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La culture en campagne électorale : discrète, mais pourquoi?

Une comédienne tient un masque dans une pièce de théâtre.
La culture se cache-t-elle derrière un masque en cette campagne électorale? « Le petit cercle de craie », une pièce de Bertolt Brecht, montée par la troupe La tortue noire. Photo: Patrick Simard
Radio-Canada

La culture est le sujet fantôme de la campagne électorale. Il faut dire que le milieu culturel lui-même se fait discret et que peu d'artistes, cette fois, ont décidé d'embrasser publiquement un parti. Question de génération? D'époque? Peut-être. Mais peut-être aussi parce que la politique culturelle présentée en juin par Québec a su répondre à une partie de leurs souhaits.

Un texte de Vincent Champagne

Aux élections de 2012, il y avait de l’électricité dans l’air. Le printemps érable, qui avait agité le Québec pendant les mois précédents, avait éveillé l'esprit militant des étudiants et étudiantes, mais aussi de tous ceux qui souhaitaient du changement après neuf ans de règne libéral.

Pendant la campagne électorale, une dizaine d’artistes avaient uni leurs voix pour chanter « À nous de choisir », en soutien au Parti québécois. Michel Rivard, Ariane Moffatt, Yann Perreault et Marie-Élaine Thibert, entre autres, soutenaient fièrement le parti de Pauline Marois.

À Québec solidaire, on pouvait compter, parmi d'autres, sur l'appui du cinéaste Xavier Dolan, de la metteuse en scène Brigitte Haentjens ou encore de la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette.

Deux élections plus tard, les artistes se font plus discrets. Début septembre, l'auteur-compositeur-interprète Daniel Boucher rejoignait Jean-François Lisée dans son autobus psychédélique avec sa guitare. « Embarques-tu? », a-t-il chanté.

Daniel Boucher et Jean-François LiséeLe chanteur Daniel Boucher n'a pas hésité à proposer l'une de ses chansons au Parti québécois. Photo : Facebook / Daniel Boucher

Changement générationnel

Il y a une longue tradition d’engagement politique des artistes au Québec. Dans les années 70, l’effervescence nationaliste a fédéré la génération des Piché, Charlebois, Rivard et autres autour du projet de pays. Le référendum de 1995 a eu un effet similaire, ajoutant plusieurs noms à cette liste.

« Les artistes se sont surtout manifestés pour le Parti québécois et l’indépendance », rappelle la productrice, ex-syndicaliste et députée Monique Simard, passée ensuite à la tête de l’Office national du film et de la Société de développement des entreprises culturelles.

Pour cette génération d’artistes, il y a une certaine lassitude. Les plus jeunes, qui n’ont pas nécessairement été impliqués directement en politique, vont plutôt s’engager pour des causes comme l’environnement, pas pour des options partisanes.

Monique Simard

On le voit avec les Cowboys fringants, qui sont très engagés dans la cause environnementale. Le comédien Roy Dupuis défend les rivières. Richard Desjardins les Autochtones, la forêt, les caribous.

Les artistes ne sont pas moins engagés qu’avant. Ils le sont différemment, croit Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal. « Les artistes militent moins pour un parti, avec sa ligne de parti, que pour le parti qui soutient le mieux la cause qui leur est chère », explique-t-elle.

Robert Charlebois en 1984, sur la scène du Spectrum de Montréal.Robert Charlebois en 1984, sur la scène du Spectrum de Montréal. Photo : Radio-Canada / Jean-Pierre Karsenty

Fidèle à ses convictions

Daniel Boucher, lui, reste l’un des rares à vraiment soutenir un parti politique. Indépendantiste, il croit au Parti québécois, même s’il approuve les idées de Québec solidaire. « Il faut que je choisisse un des deux », dit-il.

Le Parti québécois est plus proche du pouvoir que Québec solidaire. Au PQ, j’aime le chef, « JF », c’est un gars brillant et rassembleur.

Daniel Boucher

Pourquoi voit-on peu d’artistes dans la campagne actuelle? « Je pense que ça déborde du milieu artistique, dit-il. Il y a beaucoup de fatigue par rapport à la politique, il y a des choses qui traînent, les gens sont tannés. Il y a un désenchantement global. »

« Se désengager, c’est rester assis à regarder ce qui se passe », se désole l’auteur-compositeur-interprète. « Je trouve dommage qu’il y ait des gens qui n’y croient plus. »

« Un projet de société en soi »

Emmanuel Schwartz se tient debout derrière un lustre géant. On aperçoit également d'autres acteurs de dos, dans l'ombre, assis sur une chaise ou sur un siège.Emmanuel Schwartz dans Candide ou l'optimisme présenté au Théâtre du Nouveau Monde. Photo : Yves Renaud/TNM

Les artistes sont ainsi peu visibles dans la campagne, et on pourrait dire la même chose du milieu culturel dans son ensemble. C'est que les organisations qui le composent ne sont pas dans un cycle de revendication.

Et pour cause : elles viennent d’obtenir, en bonne partie, ce qu’elles demandaient, avec la nouvelle politique culturelle et le plan d’action déposés par le gouvernement libéral en juin.

En effet, Québec a remis à neuf sa politique culturelle, plus de 25 ans après la mise en oeuvre de la précédente, en promettant d'injecter plus de 600 millions de dollars sur cinq ans, notamment pour lutter contre la précarité des artistes et pour adapter les pratiques culturelles au numérique.

Cette politique, pour laquelle le milieu s'est mobilisé pendant des années, a été unanimement saluée. Tous les intervenants à qui nous avons parlé la vantent et appellent le prochain gouvernement à la mettre en oeuvre.

« Je considère que c’est un projet de société en soi, dit Valérie Beaulieu, de Culture Montréal. Pour la première fois, on parle de langue française dans une politique culturelle, on parle de développement du territoire, on parle d’éducation, des Autochtones, du numérique, du rayonnement du Québec ».

Ce que le milieu culturel souhaite, c’est que le prochain gouvernement s’engage à réaliser ce plan d’action pour lequel tout le monde a travaillé. C’est un projet auquel tout le monde croit beaucoup, et on attend de voir avec qui on va travailler pour sa réalisation.

Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal

« Je trouve dramatique que la culture ne soit pas un enjeu »

La troupe de danse hip-hop A. LOUD de Québec lors d'une répétitionLa troupe de danse hip-hop A. LOUD de Québec Photo : Radio-Canada

Fabienne Cabado, directrice générale du Regroupement québécois de la danse et porte-parole du Mouvement pour les arts et les lettres (MAL), est l'une de celles qui saluent cette politique et appelle à sa mise en application, quel que soit le prochain gouvernement.

Elle se désole cependant que, malgré cette avancée pour la culture, la présence de cet enjeu dans la campagne électorale soit si discrète.

« Je trouve cela dramatique que la culture ne soit pas un enjeu », affirme-t-elle, soulignant qu'en plus d’être « un secteur économique d’importance », la culture est un « pilier du développement de la société ».

La culture, souligne-t-elle, « transforme une société en civilisation ».

La vraie réponse, c’est que c’est la santé et l’éducation qui préoccupent les électeurs. Même l’environnement, qui préoccupe un grand nombre de personnes, ça demeure confidentiel en regard de l’importance de cet enjeu-là.

Fabienne Cabado

« Est-ce que c’est parce qu’il n’y a pas d’intérêt ou parce que le public n’est pas conscient des enjeux? », se demande pour sa part Christine Bouchard, directrice générale d’En piste, le Regroupement national des arts du cirque, et porte-parole de la Coalition La culture, le cœur du Québec, qui regroupe une quarantaine d’organismes culturels.

« On parle toujours de la culture en termes d’expositions, de spectacles, et c’est important, dit-elle, mais on ne parle jamais des dessous, des difficultés du milieu. On va parler de temps à autre de la précarité, mais est-ce que le grand public connaît tous ces enjeux-là? Je ne suis pas certaine ».

En outre, selon Mme Bouchard, il est faux de prétendre que le milieu n’est pas mobilisé en vue des élections. « Il n’y a peut-être pas une mobilisation sur la place publique, mais il y a une mobilisation. La Coalition a rencontré tous les partis. C’en est une forme de mobilisation. »

D'ailleurs, pour mieux faire connaître la réalité des milieux culturels et connaître les positions des partis, la Coalition organise un débat sur le thème de la culture le lundi 24 septembre, à HEC Montréal.

Culture Montréal, pour sa part, a présenté un mémoire dans le cadre de la campagne, en partenariat avec le Réseau des conseils régionaux de la culture du Québec. Les organismes membres y « applaudissent » les efforts du gouvernement, d’une part, et soulignent d’autre part les « angles morts » de la politique culturelle du gouvernement.

Le Conseil québécois du théâtre a quant à lui tourné une vidéo où l’on voit une maison vidée de tous ses livres, de ses tableaux et même de sa télévision, pour souligner l’importance de la culture au quotidien. Il exige lui aussi plus d’investissements.

« La pire façon de voir la politique se transformer en quelque chose qu’on n’aime pas, c’est de la laisser se passer sans nous », plaide l'auteur-compositeur-interprète Daniel Boucher.

Si on veut que la politique nous ressemble, si on veut que le Québec nous ressemble, il faut en prendre soin. Il faut s’impliquer.

Daniel Boucher

Alors, qui embarque?

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