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Deux nouvelles écoles primaires à Sherbrooke : une construction beaucoup plus chère au public

Deux nouvelles écoles primaires à Sherbrooke : une construction beaucoup plus chère au public

Au cours des dernières semaines, deux nouvelles écoles primaires ont été inaugurées à Sherbrooke : de la Croisée et Plein Soleil. La première est une école publique alors que la seconde est semi-privée. Les deux bâtiments sont à peu près de même dimension, comptent une vingtaine de classes, ont un gymnase double et un service de garde. Pourtant, au total, l'école publique pourrait avoir coûté le double (15,6 millions de dollars) de celle du privé (7 millions de dollars). Qu'est-ce qui explique cette importante différence de coût?

Un texte de Geneviève Proulx et de Fanny Lachance-Paquette

D’entrée de jeu, il faut souligner que la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke (CSRS) n’a pas terminé de compiler les factures reliées à la construction de l’École de la Croisée, donc elle ne peut pas s’avancer sur un montant global final. Toutefois, le budget octroyé par le ministère de l’Éducation pour sa construction est de 15,6 millions de dollars. Le contrat signé avec l’entrepreneur général est de 9,9 millions. À cela, il faut ajouter différents montants (honoraires professionnels, fonds de bibliothèque, le mobilier, etc.) qui pourraient totaliser 3,6 millions de dollars. On est pas mal certains que ça va coûter moins cher [que le budget octroyé], quelques millions assurément, mais on n’a pas les chiffres exacts pour le moment, soutient la directrice des ressources matérielles à la CSRS, Paule Corriveau. Toutefois, dans les communications officielles de la CSRS, on avance le chiffre de 14,6 millions de dollars.

Cela dit, les deux bâtiments respectent le Code du bâtiment du Québec ainsi que les normes du ministère de l'Éducation quant aux grandeurs et installations obligatoires. Par exemple, les classes ont au moins 50 mètres carrés, on y retrouve une bibliothèque, autant de bureaux administratifs et on compte autant de toilettes aux deux endroits.

Dans les deux écoles, les fenêtres sont en aluminium, le plancher est du DuraVinyl, qui ne nécessite pas de cirage, la salle mécanique est située à l'intérieur, on y retrouve une toiture Soprema 15-20 ans et les lumières, pour la plupart, sont des DEL.

Autre aspect à prendre en compte : le terrain a coûté 1 million de dollars à l’École Plein Soleil. De son côté, l’École de la Croisée n’a pas eu à payer son terrain, qui a été offert par la Ville de Sherbrooke.

Deux salles de classe : celle de Plein Soleil est à gauche, celle de la Croisée à droiteDeux salles de classe : celle de Plein Soleil est à gauche, celle de la Croisée à droite Photo : Radio-Canada

Bois vs acier

Pour Michel Jubinville, l'architecte responsable du projet de Plein Soleil, il ne fait aucun doute que c'est un ensemble de petits choix qui ont fait ont eu un grand effet sur la facture finale. Par exemple, on y a fait le choix du bois pour sa structure (l’école est toutefois munie de gicleurs) alors que du côté de la Croisée, on a privilégié l’acier. C’était 15 % moins cher utiliser le bois. Aussi, on a travaillé avec des entreprises qui étaient capables de faire des composantes, comme des murs, des planchers, préfabriquées en bois. L'école s'est donc montée rapidement, soutient-il.

La directrice des ressources matérielles à la CSRS, Paule Corriveau, s'étonne des propos de l'architecte. De notre côté, on a regardé pour le bois, c'était un coût de 15 % supplémentaire. Le gouvernement nous donne un supplément pour que nous allions en bois, mais c'est tellement plus cher. On a révisé nos choses.

Au final, la structure d’acier a coûté 763 000 $ à la Commission scolaire alors que la facture pour le bois est de 510 000 $ à Plein Soleil.

Le gymnase de l'École Plein Soleil (à gauche) et celui de la Croisée (à droite)Le gymnase de l'École Plein Soleil (à gauche) et celui de la Croisée (à droite) Photo : Radio-Canada

Une autre économie d'argent pour Plein Soleil a été réalisée avec la construction du gymnase. Au public, ils l’ont fait en blocs de béton sur toute la hauteur [ce qui coûte plus cher]. Nous, on a fait le bas des murs en bois contreplaqué peint qui donne de très bons résultats. Puis, dans le haut, on a mis des feuilles métalliques acoustiques, explique Michel Jubinville.

À la CSRS, on se questionne sur ce choix. Je ne suis pas certaine que le contreplaqué soit résistant. Est-ce qu'ils devront repeinturer et repeinturer? En béton, on devra repeinturer peut-être dans 15 ans, croit Mme Corriveau.

Aussi, par souci d’économie, la dimension du gymnase a été revue légèrement à la baisse à Plein Soleil. Au final, il mesure 18 sur 24 mètres (446 m2). Ce choix n’est toutefois pas sans conséquence. Par exemple, impossible pour l’école de présenter des matchs de basketball dans un cadre officiel : il aurait fallu que le gymnase ait une profondeur d’au moins 30 mètres. Toutefois, la direction soutient que la structure est conçue de sorte qu’il sera possible d’agrandir quand les finances le permettront.

Tout pour durer le plus longtemps possible

À la CSRS, Mme Corriveau insiste pour dire que les fonds publics ne sont pas gaspillés. Tous les choix qui ont été faits l’ont été dans une optique de durabilité. Le bâtiment, il doit durer 50 ans. Il faut être capable de l'entretenir facilement pendant 50 ans. Même les robinets vont briser en moins d'un an si on prend la qualité résidentielle. On doit prendre la qualité institutionnelle. C’est plus cher au départ, mais on économise par la suite, insiste-t-elle.

On ne regarde pas ce qu’on peut faire pour économiser. On regarde ce qu’on peut faire pour que nos bâtiments durent 50 ans et coûtent le moins cher possible en entretien, en réparation, en ménage. Nos choix englobent tout. C’est comme ça qu’on analyse nos coûts.

Paule Corriveau, directrice des ressources matérielles à la CSRS

La directrice générale de Plein Soleil, Francine Maillet, soutient avoir fait les mêmes choix quant à la durabilité des équipements. On voulait assurer la pérennité de l’école. Tout a été choisi pour que ça dure 50, voire 100 ans.

Le local des dîneurs de Plein Soleil (à gauche) et celui de la Croisée (à droite)Le local des dîneurs de Plein Soleil (à gauche) et celui de la Croisée (à droite) Photo : Radio-Canada

Choix de société

Au-delà des choix financiers, l’École de la Croisée s’est imposé des critères écologiques dans sa construction. Par exemple, un système géothermique et un toit vert ont été installés afin de réduire les frais énergétiques, ce qui a engendré, au départ, des coûts plus importants. On estime qu'on entre dans notre argent en bas de 15 ans, soutient Paule Corriveau.

À Plein Soleil, on ne retrouve pas de tels systèmes même si l'école est climatisée. Ça augmente de beaucoup le prix. Peut-être que dans l’espace de 10 ou 15 ans, ils vont payer la différence de coût en économies d’énergie, mais elle n'est pas dispendieuse au Québec et on peut se fier que dans les 20 prochaines années, le coût d'électricité restera stable, croit Michel Jubinville.

Au total, le système de géothermie a coûté 144 000 $ au réseau public. La géothermie fait en sorte que la climatisation est presque gratuite. Je ne vois pas pourquoi je laisserais tomber ça. Nos analyses nous disent que ça vaut le coût, soutient Paule Corriveau.

La CSRS rappelle aussi que les écoles doivent avoir des fonctions autres qu’éducatives. On retrouve, par exemple, un panneau électrique extérieur à la Croisée sur lequel on peut brancher une génératrice et qui permettrait de transformer l’école en centre d’hébergement d’urgence en cas de tempête de verglas par exemple, note le directeur des communications à la CSRS, Donald Landry. La facture des installations électriques atteint donc les 750 000 $ à la Croisée alors qu’elle est de 450 000 $ à Plein Soleil.

M. Landry rappelle également qu’on retrouve un débarcadère d’autobus à la Croisée, ce qui n’est pas le cas à Plein Soleil, où les élèves sont transportés par les parents. Coût de l’aménagement de la cour extérieure : 955 755 $ au réseau public et 200 000 $ au privé.

La loi, c’est la loi

Un autre aspect qui explique l’écart de coûts entre les deux endroits : les frais reliés aux honoraires professionnels (architectes, ingénieurs, comptables, etc.). À Plein Soleil, ces contrats ont été donnés pour un montant forfaitaire alors qu’à la Croisée, les professionnels facturent au pourcentage (11 % dans ce cas-ci) du coût total du projet. Ainsi, l’école privée a déboursé environ 400 000 $ en honoraires alors que le montant projeté au public est de 1,1 million de dollars.

Même si elle le voulait, la CSRS ne pourrait pas s’entendre de la sorte avec ses professionnels. C’est impossible. C’est dans la loi sur les contrats. On est obligés de suivre le décret de gouvernement. C’est obligatoire. Je ne peux rien toucher à ça, explique la directrice des ressources matérielles à la CSRS.

Quand le gouvernement construit un projet, il doit suivre des normes qui n'ont pas besoin d'être appliquées au privé. Par exemple, le public doit aller en appel d'offres ce qui peut représenter des coûts importants. Au privé, le promoteur peut choisir l'entrepreneur de son choix. On s'est donné des règles de transparence dans notre société. C'est tout un processus avec des comités de sélection, c'est lourd en temps, c'est lourd en argent, c'est sûr, rappelle Mme Corriveau.

Avec toutes les situations qui ont été recensées au Québec et toutes les commissions qui ont siégé, c’est clair qu’il y a plus de mécanismes de contrôle qu’avant. C’est le prix, comme société, à payer. On ne peut pas être plus encadrés. Si on diminue les contrôles, on diminue les encadrements avec toutes les possibilités que ça amène, les enjeux de corruptions, de favoritisme. Ça amène des impacts sur le coût, rappelle Donald Landry, de la CSRS.

Aussi, pour toutes les constructions publiques, le gouvernement exige qu’un montant équivalent à 1 % du coût du projet aille à l’intégration des oeuvres d’art. Ici, on parle d’un montant de 123 000 $. Plein Soleil n’est pas tenu de faire de même.

Trop coûteux, les appels d'offres?

Nicholas Jobidon, professeur en droit public à l'École nationale d'administration publique du Québec, soutient que le système d'appel d'offres est nécessaire même si ça amène des coûts importants et une lourdeur administrative.Si on donne au gouvernement le pouvoir de dépenser cet argent sans transparence, sans processus, sans appel d'offres, où il donne les contrats à qui il veut, on vivrait dans un pays très différent que celui dans lequel on vit actuellement. [...] On ne veut pas qu'il donne ça aux amis du parti, au beau-frère. Oui, ça vaut les coûts.

Chaque année, le gouvernement dépense 300 milliards de dollars dans des contrats publics, selon M. Jobidon.

Qu'est-ce qu'une école semi-privée? Parmi les établissements d'enseignement privés, quelque 65 % bénéficient de subventions du ministère de l’Éducation, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. La subvention par élève est égale à environ 60 % de celle versée aux écoles du secteur public pour les services éducatifs. C'est le cas de l'École Plein Soleil.

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