts, des tiges riches en nutriments. Celles-là même qui constituent les forêts d’avenir ciblées par les industriels.

Dans cette érablière, les orignaux ont tellement épuisé le garde-manger qu’ils se tournent même vers le sapin, une essence pourtant beaucoup moins digestible.

Un voit en gros plan un jeune sapin dont les tiges ont été broutées.Un jeune sapin mangé par les orignaux. Photo : Radio-Canada

« Ces tiges-là, qui ont un potentiel commercial, ne deviendront pas des arbres d’avenir. Et si elles deviennent des arbres qui réussissent à s’affranchir puis à pousser suffisamment, ce ne seront pas des tiges de qualité », explique Martin-Hugues St-Laurent.

Absence de prédateurs

Parmi les facteurs qui ont contribué à faire exploser le cheptel d’orignaux au Bas-Saint-Laurent, on note l’absence du loup, leur principal prédateur, et la proximité avec le Nouveau-Brunswick, où la pression de chasse est moins grande et les densités très élevées aussi.

Mais, ironie du sort, les travaux sylvicoles intensifs des dernières années au Bas-Saint-Laurent y sont aussi pour quelque chose.

« Au cours des années 70, il y a eu une grave épidémie de tordeuse des bourgeons d’épinette dans la région et beaucoup de coupes de récupération [ont été effectuées]. Donc, ça a rajeuni beaucoup la forêt au cours des années 70, 80 et 90 », explique Luc Gagnon, ingénieur forestier à la Direction de la gestion des forêts du Bas-Saint-Laurent du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Si bien qu’aujourd’hui les orignaux ont proliféré. Et d’importantes questions se posent. Le mammifère risque-t-il d’épuiser son garde-manger et de se retrouver affaibli et malade?

On voit une femelle orignal en gros plan en train de brouter.Une femelle broute les feuilles d'un jeune arbre. Photo : Sport-Action Vidéo

« Il y aurait un niveau de broutement tellement important que la nourriture ne serait plus là, pour traverser entre autres l’hiver. Puis là, on commencerait à voir des mortalités massives et des populations qui dégringolent. C’est sûr que c’est quelque chose qui est devant nous », dit Martin-Hugues St-Laurent.

L’orignal risque aussi de devenir particulièrement vulnérable à la tique. Ce parasite prolifère lorsqu’il y a de fortes densités d’orignaux. Ces derniers peuvent en mourir.

Dans ce contexte, chercheurs et adeptes de la chasse se demandent s’il vaudrait mieux prélever davantage de bêtes. Adapter les pratiques forestières à la réalité actuelle permettrait peut-être aussi de maintenir les orignaux en santé tout en gardant la forêt productive.

Des pistes de solution

Au début des années 2000 à la pourvoirie Le Chasseur, près de Rimouski, 25 % du territoire était constitué de jeunes peuplements forestiers de 0 à 20 ans, le garde-manger de prédilection des orignaux. Il n’en reste plus que 12 %, alors que la population d’orignaux a grimpé en flèche.

Autrement dit, il y a moins de territoire nourricier, mais beaucoup plus de bouches à nourrir.

« Là on va vouloir maximiser l’habitat de l’orignal, réfléchir à ce qu’on peut laisser sur le territoire, comment on va faire l’aménagement sylvicole », dit le propriétaire Simon Lemay.

Comme la pourvoirie est située en forêt publique, c’est le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs qui dicte les travaux sylvicoles. En 2008, le ministère a prescrit une coupe totale sur ce site.

On voit le sol jonché de souches. En arrière-plan, la forêt de conifères qui n'ont pas été abattus.Une coupe totale effectuée en forêt publique Photo : Radio-Canada

On y a ensuite planté des épinettes. Pour améliorer les chances de survie de la plantation, on a dégagé la végétation tout autour, donc la régénération qui sert de nourriture à l’orignal.

On voit une jeune forêt d'épinettes qui repousse. En arrière-plan, la forêt mature qui n'a pas fait l'objet d'une coupe en 2008.Les épinettes plantées sur le site dégagé repoussent. Photo : Radio-Canada

Sur cet autre site, on a aussi procédé à une coupe totale, mais avec une protection de la régénération naturelle. Résultat : il y a une végétation abondante pour nourrir les orignaux.

On voit de jeunes pousses au ras du sol.Les jeunes pousses qu'on a laissées croître sont une nourriture abondante pour les orignaux. Photo : Radio-Canada

« Un ingénieur forestier regarderait ça et dirait "c’est une catastrophe". C’est remise en production zéro, c’est un échec total. […] Pour moi, la plantation qu’on a vue tantôt ne fournit pas assez de nourriture et, ici, le parterre ne fournit pas assez de mètres cubes de bois, d’essences commerciales », dit Simon Lemay.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs affirme pourtant avoir adapté les travaux sylvicoles depuis une quinzaine d’années pour en limiter l’impact sur la faune et pour favoriser la régénération naturelle.

« La forêt, ça prend du temps à pousser, alors lorsqu’on fait des essais aujourd’hui, on n’aura pas le résultat demain. Ça prend plusieurs années avant de voir les effets », affirme Luc Gagnon.

Le ministère collabore aussi au projet de recherche de l’équipe de Martin-Hugues St-Laurent. Les chercheurs évaluent justement les dommages faits à la végétation selon les pratiques forestières.

Sur cette parcelle de la Seigneurie Nicolas Riou, ils procèdent à un inventaire de broutement.

On voit deux hommes de profil qui font des relevés dans une forêt de feuillus.L'inventaire de broutement est effectué sur une parcelle de forêt. Photo : Radio-Canada

« On va aller compter toutes les tiges broutées, non broutées, brouts antérieurs, on va les classer par sévérité de broutement sur toutes les essences commerciales et non commerciales », dit Jean-François Desgagnés, biologiste et candidat à la maîtrise en gestion de la faune à l'UQAR.

« Et si on comprend ça correctement, on va mettre en évidence les bons moteurs qui ont guidé l’orignal à utiliser une partie du site plutôt qu’une autre, un type de coupe plutôt qu’un autre, puis un type d’essence plutôt qu’un autre », enchaîne Martin-Hugues St-Laurent.

En attendant, à la pourvoirie de la Seigneurie du Lac Métis, on est déjà proactif. Le biologiste et copropriétaire Éric Gosselin et son conseiller forestier Raynald Côté veillent à la planification des travaux en forêt. Deux grands principes les guident : le respect des peuplements d’origine et la régénération naturelle.

Par exemple, en 2011, ils ont procédé à une coupe avec réserve de semenciers. C’est-à-dire que tous les arbres ont été coupés, sauf quelques bouleaux jaunes matures de qualité, les semenciers, qui produisent les graines. Le sol riche a aussi favorisé la croissance des feuillus. Quelques années plus tard, malgré le surbroutage, l’orignal a accès à un garde-manger très diversifié.

On voit une forêt composée de plusieurs essences matures en arrière-plan et de plus jeunes pousses au premier plan.Une forêt diversifiée croît à la suite d'une coupe avec réserve de semenciers. Photo : Radio-Canada

« [Il y a] le bouleau jaune, l’érable à sucre, mais aussi l’érable à épis, le noisetier à long bec, les viornes, le sorbier d’Amérique. Ici, on voit du cerisier de Pennsylvanie, donc c’est très diversifié pour l’orignal et ça crée beaucoup de dilution », explique Éric Gosselin.

Et il reste suffisamment de tiges de qualité, soit une tous les 4 ou 5 mètres, pour développer un peuplement forestier d’avenir intéressant sur le plan commercial.

Plus loin, dans une sapinière, ils ont opté pour une coupe progressive. Environ 40 % des sapins ont été prélevés pour que la lumière au sol favorise la régénération naturelle. Dans quelques années, le site sera propice à l’orignal.

On voit une forêt de sapins matures. Une coupe a été effectuée au centre - dégageant un long couloir entre les arbres.Une coupe progressive effectuée dans une forêt de sapins Photo : Radio-Canada

Bref, c’est en quelque sorte de la microforesterie, On fait du cas par cas, on varie les traitements sylvicoles, pour satisfaire à la fois les besoins alimentaires des orignaux et les exigences de l’industrie. Martin-Hugues St-Laurent estime que pour offrir une expérience de chasse à l’orignal de qualité au Bas-Saint-Laurent tout en assurant la pérennité de l’industrie forestière, il n’y aura pas une solution unique, applicable à l’ensemble de la région.

Mais à la pourvoirie Le Chasseur, Simon Lemay pense que pour préserver l’habitat de l’orignal et respecter la capacité de support du milieu, il faut aller plus loin et chasser plus d’orignaux.

Les gestionnaires de la faune ont déjà assoupli le plan de gestion de l’orignal et notamment permis la récolte des femelles, avec comme objectif de stabiliser la population.

Le ministère réévalue présentement la situation et pourrait ajuster les modalités de la chasse en fonction des résultats de la recherche en cours.

L’équilibre est fragile. Si rien ne change, la population d’orignaux risque de s’effondrer un jour.

Voyez le reportage de France Beaudoin et de Michel Dumontier à l'émission La semaine verte, samedi, à 17 h, à ICI Radio-Canada Télé.

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