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La trêve d’Idlib : d’étranges amitiés en Syrie

Des Syriens sont rassemblés dans la rue et dansent en agitant des drapeaux.
L'annonce de l'annulation de l'opération militaire dans la région d'Idlib a déclenché une vague de joie chez les habitants. Photo: AFP/Getty Images / OMAR HAJ KADOUR
François Brousseau

ANALYSE – Malgré une nouvelle bavure sur un front secondaire (côté israélien), la guerre en Syrie connaît un répit qui va soulager plus de trois millions de personnes qui attendaient plutôt un déluge de feu. Mais pour combien de temps?

Frères ennemis de cette guerre internationale par procuration, Moscou et Ankara viennent d’annoncer qu’il n’y aura pas – du moins pas pour l’instant – d’offensive finale contre le dernier bastion rebelle à Idlib.

Une offensive de la Russie pour reprendre Idlib, le dernier grand bastion des rebelles, à l’extrême nord-ouest de la Syrie, semblait pourtant imminente il y a quelques jours encore.

Les troupes du régime syrien se massaient aux alentours de la province du même nom. La Russie avait gonflé sa flotte de navires de guerre au large des côtes syriennes. Les avions russes avaient même déjà commencé à bombarder quelques cibles rebelles et civiles, à la périphérie de la région.

On annonçait un bain de sang pire encore que ceux d’Alep (au nord) ou de la Ghouta (en banlieue de Damas, plus tôt cette année)… Pire, disait-on, que toutes les batailles qui ont vu tomber, un après l’autre, les bastions de la rébellion depuis deux ans.

Les uns après les autres, des responsables de l’ONU et des ONG humanitaires mettaient en garde, ces dernières semaines, contre ce qui s’annonçait comme « la plus grande catastrophe humanitaire du XXIe siècle ».

Mais la bataille d'Idlib n'aura pas lieu. En tout cas, pas dans l'immédiat. Ce sont les pourparlers directs entre le président russe Vladimir Poutine et son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, lundi à Sotchi, sur la mer Noire, qui ont abouti à la suspension de cette offensive que tout le monde craignait tant.

Ces deux dirigeants font d’étranges amis. Ils soutiennent des camps opposés dans cette guerre. Ils sont tous deux à la tête de forces armées qui ont commis des atrocités sur le territoire syrien.

Mais néanmoins, ce sont deux dirigeants, deux États, qui ont des convergences, notamment à cause de leurs rapports extrêmement tendus avec les Occidentaux.

Que représente stratégiquement cette province d’Idlib?

La chute de la province d'Idlib représenterait une grande victoire symbolique pour le régime de Bachar Al-Assad. Le gouvernorat d’Idlib est situé à l’extrême nord-ouest de la Syrie, côté méditerranéen. Cette province frontalière de la Turquie, aujourd’hui peuplée d'environ 3 millions d'habitants, n’en comptait qu’un million et demi avant la guerre.

C’est le dernier bastion, la dernière grande région peuplée, qui échappe au contrôle du gouvernement de Damas.

C’est là, à Idlib, qu’on a envoyé, ou déporté, au fil des batailles syriennes, les combattants battus, mais non tués, après leur défaite dans les autres régions reprises par le régime (banlieue de Damas, Alep au nord, Deraa au sud), et aussi un grand nombre de civils qui vivaient dans ces régions-là.

Cela explique le doublement de la population au cours des trois ou quatre dernières années.

Mais Idlib était aussi le lieu d’une rébellion locale remontant au début du conflit syrien. Une rébellion idéaliste et démocratique au printemps 2011, comme à Alep, comme à Deraa.

Mais qui, au fil des batailles et des interventions étrangères, comme celles des monarchies du Golfe, s’est vue complètement marginalisée par les groupes djihadistes.

Des groupes qui en sont venus à dominer la rébellion armée.

Syrie : l'engrenage de la guerre

Idlib s’était soulevée dès le début de la révolution syrienne en 2011. Elle a été reprise un moment par le gouvernement, puis perdue à nouveau en 2015. Mais cette fois, la domination des djihadistes de diverses tendances était devenue très claire.

Aujourd’hui, un des groupes les plus influents localement est le mouvement djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), issu d’Al-Qaïda. Il s’agit probablement, après l’État islamique, qui lui n’est pas à Idlib, du plus radical des nombreux groupes djihadistes qui ont infesté le terrain en Syrie.

Que prévoit le plan convenu par MM. Poutine et Erdogan?

Les dirigeants turc et russe se sont mis d'accord sur la création, d'ici le 15 octobre, d'une zone démilitarisée de 15 à 20 kilomètres de large, le long de la ligne de front entre forces rebelles et troupes pro-Damas. Il est écrit que « tous les combattants radicaux » devront se retirer au préalable, et qu’il y aura des patrouilles conjointes de la Russie et de la Turquie pour faire la police.

Alors, un groupe comme Hayat Tahrir al-Cham est ciblé comme indésirable, y compris par la Turquie. Les Turcs ont pourtant soutenu et continuent de soutenir d’autres groupes islamistes dans la région, réputés « moins radicaux ou moins brutaux »… avec des guillemets!

C’est donc un répit, mais pas la fin de la guerre. L’élimination, la neutralisation ou la reddition du groupe HTC reste une énorme incertitude.

Une trêve qui arrange un peu tout le monde

Les Turcs sont contents, car ils craignaient et continuent de craindre un nouvel afflux de réfugiés à leur frontière. La Turquie espère pouvoir rendre permanente sa zone d'influence au nord de la Syrie, où elle aimerait bien relocaliser une partie au moins des 3,5 millions de réfugiés syriens qu'elle héberge actuellement.

On compte aujourd’hui sur Erdogan pour régler le cas du groupe HTC, réputé pour être le « pire » groupe djihadiste.

Erdogan, lui, dit qu’il compte sur les Russes pour retenir les forces de Damas, qui sont un peu frustrées de ce temps d’arrêt. Même l’Iran, qui a pourtant longtemps soutenu Bachar Al-Assad dans sa volonté de « reconquête complète » du territoire syrien, applaudit.

Et surtout, dans toute la région d’Idlib, on entend en ce moment un immense soupir de soulagement. La population civile s’attendait vraiment au pire, et d’un jour à l’autre.

Tous ont entendu parler des terribles bombardements russes à Alep-Est et dans la Ghouta. Le pire est aujourd’hui écarté, mais reste possible à moyen terme.

Quant aux groupes d’opposition, l’un d’entre eux a déclaré que « pour la population d'Idlib, après l'escalade des dernières semaines, c'est un développement inespéré. Certes, les djihadistes sont toujours là, mais c'est un répit, un soulagement temporaire. »

La guerre continue

La guerre n’est toutefois pas terminée. Il y a eu, mardi matin, une bavure assez incroyable : celle de la défense syrienne qui a abattu un avion russe.

Elle croyait tirer sur un avion israélien. On sait que les Israéliens font de fréquentes incursions à partir de leur frontière, pour frapper les positions et les dépôts d’armes de l’Iran et de son protégé, le Hezbollah libanais, présents en Syrie aux côtés du régime.

L'armée russe a indiqué qu'un de ses appareils avait été abattu par erreur par des batteries antiaériennes syriennes lors de tirs « désordonnés » pendant la nuit de lundi à mardi.

L'avion de surveillance s’est écrasé avec 14 militaires à bord, au large des côtes syriennes, au moment même où Israël, qui est plutôt en bons termes avec Moscou, visait des cibles iraniennes, près de Lattaquié et de Tartous, sur la côte méditerranéenne.

Il y a eu d’abord un très fort blâme par Moscou contre Israël. Puis, quelques heures plus tard, Vladimir Poutine expliquait qu’il s’agissait en fait d’un malheureux accident, involontaire de la part d’Israël.

Une sorte de brouillage qui a induit en erreur la défense antiaérienne de l’armée syrienne, mais qui n’a pas brouillé une autre des bizarres « amitiés » qui se sont formées en marge de la guerre de Syrie : celle entre Israël et la Russie.

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