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La crise financière de 2008 : le regard de deux générations

Un employé de Lehman Brothers quitte le siège social avec ses effets personnels le 15 septembre 2008.
Un employé de Lehman Brothers quitte le siège social avec ses effets personnels le 15 septembre 2008. Photo: Associated Press / Mary Altaffer

Le 15 septembre 2008, la banque d'investissement américaine Lehman Brothers fait faillite, ce qui entraînera plusieurs pays du monde dans la plus grave crise économique et financière depuis la Grande Dépression. À l'époque, les membres de la génération du millénaire s'apprêtaient à entrer sur le marché du travail et les baby-boomers étaient à l'orée de la retraite. Comment ces générations, l'une qui entrait dans le marché de l'emploi et l'autre qui le quittait, ont-elles été touchées par la crise?

Un texte de Rose St-Pierre

La chute de Lehman Brothers et le rachat de son concurrent Merrill Lynch par la Bank of America au mois de septembre 2008 ont provoqué un choc sur les marchés financiers. Les conséquences ne se sont pas limitées à la planète financière pendant cette période de « grande récession ». Elles ont eu des contrecoups dans l’économie réelle : au sein des entreprises, des ménages et des États.

Dans le Sud-Ouest de l’Ontario, les conséquences sont majeures : alors que le taux de chômage au pays est de 8,2 % en 2009-2010, le comté d’Essex enregistre un taux de personnes sans emploi dépassant 12 %.

La dominance de l’industrie automobile explique en grande partie l’impact important ressenti par la région de Windsor-Essex.

Derniers entrés, premiers à partir

Jeff Rousseau, aujourd’hui employé aux ressources humaines pour Green Shield Canada, terminait ses études en entrepreneuriat en 2008. Après quatre ans au Collège St. Clair, à Windsor, il se met à la recherche d’un emploi dans son domaine, sans succès. Huit mois plus tard, il prend la décision de s’inscrire à l’université et de se réorienter en éducation.

C’était une époque très difficile pour ma cohorte. On croyait qu’il y aurait beaucoup d’emplois dans notre domaine, mais il y a eu trop de coupes.

Jeff Rousseau

La décision de se tourner vers l’éducation est prise dans l’urgence : Je savais qu’il y avait une demande pour des emplois en français dans le domaine de l’enseignement. À ce moment-là, le salaire [minimum] était de 8 ou 9 $ l’heure; j’avais 20 ans : je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie, ce n’était pas facile.

Jeff Rousseau en entrevue devant un arbreJeff Rousseau, tout juste diplômé du collège St. Clair en entrepreneuriat au moment de la crise économique. Photo : Radio-Canada / Colin Côté-Paulette

Si Jeff Rousseau décide de demeurer en Ontario, plusieurs de ses collègues déménagent ailleurs au pays, en particulier en Alberta, pour se trouver un emploi.

C’était des temps très difficiles et tristes. On ne savait pas ce que le futur nous réservait. J’espère que ça n’arrivera pas à d’autres générations.

Le Centre régional des jeunes de la région avait d’ailleurs noté une augmentation de 50 % des consultations en 2008, au cœur de la crise, et la tendance s’est maintenue à la hausse pendant plusieurs années ensuite.

La famille du jeune originaire de Windsor a aussi subi les conséquences de la crise. Mon père travaillait pour Chrysler et a été touché, raconte-t-il. La crise a eu un impact considérable dans la région, ici, pendant au moins quatre ou cinq ans.

Une impression partagée par Edy Haddad, à l’époque à sa troisième année d’études à l’Université de Windsor. Je me souviendrai toujours du 15 septembre 2008 : j’étais à l’hôpital quand on a annoncé l’effondrement des marchés. Les marchés s’écroulaient, et ma santé aussi! L’impact de cette crise a changé Windsor pour toujours.

Edy Haddad avait déjà du mal à se trouver un emploi. Le taux de chômage était déjà plus élevé ici qu’ailleurs au pays. Quand la crise a frappé, j’ai fait ce que beaucoup de personnes de mon âge ont fait : je suis parti ailleurs au pays pour quelques années.

Plusieurs collègues de Haddad quittent Windsor pour l’Ouest canadien. Ils ne sont d’ailleurs jamais revenus. Plusieurs jeunes personnes se sont exilées.

Un groupe de manifestants avec des bannières et des instruments de musique.Edy Haddad participant au mouvement de contestation « Occupy Windsor » Photo : Maciejka Gorzelnik

Le jeune homme, aujourd’hui âgé de 31 ans, décide alors de participer au mouvement Occupy Windsor, dont le quartier général était situé devant l’hôtel de ville. La crise de 2008 a dévoilé des problèmes et des injustices qui affectaient le monde entier, rappelle-t-il. C’est devenu un moment historique du militantisme.

Aujourd’hui, Edy Haddad retourne sur les bancs d’école et espère obtenir un diplôme en droit. Je ne pense pas que ma génération pourra oublier ce qui s’est passé. J’ai 31 ans aujourd’hui et je retourne à l’école, il y a une grande partie de ma vie que je ne pourrai pas retrouver.

Une retraite compromise

Ken Lewenza, alors actif au sein de la section locale du syndicat des Travailleurs canadiens de l’automobile, était à son bureau de Windsor le 15 septembre 2008. Je travaillais sur des dossiers et j’ai appris que Lehman Brothers faisait faillite. J’ai tout de suite su que cette nouvelle aurait un immense impact au Canada et pour les travailleurs canadiens. 

Dans les semaines qui ont suivi, la peur s’est répandue parmi les travailleurs, qui craignaient de perdre leur emploi.

Les gens qui entrent chez Chrysler ou Ford ont l’impression qu’ils y resteront pour la vie! Les personnes qui approchaient de la retraite redoutaient de tout perdre.

Ken Lewenza, anciennement président national des Travailleurs canadiens de l’automobile, devant Détroit.Ken Lewenza, anciennement président national des Travailleurs canadiens de l’automobile Photo : Radio-Canada / Rose St-Pierre

Parmi ceux qui approchaient alors de la retraite, on appréhendait des réductions de postes. L’idée d’entamer une toute nouvelle carrière après des dizaines d’années chez les géants automobiles était source d’anxiété.

Beaucoup d’employés consultaient, parce qu’on ne savait pas à quoi demain ressemblerait.

Ken Lewenza

Selon Lewenza, devenu ensuite président national de son syndicat, la crise a profondément transformé Windsor. La ville était en deuil. Encore aujourd’hui, je crois que de bons emplois ont été perdus pour toujours après les restructurations qui ont suivi la crise.

Autres témoins de la crise

Joe Comartin, député fédéral pour Windsor-Tecumseh à l’époque, se souvient de l’effet immédiat de la crise sur les personnes de la région : Quelques semaines après le 15 septembre, on faisait déjà la file au bureau de comté. Les petites usines ont perdu beaucoup de travailleurs à l’époque. Ça a pris quatre à cinq ans avant qu’ils retrouvent le taux d’employabilité d’avant la crise.

Il explique l’effet sans équivoque de la crise, qui a démarré aux États-Unis, pour ses commettants : C’est une région qui dépend énormément des manufacturiers automobiles.

Bill Anderson, directeur de l’Institut de recherche transfrontalière, se souvient du déclin du trafic de poids lourds sur le pont Ambassador, qui relie Windsor et Détroit, observable dès 2008. C’est un bon indicateur de l’impact qu’a eu la crise sur l’économie de la région, mais aussi du Canada.

Le géographe de formation considère que la récession a eu des répercussions particulières pour la jeune génération à l’époque : Ils ont été découragés de se diriger vers des emplois manufacturiers, même quand les affichages de postes ont repris. Ce que cette génération a retenu de la crise, c’est que les emplois de cols bleus sont précaires.

Et pour la génération qui s’apprêtait à quitter le marché du travail? Cela a été extrêmement difficile. Ces personnes occupaient des emplois hautement spécialisés dans des industries qui battaient de l’aile. Après 50 ans de carrière, j’ai vu des baby-boomers retourner aux études pour apprendre un nouveau métier.

Rappel des évènements

La crise financière de 2008 a d’abord pris naissance dans le secteur immobilier. Des banques américaines consentaient à l’époque des prêts hypothécaires pratiquement sans condition à des clients qui n’arrivaient pas à faire leurs paiements. Ces Américains, dont le solde hypothécaire dépassait la valeur de la maison, ont vu leur propriété réévaluée à la baisse, parfois à la hauteur de 30 %.

Cette bulle immobilière a provoqué une crise bancaire lorsqu’on a pris conscience que ces prêts hypothécaires ne rapportaient rien. Une méfiance s’est installée, qui a conduit à une dégringolade des bourses, une récession et une hausse du taux de chômage dans plusieurs pays à travers le monde.

Avec les renseignements de Germain Belzile, chercheur associé senior à l’Institut économique de Montréal

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