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analyse

La Caisse de dépôt s’est sentie humiliée en 2012, selon l'ex-PDG de Rona

Robert Dutton, le 10 mai 2011, lorsqu'il était président et directeur général de Rona.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Gérald Fillion

ANALYSE - La Caisse de dépôt et placement du Québec n'a pas du tout apprécié l'intervention en 2012 du ministre des Finances Raymond Bachand pour bloquer la tentative d'acquisition de Rona par l'américaine Lowe's. C'est ce qu'affirme l'ex-PDG de Rona Robert Dutton, qui publie ces jours-ci sa biographie intitulée Mise à niveau, aux Éditions Origo.

Ça va bientôt faire six ans que Robert Dutton a quitté Rona, véritable joyau de l’entrepreneuriat québécois, qu’il a dirigé pendant deux décennies. Et l’ex-grand patron du quincaillier québécois essaie encore de mettre de l’ordre dans les raisons qui ont pu pousser le gouvernement du Québec, Investissement Québec et la Caisse de dépôt à laisser aller Rona aux Américains.

Après avoir créé en 2012, avec la Caisse de dépôt et le Fonds de solidarité FTQ, ce qu’on appelle une minorité de blocage, pour éviter que Rona ne fasse l’objet d’une offre non sollicitée ou hostile, Investissement Québec a décidé de vendre ses actions fin 2014 début 2015.

« Ce geste-là, je ne peux pas l’expliquer, a dit Robert Dutton à RDI économie lundi, parce que ça ne tient pas la route. Rona est supposément en période de redressement [fin 2014], la situation économique se place, les résultats s’améliorent, pourquoi ce geste-là se pose? Je ne suis pas capable de l’expliquer, c’est ma grande question, c’est une équation que je ne suis pas arrivé à résoudre. »

Reprendre le plein contrôle

Cela dit, il est clair que la Caisse de dépôt a joué un rôle névralgique dans le destin de Rona. Et selon Robert Dutton, le PDG de la Caisse Michael Sabia n’a pas digéré l’irruption du gouvernement du Québec, en juillet 2012, dans les affaires de Rona, alors que Lowe’s voulait acheter l’entreprise.

Robert Dutton écrit, page 338 : « Le lundi 16 juillet [2012], le ministre Raymond Bachand m’appelle pour me dire qu’il a mandaté Jacques Daoust, président d’Investissement Québec, pour piloter le dossier de sauvegarde du siège social de Rona au Québec [...] Quelques heures plus tard, Jacques Daoust communique avec moi. Il est enthousiaste de participer à un regroupement d’investisseurs qui garantirait une minorité de blocage pour que Rona demeure une entreprise québécoise. En terminant l’appel, il me dit qu’il communique avec [Michael] Sabia. »

Lundi soir, à RDI économie, Robert Dutton a dit : « La Caisse de dépôt se fait dire par le ministre des Finances le 31 juillet [2012] : "J’ai mandaté la Caisse, Investissement Québec, le Fonds de solidarité FTQ de sauver le siège social de Rona”. C’est très difficile à prendre pour la direction de la Caisse parce que le message, c’est que le gouvernement prend les décisions pour la Caisse. Pour eux, c’est humiliant [...] Pour moi, c’est clair que la Caisse a voulu remontrer, avec Investissement Québec, qu’ils avaient le plein contrôle de l’investissement. »

Le 31 juillet 2012, la Caisse achète 2,4 millions d’actions de Rona et porte sa participation à 14,2 % dans l’entreprise. « Le soir même, écrit Robert Dutton, Michael Sabia m’appelle. “La Caisse a agi, me dit-il. Mais il faudra créer de la richesse. La Caisse aidera Rona à être plus performante.” »

Lowe’s confirme son intérêt puis retire son offre le 17 septembre 2012, ce qui fait plonger l’action. L’offre de Lowe’s s’élevait à 14,50 $. L’action tombe à 10-11 $. Robert Dutton va quitter Rona en novembre de la même année, peu de temps après une rencontre houleuse avec le PDG de la Caisse de dépôt, Michael Sabia.

Cette rencontre se tient le 5 novembre 2012, écrit Robert Dutton dans son livre, pour faire le point sur les résultats financiers de Rona, qui doivent être dévoilés deux jours plus tard. Robert Dutton affirme que Michael Sabia l’interrompt et lui dit : « Vous ne savez pas gérer Rona », « Vous ne savez pas faire de profits », « C'est moi qui prends Rona. C'est mon dossier... ».

Dans un communiqué publié le 13 septembre dernier, la Caisse de dépôt affirme que « le récit relaté dans le livre de M. Dutton ne correspond pas aux événements et aux faits tels que vécus par la Caisse et ses représentants au fil des ans, et ceux-ci n'ont pas été corroborés par des tierces parties. »

Déception et nationalisme

Quoi qu’il en soit, on connaît la suite : Rona et Lowe’s annoncent une transaction début février 2016, l'acquisition de Rona par les Américains, évaluée à 3,2 milliards de dollars.

Page 379, Robert Dutton exprime sa déception : « Je me demanderai toujours ce qui serait arrivé si j’avais eu le temps – ou si Rona avait continué après mon départ – de former un noyau d’actionnaires vraiment stable, formé d’alliés stratégiques. Loin d’être une chimère, ce scénario aurait été possible. Certes il aurait fallu résoudre beaucoup de questions. Mais aucune n’était insoluble pour des négociateurs de bonne foi. »

Sur notre plateau, l’ex-PDG de Rona a déclaré qu’il est nationaliste, que son objectif était de conserver le siège social de Rona au Québec, de maintenir un fort réseau de fournisseurs québécois et de retirer l’entreprise de la bourse – de fermer son capital.

Mais, lui ai-je demandé lundi, l’intérêt premier d’une entreprise en bourse n’est-il pas de créer de la valeur pour les actionnaires? « Suite à l’échec de la vente de Bell, la Cour suprême a dit que l’offre doit être acceptable pour toutes les parties prenantes. Pas seulement les actionnaires! Cette déclaration-là, je ne l’ai pas inventée, elle est là! », a-t-il répondu.

« Moi, je pense que les entreprises ont des hauts et des bas, ce n’est jamais un long fleuve tranquille. Il y a des moments qui sont plus difficiles. Ce n’est pas une raison pour vendre des entreprises à la première occasion. RONA avait 75 ans d’existence, on avait passé à travers d’autres crises. La situation économique se replaçant, je pense que les résultats seraient venus avec. Mais, ça, on ne pourra jamais le prouver. »

Robert Dutton affirme que ce n’était pas une « lubie personnelle » que de s’opposer à la vente de RONA et que son refus « n’a rien d’émotif. » N’empêche, la vente de Rona aux Américains nous rappelle combien la pression boursière peut être forte. RONA est entrée en bourse en 2002, pour le meilleur et pour le pire. Elle a connu une période de forte expansion et son avenir dépend aujourd’hui d’un siège social situé à Mooresville, en Caroline du Nord.

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