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Lire le passé dans la tôle froissée

Le reportage de Mireille Chayer

Au début de l'été, j'ai couvert un grave accident de la route. Comme on craignait pour la vie d'un enfant, la police de Saguenay a dépêché son reconstitutionniste sur les lieux. Je me suis demandé ce qu'il voyait que je ne voyais pas dans la tôle froissée et les traces de freinage.

Un texte de Mireille Chayer

Mon premier contact téléphonique avec Pierre Girard, le seul reconstitutionniste du Saguenay-Lac-Saint-Jean, celui que j’ai dû voir sans remarquer des dizaines de fois sur des scènes d’accidents, a été un peu froid.

Bonjour M. Girard, Mireille Chayer de Radio-Canada. Je pense que le porte-parole vous a déjà parlé de mon projet de reportage concernant votre travail. Je me demandais...

Je t'arrête tout de suite. Moi, faut que j'te voie la face avant de te dire si j'accepte ou si je refuse. Peux-tu te libérer cet après-midi?

Pierre Girard parlant au téléphone devant son véhicule.Sans être toujours de garde, Pierre Girard peut être appelé sur une scène d'accident à n'importe quel moment. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Le ton sec de celui qui est policier depuis 32 ans m’a d’abord fait sursauter. Il semblait peu enclin à me parler de son métier. Il m’a tout de même donné rendez-vous ce jour-là dans un restaurant situé à deux pas de son quartier général. Il m'a offert un café puis on s'est mis à discuter.

Moi, j'ai toujours su que je serais policier, m'annonce d'emblée Pierre Girard avec son accent saguenéen bien marqué. Adolescent, il a assisté à une scène d'horreur. Alors que sa soeur se baignait, elle a été heurtée par un bateau conduit par quelqu'un en état d'ébriété. Il a nagé pour aller la chercher et a assisté ensuite au travail des secouristes. Sa soeur est morte à l'hôpital quelques jours plus tard.

Cet événement tragique semble avoir, d'une certaine manière, tracé sa voie.

J'ai côtoyé la mort de bonne heure pis j'ai vu ce que c'était. C'est quelque chose qui me dérange pas.

Pierre Girard, reconstitutionniste
Pierre Girard et un de ses collègues examinent un véhicule accidenté.Sur une scène d'accident, tous les détails sont importants. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Il n'a pas le choix de faire preuve de sang-froid et de détachement; la mort, il la côtoie tous les jours. Les reconstitutionnistes sont des enquêteurs spécialisés qui ont reçu une formation très approfondie. Il ne sont qu'une poignée à travers le Québec. Ils sont appelés sur les lieux d'accidents, lorsqu'il y a des victimes et/ou des éléments criminels, pour faire la lumière sur ce qui s'est passé. On leur appose l'étiquette d'experts et ils sont appelés à témoigner en cour lorsque la situation l'exige.

Pierre Girard soutient que son patron, ce n'est ni la Sécurité publique de Saguenay ni la Ville, mais bien le ministère de la Justice.

Il hérite de 50 à 90 dossiers par année. Des cas graves et parfois complexes qu'il traite avec le plus grand sérieux.

C'est dans la philosophie du travail, tu ne peux pas te permettre de faire du travail de rattrapage. T'arrives sur les lieux, tu vas rechercher le maximum d'informations pis tu le prends comme si le dossier était d'une importance capitale tout le temps, tout le temps, tout le temps, martèle-t-il.

Pierre Girard photographie des traces de freinage sur la chaussée.Le reconstitutionniste doit relever tous les détails sur une scène d'accident. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Il me raconte sans omettre de détails certaines « anecdotes » du boulot, comme la fois où il a dû récupérer la tête de quelqu'un, coincée dans une locomotive... Il m'explique comment, en touchant le palais d'une victime, il peut déterminer si elle a subi des fractures du crâne. Il se rappelle également de la fois où aucun gardien de sécurité ne voulait l'accompagner à la morgue pour lui permettre d'observer le cadavre d'un enfant écrasé par un véhicule.

Y a des affaires pires que ça dans la vie, m'annonce-t-il en voyant mon air ahuri.

Ok... Comme quoi?

Changer des couches dans un CHSLD. Moi, je serais jamais capable de faire ça!, répond-il du tac au tac.

Pierre Girard fouille dans un tiroir dans son véhicule.Dans le véhicule, tout le matériel est rangé à sa place dans des compartiments. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Une expertise à développer

Pierre Girard croit qu'un bon reconstitutionniste doit à la base entretenir « un amour pour la bebitte à moteur ».

Il soutient qu'il faut comprendre la dynamique des véhicules, la mécanique quantique, savoir comment fonctionne un véhicule. Toujours plein d’exemples en tête, il illustre : Les moteurs à vitesses, est-ce la même affaire qu'automatique? Une traction avant, est-ce la même affaire qu'une propulsion? Il faut savoir tout ça.

Pierre Girard écrit sur un calepin.Pierre Girard en train de prendre des notes dans son véhicule. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Il faut aussi savoir calculer. Les reconstitutionnistes jonglent avec les formules mathématiques pour déterminer, notamment, à quelle vitesse roulaient les véhicules impliqués dans un accident. Ils analysent avec attention de quelle manière les pièces ont été projetées sur les lieux afin de tirer des conclusions.

Et, au-delà des voitures accidentées, il doivent valider leurs hypothèses directement sur les corps des victimes.

On dit souvent dans notre jargon qu'un être humain peut mentir, mais qu'un mort ne ment pas. Fait que l'analyse de la personne décédée nous permet de voir si, effectivement, elle était attachée, ses dommages, qu'est-ce qu'elle a eu? [...] Ça peut nous amener des petits points d'interrogation pis des lumières.

Pierre Girard, reconstitutionniste

Ensuite, ils doivent colliger les données et les rendre digestes pour qu'un éventuel jury puisse les comprendre.

Pierre Girard utilisant un appareil pour mesurer la longueur d'une trace de freinage.Pierre Girard mesure des traces de freinage sur la chaussée. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Le doute, un précieux allié

Pierre Girard s'est déjà levé en pleine nuit pour retourner sur les lieux d'un accident parce qu'il avait pensé à un détail et qu'il voulait en avoir le coeur net. Il me raconte en souriant que, cette fois-là, sa femme avait été un peu surprise de ses agissements...

Même avec toute son expérience, il continue de remettre en question ce qu'il fait.

On doute beaucoup. Moi, c'est ce qui me fait peur, l'excès de confiance, d'être trop sûr de moi. Quand ça va trop ben, j'arrête mon travail pis je me dis qu'il y a quelque chose qui marche pas, ça a été trop ben. Là, je recommence du début pis je me revalide.

Pierre Girard, reconstitutionniste
Pierre Girard devant deux camionnettes accidentéesEn jetant un simple coup d'oeil à un véhicule accidenté, Pierre Girard remarque plusieurs indices qui lui permettent ensuite de déterminer les causes d'un accident. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Cas marquants

Des accidents dramatiques, Pierre Girard en a vus des centaines, voire des milliers au cours de sa carrière. Évidemment, plusieurs sont restés gravés dans sa mémoire au fil des ans.

Ce qui le touche particulièrement, ce sont les suicides automobiles. Il se demande chaque fois ce qui peut pousser quelqu’un à provoquer volontairement une collision.

J’trouve ça plate. Plus plate que quand on arrive avec un accident. Tu te dis qu'ils ont dérapé, qu'ils se sont frappés, y a des morts, c’est triste, mais le mot accident rentre en ligne de compte. C’est vraiment accidentel…

Pierre Girard examine un véhicule accidenté.Pierre Girard traite de 50 à 90 dossiers d'accidents graves par année. Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Les événements qui impliquent des enfants sont également marquants pour lui.

Il faut le faire pareil [le travail]. Faut tellement bien le faire pour être sûr et certain qu’on va vraiment savoir ce qui s’est passé, m’explique-t-il, songeur.

Puis, il ajoute en me regardant : Sais-tu ce qu’on pourrait faire pour ton reportage? Tu pourrais embarquer avec moi dans mon truck pis on pourrait aller voir des traces de freinage. Après, on pourrait aussi aller dans une cour à scrap pis on analysera ensemble des chars accidentés.

Tut, tut, tut… M. Girard, êtes-vous en train de me dire que "ma face’" passe le test et que vous acceptez de participer à mon tournage?

Ouais… J’pense que ça va être correct, rétorque-t-il en baissant les yeux, un sourire à peine esquissé au coin des lèvres.

Pierre Girard et la journaliste Mireille ChayerPierre Girard nous a permis de le suivre pendant tout un après-midi. Photo : Radio-Canada

Saguenay–Lac-St-Jean

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