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Le Canada a-t-il encore une ministre des Affaires étrangères?

Une photo montre la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland qui arrive à une rencontre avec ses homologues du G20, à Bonn, en Allemagne.
Chrystia Freeland arrive à une rencontre des ministres des Affaires étrangères du G20 à Bonn, en Allemagne, en février 2017. Photo: Getty Images / Pool
Radio-Canada

Chrystia Freeland est devenue le visage des négociations de l'ALENA. Mais ses allers-retours fréquents entre Ottawa et Washington ont peut-être des conséquences : le reste du monde doit faire preuve de patience et attendre son tour.

Un texte de Marc Godbout

Stratégique est le mot qui définit le mieux le rôle de Chrystia Freeland. En nommant une femme au poste de chef de la diplomatie canadienne, Justin Trudeau a voulu envoyer un signal. Mais il s’est surtout assuré qu’elle garde la main haute sur les dossiers commerciaux avec les États-Unis.

Bref, la ministre des Affaires étrangères porte deux chapeaux, et l'un est plus gros que l’autre.

Plus le temps passe, plus ce pari de Justin Trudeau devient risqué et fait apparaître une réalité : après 18 mois de mandat, Chrystia Freeland en a déjà passé l’équivalent de trois en sol américain.

« Des rôles incompatibles »

Difficile de trouver quelqu’un qui mette en doute les compétences de Chrystia Freeland, à moins de tomber dans la partisanerie.

Mais au moment où le monde subit un réalignement profond, au moment où le Canada veut rebondir à l’international, maintenir ce double rôle est « dangereux » et « très risqué », préviennent des experts et plusieurs vieux routiers de la diplomatie.

L’ancien diplomate canadien et spécialiste des affaires internationales Daniel Livermore en arrive à cette conclusion : « Nous n’avons pas de ministre des Affaires étrangères, nous avons une ministre du Commerce ».

Au moment où les négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) se sont intensifiées, la ministre Freeland brillait par son absence lors de rendez-vous importants.

Ne cherchez pas Chrystia Freeland sur la photo de famille de la dernière réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN, à Bruxelles. La ministre n’a pu s’y rendre, forcée de prolonger son séjour à Washington pour un sprint de négociations.

La photo officielle des ministres des Affaires étrangères des pays de l'OTAN, lors de la réunion d'avril 2018.La photo officielle des ministres des Affaires étrangères des pays de l'OTAN, lors de la réunion d'avril 2018 Photo : Getty Images / JOHN THYS

Plus récemment, Chrystia Freeland a aussi dû écourter sa visite de cinq jours en Europe pour rentrer d’urgence aux États-Unis.

Le véritable impact est la perception progressive de tous nos partenaires, [c'està-dire] que nous n’avons qu’une chose qui compte : notre relation avec les États-Unis.

Daniel Livermore, École supérieure d’affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa

Daniel Livermore n’est pas le seul à croire qu’il y a lieu de redistribuer les rôles.

La tâche qu’on demande à Chrystia Freeland est trop grande pour une seule personne, croit Claude Laverdure, ancien ambassadeur et conseiller diplomatique de Jean Chrétien. « C’est déjà extrêmement accaparant de gérer des relations avec 190 pays et toutes les organisations auxquelles le Canada appartient », souligne-t-il.

Le premier ministre Trudeau avait la possibilité de revoir son mandat lors du récent remaniement, mais il a préféré opter pour le statu quo.

Une photo montre la ministre des Affaires étrangères du Canada se rend à une autre rencontre de négociations sur l'ALENA à Washington, le 5 septembre 2018.La ministre des Affaires étrangères du Canada se rend à une autre rencontre de négociations sur l'ALENA à Washington, le 5 septembre 2018. Photo : AFP/Getty Images / BRENDAN SMIALOWSKI

Frustration et impatience

S’ajoute à cela une certaine frustration dans les cercles diplomatiques. L’ALENA occupe beaucoup de place dans l’agenda de la ministre, même à Ottawa, et cela devient problématique pour les représentants étrangers.

Les ambassades au Canada qui souhaitent organiser une rencontre entre leur propre ministre des Affaires étrangères et la ministre Freeland doivent faire preuve de patience. Dans les ambassades à Ottawa, on s'interroge. « Nous ne pouvons pas compter sur son horaire », se limite à dire un diplomate européen, sous le couvert de l’anonymat.

Nous avons demandé à Affaires mondiales Canada de fournir une liste des rencontres bilatérales entre Mme Freeland et ses homologues étrangers en sol canadien. La réponse se fait toujours attendre.

Si elle consacre 90 % de ses discussions avec Washington, est-ce qu’on peut s’occuper de promouvoir notre candidature au Conseil de sécurité [des Nations unies] et entreprendre les meilleures relations bilatérales possible?

Claude Laverdure, ancien conseiller diplomatique de Jean Chrétien
Une photo du premier ministre Justin Trudeau félicitant la ministre Chrystia Freeland lors de son assermentation.Le premier ministre Justin Trudeau félicite Chrystia Freeland lors de son assermentation à Rideau Hall. Photo : AFP/Getty Images / AFP

Deux chapeaux pour combien de temps?

L’ampleur de la tâche a beau être titanesque, certains croient tout de même que Chrystia Freeland a réussi à porter son autre chapeau plutôt bien jusqu’ici.

L’ALENA et le contexte des relations tendues avec l’administration Trump ne l’ont pas nécessairement empêchée de se démarquer ailleurs, fait remarquer Roland Paris, professeur à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa. « S’il y en a une qui peut le faire, c’est bien elle », note-t-il.

Cet ancien conseiller principal de Justin Trudeau considère que la ministre joue un rôle très important, notamment dans les efforts régionaux visant à résoudre la crise au Venezuela tout comme celle au Myanmar.

Mais Roland Paris admet que le premier ministre devra finir par faire un choix, surtout si les négociations de l’ALENA devaient échouer.

Chrystia Freeland est seulement la troisième femme à occuper le prestigieux poste de ministre des Affaires étrangères au Canada. La deuxième était Barbara McDougall, de 1991 à 1993, sous Brian Mulroney. Flora MacDonald aura été la toute première chef de la diplomatie canadienne au sein du gouvernement minoritaire de Joe Clark, en 1979.

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