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chronique

400 000 $ en subventions à des médias : ce que ce mème ne vous dit pas

Nous voyons une image du premier ministre du Québec, Philippe Couillard. « Si vous vous étonnez de la faible visibilité des autres partis dans les médias durant toute la durée des élections, voici votre réponse (sic) », est-il écrit. On affirme ensuite que plusieurs médias, dont « La Presse » et « L'actualité », ont reçu des subventions de 400 000 $.

L'image a été relayée des centaines de fois sur Facebook.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Jeff Yates

CHRONIQUE - Souvent, quand on m'envoie un mème avec des statistiques ou des montants d'argent, les chiffres s'avèrent inexacts. Cette fois-ci, dans un mème qui traite d'un financement gouvernemental de 400 000 $ accordé à certains médias, les montants sont justes... mais l'interprétation qu'on en fait est un peu boiteuse.

La publication qui suit a été partagée plus de 1 200 fois, mais plusieurs autres pages ont aussi publié la même image. Il est impossible de savoir combien de fois au total elle a été relayée sur les réseaux sociaux, mais de nombreux lecteurs m'ont signalé l'avoir vue circuler au cours des dernières semaines.

On affirme que le gouvernement libéral a donné quelque 1,2 M$ en subventions à La Presse, à des publications détenues par Mishmash Médias et à d'autres du Groupe Capitales Médias.

Les chiffres contenus dans cette image sont exacts et proviennent d'un article publié le 16 août dans le Journal de Montréal (Nouvelle fenêtre). Celui-ci expliquait que certains médias « proches des libéraux » avaient obtenu 1,2 M$ en subventions accordées par un programme d'aide aux médias de la presse écrite.

Or, dans cette image, il manque quelques informations qui se retrouvent dans l'article.

- Il ne s'agit pas d'un nouveau programme annoncé « en plein coeur des élections ». L'annonce a été faite en décembre 2017, et le programme regroupe toutes sortes d'appuis financiers pour aider les organes de presse du Québec à faire face à la crise financière des médias.

- Le Devoir, un quotidien que bien peu de gens qualifieraient de proche des libéraux, a lui aussi reçu une subvention, selon l'article du Journal de Montréal, tout comme les publications d'Hebdos Québec, Le Journal d’Outremont/Station Mont-Royal et The Sherbrooke Record.

- Québecor Média, qui publie notamment Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, songerait à demander la même subvention pour ses médias.

- Les subventions sont accompagnées de toutes sortes de contraintes (Nouvelle fenêtre), dont la présentation d'un plan d'action pour entamer un virage numérique.

- C'est un comité indépendant qui a évalué ces demandes de subvention, composé de Daniel Giroux, ancien chercheur du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval, Bruno Guglielminetti, consultant indépendant en stratégie numérique, et Sylvain Lafrance, journaliste et professeur associé à HEC Montréal.

Pour ceux qui seraient portés à penser que ce comité est partisan des libéraux, sachez que M. Guglielminetti a donné cette semaine son appui à la candidate péquiste dans la circonscription de Mercier, Michelle Blanc (Nouvelle fenêtre).

D'accord, mais est-ce que ces subventions ont influencé la couverture?

Le mème affirme que les subventions octroyées par le gouvernement auront un effet sur la couverture médiatique des partis. « Si vous vous étonnez de la faible visibilité des autres partis dans les médias durant toute la durée des élections, voici votre réponse », affirme-t-on, en laissant sous-entendre que les médias offriront en échange plus d'espace au Parti libéral du Québec (PLQ).

Je suis donc allé faire un tour dans la section électorale des sites web de deux des médias cités dans le mème, La Presse et Le Soleil. J'ai recensé les partis dont on parlait dans les articles de nouvelles (et non dans les chroniques). Ces données ont été compilées le 20 septembre entre 13 h 45 et 14 h.

Pour La Presse, sur 44 articles dans la section électorale :

- 15 parlaient de la Coalition avenir Québec (CAQ)

- 12 parlaient du Parti québécois (PQ)

- 10 parlaient du PLQ

- 6 parlaient de Québec solidaire (QS)

- 1 parlait du Nouveau Parti démocratique du Québec (NPDQ)

Pour Le Soleil, sur 47 articles dans la section électorale :

- 16 parlaient de la CAQ

- 13 parlaient du PQ

- 10 parlaient du PLQ

- 6 parlaient de QS

- 2 parlaient du NPDQ et du Parti conservateur du Québec

Force est de constater que s'il s'agissait d'un investissement visant à aller chercher plus de visibilité pour le PLQ, c'est un échec. Ce parti est en troisième position dans la couverture du 20 septembre.

Quant à L'actualité, un magazine qui mise plutôt sur des chroniques et des analyses, son numéro de septembre contenait un bulletin assez désastreux du gouvernement libéral (Nouvelle fenêtre) intitulé « Un bulletin qui fait honte! »*. Ouch.

Encore une fois, on voit que les collègues de L'actualité ne se préoccupent pas trop du fait qu'Alexandre Taillefer, un des propriétaires de Mishmash Média, l'entreprise qui détient le magazine, est président de campagne du PLQ. Le chef du bureau politique de L'actualité, Alec Castonguay, avait été très clair à ce sujet (Nouvelle fenêtre) lorsque M. Taillefer avait annoncé qu'il se lançait en politique. Ce dernier a d'ailleurs pris ses distances avec les médias qu'il détient.

Des médias subventionnés

Je comprends le malaise à voir le gouvernement subventionner des médias qui sont supposés le surveiller. Sachez que bien des journalistes ont, eux aussi, ce malaise. Non pas parce qu'ils croient que ça va influencer la façon dont ils font leur travail, mais justement à cause de l'image que ça projette.

Pour ma part, je crois qu'on devra s'y habituer, du moins à moyen terme. Les médias peinent à survivre sur ce web dominé par les Google et Facebook de ce monde. Ils ont besoin d'un coup de main. Le Québec finance d'ailleurs beaucoup moins ses médias que d'autres pays (Nouvelle fenêtre), dont la France ou les États-Unis.

J'en ai parlé avec le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux, qui allait en ce sens. « Pratiquement tous les médias, à quelques rares exceptions près, sont incapables de continuer d’exister sans aide financière extérieure », a-t-il reconnu, en mentionnant que les géants du web ont « cassé » le modèle d'affaires des médias. Ces derniers accaparent 80 % des revenus publicitaires en ligne, se désole-t-il.

Mais M. Giroux est clair : cette aide financière ne changera en rien le travail des journalistes. « Pour qu’un média devienne membre de la FPJQ, il doit respecter un code de déontologie extrêmement contraignant qui, justement, protège ses journalistes de toute influence indue de ce genre-là, explique-t-il. Prétendre que des médias se compromettent en acceptant des subventions du gouvernement, c’est un peu absurde. »

On peut tout à fait penser que l'État ne devrait pas financer les médias. C'est une opinion qui se défend. Mais de là à dire qu'un tel financement influence la couverture, il y a un grand pas à franchir.

*Une version antérieure de cet article mentionnait que L'actualité n'offrait pas de couverture quotidienne de la campagne. Or, il existe en effet une section à cet effet, où sont publiés des textes de la Presse canadienne. Toutes nos excuses.

Vous avez vu circuler une info douteuse, une photo louche ou une citation peu crédible? Envoyez-la-moi! Vous pouvez m'écrire un courriel ou me joindre sur Facebook ou Twitter.

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