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La pauvreté discrète de Charlevoix

Le reportage de Sylvain Desjardins
Radio-Canada

Le maintien de l'activité économique et sociale en région éloignée est régulièrement évoqué par les chefs des partis politiques, c'est un sujet qui fait facilement consensus. Dans les faits, de nombreux citoyens de régions rurales vivent dans une grande pauvreté. État de la situation dans la région de Charlevoix, près de Québec.

Un texte de Sylvain Desjardins

Charlevoix, terre de vacances, de paysages spectaculaires. Un havre de villégiature qu’on associe volontiers au luxe, au grand confort. Une région qui recèle pourtant un secret insoupçonné : une pauvreté discrète, presque invisible, nichée dans l’arrière-pays, à l’abri du regard des touristes de passage.

Deux voitures et une maison Renaud Trudel et sa petite Alyssa, 5 ans, devant la maison familiale Photo : Radio-Canada

Comme des milliers résidents de la région, Renaud Trudel, 38 ans, est travailleur saisonnier. Son emploi dans une scierie locale lui rapporte 1800 $ par mois, pendant quatre mois, l’été. Des prestations d’assurance-emploi lui permettent de toucher 1200 $ par mois pendant quatre autres mois. « Les deux revenus, ça égale huit mois. Il y a donc quatre mois par année où je ne gagne rien », dit ce père de quatre jeunes enfants. « Pas d’argent qui rentre! »

« On retarde les paiements des cartes de crédit », ajoute sa femme, Marie-Ève Bélanger. « Pendant cette période, on court les rabais dans les quatre épiceries de la région pour que les enfants mangent comme il faut. »

La famille Bélanger-Trudel n'est pas la seule à devoir jongler avec la saisonnalité de l'emploi. L'hiver, le nombre de prestataires d'assurance-emploi triple dans Charlevoix comparativement à l'été.

Un nouvel emploi

Heureusement, Marie-Ève Bélanger a décroché un poste de préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD de la région. Une pépite qu’elle a obtenue en étudiant les soirs et les week-ends en plus de travailler dans un comptoir de restauration rapide et de s’occuper des quatre enfants.

Aujourd’hui, c’est son salaire qui permet à la famille de survivre pendant les mois creux. Pour l’instant, les jumeaux de 5 ans et les deux plus vieux, âgés de 11 et 10 ans, vont à la même école primaire, près de chez eux. Ce qui permet de limiter les frais puisqu’ils peuvent tous venir manger à la maison le midi.

L’an prochain, alors que le plus vieux ira à l’école secondaire, les dépenses pour le transport et les repas vont augmenter.

Assis à la table de leur cuisine, Marie-Ève Bélanger et Renaud TrudelMarie-Ève Bélanger et son conjoint, Renaud Trudel Photo : Radio-Canada

« Ce qui me préoccupe, c’est l’avenir des enfants, dit Marie-Ève Bélanger, 37 ans. Nous, on aime rester en campagne, on ne veut pas partir. Mais eux, question travail, question salaire, ils vont devoir partir en dehors si ça continue de même. »

Dans certains villages de Charlevoix, le taux de chômage est deux fois, voire six fois plus élevé que la moyenne régionale.

Par ailleurs, le revenu moyen dans Charlevoix dépasse à peine le seuil de pauvreté.

« L’année passée, on a eu 131 personnes de la population active qui ont quitté Charlevoix-Est [secteur de La Malbaie] », lance Julie Brassard, directrice du Mouvement Action Chômage de Charlevoix. « Donc, la population diminue et vieillit. »

Le déclin d'une région

Deux maisons, dont l'une est à vendre Maison à vendre aux Éboulements Photo : Radio-Canada

Depuis plus d’une dizaine d’années, le taux de pauvreté grimpe et la vitalité locale diminue à vue d’oeil.

De son bureau au centre-ville de La Malbaie, Julie Brassard observe l’effet domino du déclin économique. « Étant donné que les gens achètent moins, les entreprises ont moins de sous, donc elles coupent dans les employés ou elles donnent moins de salaires. C’est comme si on est partis en arrière [...] On est rendus tellement bas qu’on se demande si on va pouvoir remonter. On devient un village fantôme. »

Le visage de la pauvreté a d’ailleurs changé au cours des dernières années, selon Lucie Carré, directrice du Service alimentaire et d’aide budgétaire à La Malbaie. « Ce sont des gens qui travaillent, à faible revenu, avec plusieurs enfants. Aussi des personnes âgées, seules, prises avec une maison sur les épaules, pas capables de la vendre parce que la région n’est plus attractive. Donc, on voit de tout maintenant chez nous. La pauvreté a plusieurs visages. »

Un véhicule sur une route et le fleuve en arrière-plan.La route 362, à Saint-Irénée Photo : Radio-Canada

Les distances ont beaucoup d’importance dans la région. Pour avoir un emploi, il faut une voiture. Ce qui n’est pas à la portée de tous. Il faut bien souvent avoir un emploi pour être capable d’en acheter une. On voit bien le cercle vicieux. Et le transport collectif est presque inexistant. C’est une revendication centrale et légendaire dans plusieurs régions du Québec.

En tant qu’animatrice et intervenante dans un centre d’aide aux femmes situé à Cap-à-l’Aigle, un secteur de La Malbaie, Anne-Marie Leroux considère que la mise en place d’un système de transport public régional devrait être une priorité, même si cela paraît peu rentable à court terme. « Je crois que ça peut être payant à long terme. Quelqu'un qui travaille, dit-elle, c'est quelqu'un qui s’accomplit, qui est valorisé, qui est moins malade et qui utilise moins le système de santé. Investir dans un système de transport public, c'est quelque chose qui est payant socialement. »

La région de Charlevoix compte 28 000 habitants répartis sur un territoire de 6000 kilomètres carrés. C’est une petite partie de la population de la circonscription électorale qui englobe aussi certaines municipalités en banlieue est de Québec. Un mélange urbain et rural qui donne l’impression aux résidents de Charlevoix que leur région est oubliée au profit des secteurs plus densément peuplés.

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