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La recette française pour attirer les médecins en région éloignée

Affiche sur laquelle on peut lire : « Barneville-Carteret recherche médecine généraliste » avec deux numéros de téléphone.
Plusieurs villages français manquent de médecins et essaient par tous les moyens d'en attirer. Photo: Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Le problème semble universel. Comment offrir de bons services de santé à une population vieillissante dans les régions isolées? Au Québec, les partis y sont allés de leurs propositions électorales. La France a les siennes et sa recette est peut-être la bonne. Voici cinq ingrédients pour bien la réussir.

Un texte de Yanik Dumont Baron, correspondant à Paris

1. La grande séduction

À 71 ans, Pierre Géhanne demeure énergique. Maire de Barneville-Carteret, il ne cesse de vanter les charmes de sa petite ville de 3000 habitants. « Évidemment que c'est joli. Qu'est-ce que vous croyez? »

Il y a les belles plages de sable fin au bord de la Manche, de bons restaurants, tous les services nécessaires pour les familles. Tout... sauf des médecins.

Portrait de l'homme avec des bateaux en arrière-planPierre Géhanne, maire de Barneville-Carteret, tente de convaincre des médecins de venir pratiquer dans sa municipalité. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Des omnipraticiens, il y en avait cinq il y a quelques mois. Cet automne, il n’en reste plus que deux à temps plein. Les autres sont partis à la retraite ou ont déménagé. Un gros problème dans une ville où habitent une majorité de retraités.

Le désert médical de la Manche

  • 235 médecins pour 100 000 habitants (317 pour la France);
  • Dont 90 généralistes pour 100 000 habitants (130,9 pour la France);
  • Moyenne d’âge des médecins : 57,5 ans;
  • Environ 60 médecins sont susceptibles de partir à la retraite prochainement.

Pris au dépourvu, Pierre Géhanne a fait comme plusieurs autres élus français dans des situations semblables : il a crié à l’aide. Un cri qui semble inspiré du film québécois La grande séduction.

Le maire a offert un appartement, son bateau et un repas par mois dans un fin restaurant au premier couple de jeunes médecins qui viendrait s’installer dans sa ville au bord de la Manche. L’offre a fait le tour de la France, a attiré la presse étrangère; des médecins se sont manifestés, mais rien n’a débouché.

Si vous avez du mal à attirer des gens dans une espèce de paradis comme Barneville-Carteret, qu'est-ce que c'est au fin fond de la Creuse, dans une campagne très isolée?

Pierre Géhanne, maire de Barneville-Carteret

2. Sortir le chéquier

Rue d'un petit village françaisMalgré des paysages et une architecture pittoresques, plusieurs villages français ne réussissent pas à attirer et à garder de nouveaux médecins. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Pour attirer de nouvelles recrues, certaines municipalités offrent de payer elles-mêmes le salaire du médecin. Un peu comme elles paient des jardiniers pour entretenir ses parcs.

Le maire de Barneville-Carteret croit qu’ils devraient être mieux payés. En fait, il trouve illogique qu’un omnipraticien soit moins bien payé qu’un pilote d’avion, par exemple.

Un avis que ne partage pas son propre médecin! « Je ne pense pas que ça incite [les nouveaux diplômés] à venir s’installer en région éloignée », lance le docteur Denis Haquet. Ce qu’ils souhaitent, « c'est de ne pas trop travailler. Ils veulent avoir des loisirs. »

Le docteur assis sur son bureau.Le docteur Denis Haquet Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

3. La (vraie) grande séduction

Les besoins sont si criants dans la Manche que le département s’est doté d’une division consacrée au recrutement médical.

L’élue Martine Lemoine parle d’« opérations séduction » menées dans tous les coins de la France.

Mme Lemoin dans un marché publicL'élue Martine Lemoine essaie par tous les moyens d'attirer des médecins dans sa région. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Les jeunes médecins ne travaillent plus comme les anciens », explique-t-elle. Ils préfèrent le travail de groupe, recherchent un cadre de vie agréable pour leur famille, dit Mme Lemoine.

Les incitatifs vont donc tous azimuts : primes à l’établissement, subventions pour ouvrir un cabinet médical privé.

Mme Lemoine dit que le département propose aux médecins une recherche de logement et d’école pour leurs enfants et offre même de l’aide pour trouver un emploi aux conjoints.

« La Manche a plus d’un tour dans sa manche », blague l’élue, consciente de rivaliser avec d’autres départements à la recherche de médecins.

4. La menace

« Imposer [un lieu de travail à un médecin], c’est peut-être un mot un peu fort… » Martine Lemoine pèse ses mots. Elle arrête son choix sur : « inciter » les jeunes médecins à choisir des zones déficitaires.

L’idée d’une forme de contrainte, d’obligation à s’installer en zone mal desservie, est populaire. Mais elle ne figure pas dans la toute fraîche réforme de la santé du président Emmanuel Macron.

Du moins, pas pour l’instant : le chef de l’État laisse aux professionnels le soin de mieux se répartir sur le territoire tout en avertissant qu’il pourrait changer d’avis si rien ne change « à court terme ».

5. Unir les forces

Les deux hommes assis dans un bureau d'une clinique.Le Dr Jean-Michel Gras du Pôle de Santé Ouest et Pierre Pitrey, qui termine ses études en médecine Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Le gouvernement français préfère miser beaucoup sur ce qui est connu ici comme des « pôles de santé » : essentiellement, un regroupement de spécialistes sous un même toit.

L’avantage est double, selon le docteur Jean-Michel Gras, qui a fondé un de ces centres près de Barneville-Carteret. D’abord, les patients y trouvent à la même adresse une pharmacie, des omnipraticiens et des spécialistes (sage-femme, diététicienne, psychologue).

« Pour nous, explique le médecin, c'est le moyen d'essayer de travailler plus ensemble. » Cette proximité peut améliorer les soins et réduire les frais d’administration d’un cabinet médical.

Une clinique médicale vue de l'extérieur.Au Pôle de Santé Ouest-Cotentin, on trouve : 3 médecins généralistes, 2 sages-femmes, 5 infirmiers, 2 orthophonistes, 2 psychologues, un neuropsychologue, une psychomotricienne et une diététicienne-nutritionniste. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La formule s’avère aussi adaptée aux désirs des nombreux nouveaux diplômés. Témoin, Pierre Pitrey, 28 ans, qui a presque terminé ses études de médecine, effectue un internat au pôle de santé Ouest-Cotentin.

Il parle de sa « peur » de s’installer tout seul dans une petite ville. De s’établir « dans un endroit, en plein milieu de la campagne avec ma famille, où il n’y a rien, mais où il manque des médecins. »

Pierre Pitrey aime bien la collégialité du pôle de santé. Il songe à y installer son cabinet, une fois les études terminées. Un peu comme l’a fait Mathieu Bansard, un omnipraticien de 30 ans.

Un jeune docteur assis dans son bureauLe docteur Mathieu Bansard a choisi de s'installer en région pour pratiquer la médecine. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Selon ce dernier, l’arrivée d’une relève en région isolée passe par le regroupement des spécialistes et l’accueil d’étudiants en médecine. « Si on ne leur montre pas notre façon de travailler, ils n’auront aucune raison de venir ici. »

« Il faut faire goûter », explique-t-il, révélant le dernier ingrédient de cette recette française.

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